Champ nouveau

Osée annonce la jachère à rompre, le psaume 105 s'en souvient depuis Abraham, Matthieu envoie les Douze dans un champ qui n'a pas encore été retourné.

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Ce que dit le texte

Première lecture — Os 10, 1-3.7-8.12 — Segond 1910

1 Israël était une , qui rendait beaucoup de fruits. Plus ses fruits étaient abondants, plus il a multiplié les autels ; plus son pays était prospère, plus il a embelli les statues. 2 Leur : ils vont en porter la peine. L'Éternel renversera leurs autels, détruira leurs statues. 3 Et bientôt ils diront : Nous n'avons point de roi, car nous n'avons pas craint l'Éternel ; et le roi, que pourrait-il faire pour nous ? […] 7 C'est en fait de Samarie, de son roi, comme de l'écume à la surface des eaux. 8 Les hauts lieux de Beth-Aven, où Israël a péché, seront détruits ; l'épine et la ronce croîtront sur leurs autels. Ils diront aux montagnes : Couvrez-nous ! Et aux collines : Tombez sur nous ! […] 12 Semez selon la justice, moissonnez selon la miséricorde, ! Il est temps de chercher l'Éternel, jusqu'à ce qu'il vienne, et répande pour vous la justice.
gèphèn bôqêq gèphèn bôqêq — littéralement une vigne qui « bôqêq ». Segond traduit par « féconde », suivant les lexicographes qui rattachent ce participe rare à une idée de luxuriance débordante. Mais la même racine, בקק (baqaq), sert ailleurs à dire vider, dévaster — Ésaïe l'emploie pour une terre que l'Éternel dévaste. Rachi, commentant ce verset, penche vers ce second sens : la vigne se vide de sa sève sur les autels plutôt que de la garder pour son maître, si bien que l'abondance même devient l'instrument de sa propre ruine.
chalaq chalaq — le mot que Segond rend par « partagé » porte, en hébreu, deux sens qui se recouvrent : lisse, glissant, et divisé en portions. Un cœur chalaq est un cœur qui glisse, qui n'adhère nulle part fermement — la même racine donne le verbe « flatter » dans les Proverbes. Calvin, dans son commentaire sur Osée, insiste sur cette duplicité : ce n'est pas seulement un cœur coupé en deux entre deux dieux, c'est un cœur rendu instable par cette division même, incapable de tenir debout devant le jugement qui vient.
nirou lakhem nir nirou lakhem nir — l'impératif que Segond traduit par « défrichez-vous un champ nouveau » redouble la même racine, נִיר (nir), la jachère jamais encore ouverte à la charrue. Ce n'est pas semer sur un sol déjà meuble : c'est le premier coup de bêche dans une terre durcie, hérissée de ronces, celle-là même que le verset 8 vient de décrire couvrant les autels détruits. Les commentateurs juifs médiévaux, dont Rachi, y lisent une image de la téshouva, le retour, qui exige un travail préalable avant toute semence — lecture que les Pères latins reprendront sous le nom de conversio cordis.

Psaume — Ps 104 (105), 2-3, 4-5, 6-7 — Segond 1910

2 Chantez, chantez en son honneur ! Parlez de toutes ses ! 3 Glorifiez-vous de son saint nom ! Que le cœur de ceux qui cherchent l'Éternel se réjouisse ! 4 Ayez recours à l'Éternel et à son appui, ! 5 Souvenez-vous des prodiges qu'il a faits, de ses miracles et des jugements de sa bouche, 6 postérité d'Abraham, son serviteur, enfants de Jacob, ses ! 7 L'Éternel est notre Dieu ; ses jugements s'exercent sur toute la terre.
niphla'ot niphla'ot — le mot que Segond traduit par « merveilles » vient de la racine פלא (pala), qui désigne ce qui dépasse la mesure ordinaire, ce qui échappe au calcul humain — la même racine introduit le nom donné au Messie en Ésaïe 9, « Conseiller admirable » (pele yoëts). Ce ne sont donc pas de simples prodiges spectaculaires, mais des actes qui excèdent la logique des causes attendues, comme la sortie d'Égypte que le psaume rappelle juste après notre extrait. La Septante traduit par thaumasia, d'où viendra tout le vocabulaire chrétien de l'émerveillement devant les œuvres de Dieu.
baqqèsh panav baqqèsh panav — « chercher sa face » est une expression cultuelle précise, attestée dès les psaumes de pèlerinage, où elle désigne la venue concrète du fidèle au sanctuaire, devant la présence de Dieu. Segond garde l'image hébraïque au lieu de l'aplatir en « chercher Dieu » : le texte appelle un vis-à-vis, non une notion. Calvin note, à propos de ce psaume, que cette quête doit être continue (tamid) précisément parce que la face de Dieu ne se laisse jamais posséder une fois pour toutes — elle se cherche chaque jour comme au premier jour.
bechirav bechirav — « ses élus » traduit un participe passif de bachar, choisir, élire, le même verbe qui qualifie l'élection d'Israël au Sinaï et, plus tard, celle du Serviteur souffrant en Ésaïe 42. Le choix ne porte pas sur un mérite : il vise la postérité d'Abraham et de Jacob, une filiation reçue avant tout acte. La tradition rabbinique lira ce verset en écho au zekhout avot, le mérite des pères, transmis sans que les enfants l'aient eux-mêmes gagné — catégorie que Paul reprendra, en la déplaçant, dans sa lecture de la promesse faite à Abraham.

Évangile — Mt 10, 1-7 — Segond 1910

1 Puis, ayant appelé ses douze disciples, il leur donna le de chasser les esprits impurs, et de guérir toute maladie et toute infirmité. 2 Voici les noms des douze . Le premier, Simon appelé Pierre, et André, son frère ; Jacques, fils de Zébédée, et Jean, son frère ; 3 Philippe, et Barthélemy ; Thomas, et Matthieu, le publicain ; Jacques, fils d'Alphée, et Thaddée ; 4 Simon le Cananite, et Judas l'Iscariot, celui qui livra Jésus. 5 Tels sont les douze que Jésus envoya, après leur avoir donné les instructions suivantes : N'allez pas vers les païens, et n'entrez pas dans les villes des Samaritains ; 6 allez plutôt vers les de la maison d'Israël. 7 Allez, prêchez, et dites : Le royaume des cieux est proche.
exousia exousia — Segond traduit par « pouvoir » un mot que le grec distingue soigneusement de dynamis, la force ou la capacité brute. Exousia désigne un droit reconnu, une autorité déléguée, celle d'un fondé de pouvoir plutôt que celle d'un athlète. Jean Chrysostome, dans ses homélies sur Matthieu, insiste sur ce choix : le Christ ne rend pas seulement les Douze capables de chasser les démons, il les habilite juridiquement à le faire en son nom, ce qui rend leur envoi comparable à une véritable délégation d'ambassade plutôt qu'à un simple transfert d'énergie.
apostoloi apostoloi — c'est ici, et ici seulement dans tout l'évangile de Matthieu, que le mot « apôtres » apparaît comme un nom ; partout ailleurs l'évangéliste préfère « les douze » ou « les disciples ». Le mot vient du verbe apostellô, envoyer, et désignait dans le grec profane un envoyé officiel, parfois une flotte dépêchée en mission. Chrysostome relève que Matthieu réserve ce titre au moment précis de l'envoi, non à celui de l'appel : on devient apôtre non par la seule vocation, mais par la mission reçue et acceptée.
probata ta apololota probata ta apololota — « brebis perdues » ne dit pas des animaux égarés par leur propre faute, mais un troupeau que son berger a laissé sans garde : le participe apololota, de apollymi, est le même que celui de la parabole de la brebis perdue en Luc 15. Segond traduit fidèlement, mais l'image porte tout le poids du verset qui précède immédiatement notre passage, où Jésus, voyant les foules, est « ému de compassion, parce qu'elles étaient comme des brebis qui n'ont point de berger » (Mt 9, 36) — c'est cette scène qui motive l'envoi des Douze rapporté ici.
3 textes, un fil

Le sol ↓ profondeur

D'où parlent ces textes

Osée sous Jéroboam II

Osée prophétise dans le royaume du Nord au milieu du VIIIe siècle avant notre ère, sous le règne prospère de Jéroboam II, quelques décennies à peine avant la chute de Samarie devant l'Assyrie en 722. Cette prospérité même — vignes chargées, autels multipliés — est ce que le prophète dénonce : plus le pays s'enrichit, plus il finance le culte de Baal sur les hauts lieux. Beth-Aven, « maison du néant », est le sobriquet donné à Béthel, « maison de Dieu » : un jeu de mots qui retourne contre le sanctuaire rival le nom même qui l'avait consacré.

Le champ avant la moisson

Le passage retenu par le lectionnaire s'ouvre juste après une scène que Matthieu place immédiatement avant : voyant les foules « lasses et abattues, comme des brebis qui n'ont point de berger », Jésus dit à ses disciples que « la moisson est grande, mais qu'il y a peu d'ouvriers » et qu'il faut prier le maître de la moisson d'en envoyer (Mt 9, 36-38). L'envoi des Douze, au chapitre suivant, répond concrètement à cette prière : les ouvriers demandés sont aussitôt désignés et dépêchés — avant même que le champ ait été retourné.

Le pont ↓ profondeur

Le premier coup de bêche

Dans une ville moyenne, une friche industrielle attend depuis douze ans qu'on en fasse quelque chose : dalle de béton fissurée, ronces montées jusqu'à hauteur d'épaule, ferrailles enfouies sous la terre noire. Un samedi, une trentaine d'habitants viennent avec des barres à mine et des brouettes ; on ne plante rien ce jour-là, on arrache, on casse, on trie les gravats. Le soir, le terrain est nu, brun, apparemment plus laid qu'avant — et c'est pourtant la seule chose qui rendra possible, au printemps suivant, le premier rang de salades.

Le geste aujourd'hui

Se laisser rejoindre

Osée demande de défricher avant de semer ; Matthieu montre des ouvriers envoyés dans un champ qui n'a pas encore été retourné. Entre les deux, il n'y a pas de raccourci : la terre dure ne devient pas meuble parce qu'on le souhaiterait.

Prenez une feuille et nommez, sans chercher tout de suite à l'arranger, un seul coin resté en friche dans votre existence — un rapport rompu, un projet enterré, une prière laissée en jachère. Ne cherchez pas encore la solution : contentez-vous de le nommer clairement, comme on repère la ronce avant de la couper.

Ce n'est pas un exercice de développement personnel : Osée précise que la justice se sème, mais que c'est la miséricorde qu'on moissonne — la récolte reste un don, pas le produit mécanique de l'effort.

Quelle terre, en vous, n'a encore jamais été retournée — et qu'attendez-vous pour y porter le premier coup ?

Les racines → exploration

Ce que les anciens y ont lu

L'autorité que le Christ délègue

Jean Chrysostome s'arrête sur un détail que l'on pourrait croire accessoire : la liste des Douze se referme sur Judas Iscariot, « celui qui livra Jésus ». Pour lui, cette mention placée si tôt, bien avant la trahison elle-même, prouve que l'évangéliste n'a rien caché ni rien réécrit après coup : le texte porte témoignage contre lui-même. Chrysostome y voit aussi un avertissement pour tout croyant : recevoir un pouvoir, même donné par le Christ en personne, n'immunise contre rien — Judas a chassé les démons comme les autres.

Jean Chrysostome, Homélies sur l'évangile de Matthieu, homélie XXXII

Semer selon la justice

Calvin remarque que le verset 12 renverse l'ordre attendu : on sème ordinairement selon ce que l'on espère récolter, mais le prophète demande de semer « selon la justice » pour moissonner « selon la miséricorde » — deux mots qui ne se répondent pas terme à terme. Pour lui, cela signifie que la conduite juste du semeur ne garantit rien par elle-même : la moisson reste un don, une miséricorde, non le produit mécanique de l'effort. C'est, dit-il, la meilleure preuve que même le repentir demandé par Osée ne se referme pas sur l'homme seul.

Jean Calvin, Commentaires sur les douze petits prophètes, sur Osée 10

Le mérite des pères

La tradition rabbinique a beaucoup médité sur la filiation invoquée par le psaume, sous le nom de zekhout avot, le mérite des pères, transmis à leur descendance sans qu'elle l'ait elle-même acquis. Ce n'est pas une garantie automatique : les mêmes sources insistent que ce mérite peut s'épuiser si les enfants n'en vivent pas à leur tour. Le psaume, en nommant Abraham « son serviteur » avant de nommer Jacob « ses élus », rappelle que l'élection commence toujours par un service rendu, non par un privilège de naissance.

Tradition rabbinique, autour du concept de zekhout avot

3 racines