La vraie parenté

Quand Jésus redéfinit qui est sa mère et qui sont ses frères

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Ce que dit le texte

Première lecture — Mi 7, 14-15.18-20 — Segond 1910

Pais ton peuple avec ton , le troupeau de ton héritage, Qui demeure solitaire dans la forêt au milieu du Carmel ! Qu'ils paissent sur le Basan et sur Galaad, comme au jour d'antan ! 15 Comme au jour où tu sortis du pays d'Égypte, fais-nous voir des merveilles ! 18 Quel Dieu est semblable à toi, qui pardonnes l'iniquité, qui oublies les péchés du reste de ton héritage ? Il ne conserve pas sa colère à toujours, car il prend plaisir à la miséricorde. 19 Il aura encore compassion de nous, il mettra sous ses pieds nos iniquités ; tu jetteras au fond de la mer tous leurs péchés. 20 Tu témoigneras de la fidélité à Jacob, de la bonté à Abraham, comme tu l'as juré à nos pères, dès les jours anciens.
bâton L'hébreu מַטֶּה (matteh) désigne le sceptre de royauté autant que le bâton du berger. Segond opte ici pour « bâton », peut-être pour préserver l'image pastorale, mais le mot porte dans l'Ancien Testament une ambivalence délibérée : le même matteh est celui de Moïse devant Pharaon, signe d'autorité, et celui avec lequel Dieu conduit son peuple comme un troupeau. Les targums et les rabbins médievaux ont souligné cette double charge : le berger-rédempteur est aussi le roi-attendu. Le choix de « bâton » plutôt que « sceptre » atténue la dimension messianique, mais ne l'efface pas pour qui connaît le vocabulaire.

Psaume — Ps 84 (85), 2-3, 5-6, 7-8 — Segond 1910

Tu as été favorable, Éternel, à ton pays, tu as ramené les captifs de Jacob ; 3 tu as pardonné l'iniquité de ton peuple, tu as couvert tous ses péchés. 5 Rends-nous la vie, ô Dieu de notre salut ! et mets un terme à ta colère contre nous ! 6 T'irriteras-tu contre nous à toujours ? Prolongeras-tu ta colère de génération en génération ? 7 Ne nous rendras-tu pas la vie, afin que ton peuple se réjouisse en toi ? 8 Fais-nous voir, Éternel, ta miséricorde, et accorde-nous ton salut !

Évangile — Mt 12, 46-50 — Segond 1910

Comme Jésus parlait encore aux foules, sa et ses se tenaient dehors, cherchant à lui parler. 47 Quelqu'un lui dit : Voici ta mère et tes frères qui sont dehors, et qui cherchent à te parler. 48 Mais Jésus répondit à celui qui le lui disait : Qui est ma mère, et qui sont mes frères ? 49 Puis, étendant la main vers ses disciples, il dit : Voici ma mère et mes frères ! 50 Car quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère, et ma sœur, et ma .
mère Le grec μήτηρ (mētēr) est banal, mais sa répétition dans ce passage est calculée. Segond ne la souligne pas, pourtant le verset 50 revient au même mot, créant une inclusion qui transforme le sens : ce n'est pas un rejet de Marie, mais une extension de ce que « mère » signifie. Chrysostome, dans son Homélie sur Matthieu, insiste sur ce point : Jésus n'ôte pas à Marie ce qui est sien, il donne à d'autres ce qu'elle possède déjà par la foi. Le choix de Segond de maintenir l'ordre « frère, sœur, mère » au verset 50, alors que le grec pourrait suggérer une autre hiérarchie, préserve peut-être l'attention à la figure maternelle finale.
frères Le grec ἀδελφοί (adelphoi) peut désigner les frères de sang, mais aussi les proches parentés ou les compatriotes. La question des « frères du Seigneur » a traversé toute l'histoire de l'exégèse : Hégésippe au IIe siècle, cité par Eusèbe, parle des « parents selon la chair » de Jésus ; Jérôme au IVe siècle argue pour des cousins, défendant la virginité perpétuelle de Marie. Calvin, plus sobre, note dans son Commentaire sur Matthieu que l'Évangile n'a cure de résoudre ce débat généalogique : le point théologique est ailleurs, dans la redéfinition de la parenté par l'obéissance. Segond traduit « frères » sans note, laissant le lecteur face à l'aporie, ce qui n'est pas un défaut mais une fidélité au texte.
mère La répétition de μήτηρ au verset 50, après l'interrogation rhétorique du verset 48, crée une structure en chiasme que Segond rend sans l'expliciter. Le grec place « mère » en dernier terme de la phrase, comme un aboutissement : la maternité spirituelle est le fruit ultime de la nouvelle parenté, non son rejet. Cette nuance syntaxique, perdue dans la fluidité française, est relevée par Origène dans ses Homélies sur Luc : celui qui fait la volonté du Père reçoit en accomplissement ce que Marie a reçu en grâce initiale. Segond, en ne déplaçant pas le mot, permet cette lecture, même s'il n'y invite pas.
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D'où parlent ces textes

Le trouble de la parenté

Le passage de Michée qui précède notre lecture (Mi 7, 1-13) est une complainte amère sur la déliquescence des liens familiaux : « le fidèle a disparu de la terre » (7, 2), « le fils outrage le père, la fille se soulève contre sa mère » (7, 6). Ce verset 6, Jésus le cite lui-même en Mt 10, 35, dans un contexte de division provoquée par l'Évangile. La proximité de notre péricope évangélique avec ce logion de la mission (10, 34-36) suggère que Matthieu organise son récit en écho conscient : la parenté charnelle, déjà ébranlée par la corruption du temps, trouve son accomplissement et sa transfiguration dans une autre parenté, celle de la volonté du Père. Calvin, commentant Mt 12, 46, note que « le Christ ne méprise point en ceste façon sa mere et ses parens, comme si ce qu'il disoit fust à leur deshonneur », mais qu'il « monstre que la principale chose est de nous ranger à l'obéissance de Dieu ». Le trouble n'est pas une rupture, mais une réordination.

La foule comme cadre

Matthieu précise que Jésus « parlait encore aux foules » (12, 46) quand survient l'interruption familiale. Ce détail n'est pas anecdotique : la foule (ὄχλοι, ochloi) est dans Matthieu le lieu paradoxal où s'adresse la parole sans que tous la reçoivent. Chrysostome, dans la Homélie 44 sur Matthieu, remarque que « ceux dehors » sont précisément ceux qui ne sont pas « dedans » l'écoute. La mère et les frères, par leur position spatiale, participent d'une ambiguïté : ils sont du dehors, non par méchanceté, mais parce qu'ils cherchent à parler à Jésus plutôt qu'à l'entendre. L'évangéliste construit ainsi une dramaturgie où la proximité charnelle devient éloignement spirituel, et où l'éloignement apparent des disciples devient intimité réelle. Cette topologie morale, héritée de la sagesse prophétique, structure toute la réception patristique du passage.

Le pont ↓ profondeur

La voix qui nomme autrement

Une allégeance s'est construite en toi avant que tu ne la choisisses : un nom, une place dans une lignée, un devoir qu'on n'a jamais eu à énoncer parce qu'il allait de soi. Puis une exigence plus haute a réclamé le premier rang — non pas contre ceux à qui tu devais tout, mais au-dessus d'eux — et il a fallu consentir à ce que la fidélité la plus ancienne cède le pas devant une fidélité plus jeune et plus vraie. Ce déplacement ne s'est pas fait sans un pincement, presque une culpabilité, comme si l'on trahissait en obéissant à plus grand que le sang. Il n'a pourtant rien détruit : il a seulement mis au jour quel lien portait, en réalité, toute ta vie — et ce lien-là ne t'était pas dû, il t'a été donné.

Le geste aujourd'hui

Se laisser rejoindre

Aujourd'hui, laisse une parole que tu croyais maîtrisée te maîtriser à son tour.

Identifie dans ta journée une relation que tu définis par le sang ou par l'histoire commune, et demande-toi ce que la volonté du Père y ajoute — ou y retranche — pour en faire une parenté dans le Christ.

Ce n'est pas une invitation au rejet des siens, mais à la conversion de nos attachements : ce que nous tenons pour acquis, Dieu le fait gratuit.

Qu'est-ce qui, dans ta vie, passe pour une proximité évidente et pourrait n'être qu'un dehors — et qu'est-ce que tu tiens pour éloigné qui pourrait déjà être le lieu où Dieu t'appelle sa mère, son frère ?

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Ce que les anciens y ont lu

Hélène, la reine qui cherchait le vrai pays

Eusèbe de Césarée rapporte dans sa Vie de Constantin (III, 26-28) que la mère de l'empereur, Hélène, partie en pèlerinage à Jérusalem au IVe siècle, ne se contenta pas de trouver la croix : elle « fit élever une église sur le lieu du sépulcre ». Cette femme que l'histoire connaît d'abord comme « mère de », le christianisme la reçoit comme fondatrice d'un lieu de culte. Sa parenté charnelle avec Constantin n'est pas niée ; elle est transcrite en autre chose. C'est le mouvement même de Mt 12, 50 : le fait d'être mère n'est pas effacé, il est révélé comme signe d'une maternité plus vaste, celle qui fait naître des peuples dans la foi.

Eusèbe de Césarée, Vita Constantini, III, 26-28

Le renoncement d'Origène

Eusèbe raconte encore (VI, 8) que le jeune Origène, « dans l'ardeur de son âme et le zèle de la pureté évangélique », s'est rendu littéralement ce que Mt 19, 12 appelle « eunuque pour le royaume des cieux », dans un geste que l'Église n'a jamais imité mais toujours regardé avec trouble. Ce qui nous intéresse ici : Origène a compris que la volonté du Père pouvait exiger la mise en suspens de la parenté charnelle elle-même, non par mépris du corps, mais par obéissance à une autre fécondité. Sa vie ultérieure, entièrement vouée à l'exégèse et à l'enseignement, fut la preuve que cette « castration » spirituelle n'était pas stérilité, mais fructification autre. Le Christ de Mt 12, 50 désigne ceux qui font la volonté du Père comme sa mère : il y a une maternité de l'intelligence des Écritures, une fécondité de l'obéissance.

Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VI, 8

Calvin et la modestie du jugement

Dans son Commentaire sur l'Évangile selon Matthieu (12, 46-50), Calvin refuse deux écueils : « l'opinion des Anabaptistes, qui pensent qu'il nous est loisible de quitter femme et enfans pour venir à la vraye perfection », et « l'abus des papistes, qui ont voulu fonder sur ce passage la renonciation des biens et des mariages ». Sa lecture est plus sobre : Jésus ne commande pas, il montre. « Il ne faut donc pas penser que nostre Seigneur ait voulu desadvouer sa mere, ny despriser l'honneur du sang ». Ce qui est en jeu, c'est l'ordre des affections. La parenté spirituelle n'abolit pas la charnelle, elle la régénère. Cette modestie herméneutique — ne pas tirer d'un texte plus de conséquences qu'il n'en porte — est elle-même une forme d'obéissance à la volonté du Père, qui parle souvent moins qu'on ne voudrait qu'il dise.

Jean Calvin, Commentaire sur Matthieu, 12, 46-50

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