Le sabbat de l'homme

Quand Jésus ouvre les épis et les Écritures pour ceux qui ont faim de Dieu

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Ce que dit le texte

Première lecture — Is 38, 1-6.21-22.7-8 — Louis Segond 1910

1En ce temps-là, Ézéchias fut malade à la mort. Le prophète Ésaïe, fils d'Amots, vint auprès de lui, et lui dit: Ainsi parle l'Éternel: Donne tes ordres à ta maison, car tu vas mourir, et tu ne vivras plus. 2Ézéchias tourna son visage contre le mur, et fit cette prière à l'Éternel: 3Éternel! rappelle-toi que j'ai marché devant toi avec et d'un cœur intègre, et que j'ai fait ce qui est bien à tes yeux! Et Ézéchias répandit d'abondantes larmes. 4Alors la parole de l'Éternel fut adressée à Ésaïe, en ces mots: 5Va, et dis à Ézéchias: Ainsi parle l'Éternel, le Dieu de David, ton père: J'ai entendu ta prière, j'ai vu tes larmes. Voici, j'ajouterai à tes jours quinze années. 6Je te délivrerai, toi et cette ville, de la main du roi d'Assyrie; je protégerai cette ville. 21Ésaïe avait dit: Qu'on apporte une masse de figues, et qu'on les étende sur l'ulcère; et Ézéchias vivra. 22Ézéchias avait dit: A quel signe reconnaîtrai-je que je monterai à la maison de l'Éternel? 7Et Ésaïe dit: Voici, de la part de l'Éternel, le signe auquel tu reconnaîtras que l'Éternel accomplira la parole qu'il a prononcée: 8voici, je ferai reculer de dix degrés l'ombre qui est déjà descendue avec le soleil sur le cadran d'Achaz. Et le soleil recula de dix degrés sur le cadran où il était déjà descendu.
vérité Segond traduit ici l'hébreu emet par « vérité », alors que le contexte prière d'un roi mourant appellerait plutôt « fidélité » ou « constance ». La racine ʾmn (d'où « amen ») désigne d'abord la solidité, ce qui tient debout. Les rabbins ont longtemps débattu de savoir si emet qualifiait ici la sincérité d'Ézéchias ou son adhésion stable à l'alliance. Calvin, commentant le Psaume 26, préfère « intégrité » pour rendre cette même racine : il voit dans le cri d'Ézéchias non une revendication de mérite, mais le témoignage d'une vie tournée vers Dieu sans partage.

Cantique — Is 38, 10, 11, 12abcd, 16-17a — Louis Segond 1910

10Je disais: Au milieu de mes jours, je m'en vais; je suis rappelé par le reste de mes années. 11Je disais: Je ne verrai plus l'Éternel, l'Éternel sur la terre des vivants; je ne verrai plus aucun des habitants du monde. 12Ma est enlevée et transportée loin de moi, comme une tente de berger; je déroule ma vie, comme un tisserand... 16Seigneur, c'est par elles qu'on obtient la vie, et c'est en tout cela qu'est la vie de mon esprit; tu me guériras, tu me rendras la vie! 17Voici, c'est pour ma paix que j'ai eu de l'amertume; car tu as pris plaisir à mon âme pour qu'elle ne périsse pas, tu as jeté derrière toi tous mes péchés.
demeure Segond rend l'hébreu naweh par « demeure », un terme qui adoucit l'image. La racine évoque pourtant le pâturage, le lieu où le berger fait reposer son troupeau — puis, par extension, la habitation provisoire. Le mot choisi par Ézéchias pour sa propre vie est celui qu'on utilise pour la tente des nomades, non pour la maison fixe. Chrysostome, dans ses homélies sur les psaumes, relie ce naweh à l'errance du peuple dans le désert : la vie elle-même est pèlerinage, et sa fin n'est pas anéantissement mais relèvement. La traduction de Segond, plus domestiquée, fait peut-être perdre cette précarité essentielle.

Évangile — Mt 12, 1-8 — Louis Segond 1910

1En ce temps-là, Jésus traversa des champs de blé un jour de ; et ses disciples, qui avaient faim, se mirent à arracher des épis et à manger. 2Les pharisiens, voyant cela, lui dirent: Voici, tes disciples font ce qu'il n'est pas permis de faire le jour du sabbat. 3Mais il leur répondit: N'avez-vous pas lu ce que fit David, quand il eut faim, lui et ceux qui l'accompagnaient; 4comment il entra dans la maison de Dieu, et mangea les pains de proposition, qu'il ne lui était pas permis de manger, non plus qu'à ceux qui l'accompagnaient, et qui étaient réservés aux sacrificateurs seuls? 5Ou n'avez-vous pas lu dans la loi que, les jours de sabbat, les sacrificateurs violentent le sabbat dans le temple, sans se rendre coupables? 6Or, je vous le dis, il est ici plus grand que le temple. 7Si vous saviez ce que signifie: Je prends plaisir à la , et non aux sacrifices, vous n'auriez pas condamné des innocents. 8Car le Fils de l'homme est maître du sabbat.
sabbat Le mot grec sabbaton translittère directement l'hébreu shabbat, de la racine shvt qui signifie « cesser », « reposer », « s'arrêter ». Segond conserve le terme hébraïque plutôt que de le traduire par « repos » ou « septième jour », ce qui maintient le lien avec l'économie de l'alliance. Le sabbat n'est pas seulement une pause ; c'est l'institution qui rythme la relation entre Dieu et Israël, mémorial de la création et de la sortie d'Égypte. Calvin, dans son commentaire sur la Genèse (II, 2), insiste sur ce double fondement : le sabbat sanctifie le temps en le rendant témoignage de la libération divine. Jésus ne l'abolit pas ici ; il en revendique la propriété, comme celui qui en est le sens ultime.
miséricorde Segond traduit ici le grec eleos par « miséricorde », un choix qui porte le poids de la Vulgate et de toute la théologie médiévale. Le terme grec, pourtant, évoque plutôt la compassion active, le secours porté à celui qui souffre. Jésus cite Osée 6, 6 : eleos y répond à l'hébreu hesed, cette fidélité tendre qui lie Dieu à son peuple et que les humains doivent se rendre mutuellement. Chrysostome, Homélie sur Matthieu 38, souligne que cette parole d'Hosée avait été « écrite pour les pharisiens avant qu'ils ne naissent » : elle dénonce toute religiosité qui fait de l'observance un écran contre l'amour concret. Segond, en conservant « miséricorde », maintient la résonance liturgique ; mais le lecteur doit entendre derrière ce mot le cri de celui qui a faim et que la loi ne peut laisser mourir.
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D'où parlent ces textes

David et les pains de proposition

Jésus invoque l'épisode de 1 Samuel 21 où David, fuyant Saül, reçoit du prêtre Ahimélek le pain consacré réservé aux sacrificateurs. Cette référence n'est pas anecdotique : elle établit un parallèle entre David, l'oint persécuté, et Jésus, le Fils de David dont les disciples subissent le même reproche. Calvin, commentant ce passage, note que « le Seigneur use ici d'une comparaison tirée du droit de la guerre, où la nécessité absolue excuse ce qui serait autrement illicite ». Mais Jésus va plus loin : il ne plaide pas la simple nécessité, il affirme que ses disciples agissent en droit, parce qu'il est « plus grand que le temple ». La citation d'Osee 6, 6 — « Je prends plaisir à la miséricorde, et non aux sacrifices » — achève de retourner l'accusation : ce ne sont pas les disciples qui violent le sabbat, ce sont les pharisiens qui violent le sens même du sabbat en condamnant des innocents.

Le sabbat dans le judaïsme du second Temple

La controverse sur le sabbat était vive au Ier siècle. Les Sadducéens, attachés à la lettre de la Torah, interdisaient même les soins le jour du sabbat. Les pharisiens, plus flexibles, permettaient certaines dérogations, mais la récolte d'épis — action composée de plusieurs gestes techniques (faucher, porter, battre) — restait prohibée. Jésus argumente selon les règles rabbiniques : il cite un précédent biblique (David), une institution légitime (les sacrificateurs dans le temple), puis une prophétie (Osée). Chrysostome, dans sa trente-huitième homélie sur Matthieu, admire cette méthode : « Il ne dit pas d'abord qu'il est Seigneur du sabbat ; il les convainc par des arguments tirés de la loi elle-même, pour qu'ils ne puissent répondre. » Le verset 8, « le Fils de l'homme est maître du sabbat », est alors l'apogée, non la rupture : il révèle que le repos du septième jour trouve son accomplissement dans la personne qui donne le vrai repos aux hommes.

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La loi qui libère

Il t'arrive de connaître une règle si bien, de l'avoir répétée et justifiée si longtemps qu'elle est devenue opaque à sa propre fin. Tu la défends avec une chaleur qui vient parfois de ce qu'elle te structure, te distingue, te rassure toi-même. Puis quelqu'un traverse ton champ de vision — un ami qui souffre, un étranger qui demande — et cette règle, soudain, devient mur où elle devait être porte. Tu n'as pas tort de la tenir ; mais tu découvres, avec une douleur mêlée de délivrance, qu'elle n'était pas le dernier mot. Le dernier mot est celui qui regarde la personne, et qui dit : viens, il est ici ce que tu cherchais.

Le geste aujourd'hui

Se laisser rejoindre

Le Christ ne t'invite pas à négliger le sabbat, mais à le recevoir de sa main.

Pose une main sur ton cœur, l'autre ouverte vers le ciel. Demande à Jésus de te montrer une « loi » que tu tiens trop serrée, ou une faim que tu n'oses pas exprimer devant lui.

Dans la tradition ÉPUdF, le repos dominical n'est pas observance mais grâce partagée : le dimanche est le jour où la communauté se rassemble pour entendre la Parole et se nourrir à la table du Seigneur, préfiguration du repos éternel.

Quelle faim en toi le Christ autoriserait-il aujourd'hui, au risque de déranger l'ordre que tu t'es construit ?

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Ce que les anciens y ont lu

Chrysostome sur le sabbat des disciples

« Pourquoi les disciples ont-ils faim ? Pourquoi ne se sont-ils pas préparés ? C'est que le Christ les entraînait dans une vie pauvre, afin qu'ils n'aient rien à perdre, rien à craindre. La faim des disciples n'est pas négligence ; c'est l'effet d'une vie donnée sans réserve. Et le Christ ne les reprend pas ; il les défend. » Homélie 38 sur Matthieu.

Jean Chrysostome, ~390

Calvin sur la nécessité et la loi

« Le Seigneur ne dit pas que la nécessité excuse le péché, mais qu'elle ouvre ce qui était fermé. Car les pains de proposition n'étaient pas impurs, mais réservés ; et la réservation cède devant la vie de celui que Dieu a oint. » Commentaire sur l'harmonie évangélique, 1555.

Jean Calvin

Le Talmud sur le sabbat et la vie

La Mishna (Yoma 85b) rapporte la règle de Rabbi Yonathan ben Joseph : « Car le sabbat vous est donné, et vous ne l'êtes pas au sabbat. » Cette formule, antérieure à la rédaction talmudique mais reprise dans la tradition rabbinique classique, affirme que le sabbat est au service de l'homme, non l'inverse. Jésus ne fait pas autre chose ici qu'approfondir ce principe jusqu'à son fondement christologique.

Mishna, Yoma 85b ; réception rabbinique

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