Reconnaître la voix

Marie de Magdala cherche le corps ; elle trouve le Vivant, qu'elle prend d'abord pour le jardinier.

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La rencontre ↓ profondeur · → exploration

Ce que dit le texte

Première lecture — Ct 3, 1-4a — Louis Segond 1910

1 Sur ma couche, pendant les nuits, j'ai cherché celui que aime ; je l'ai cherché, et je ne l'ai point trouvé.

2 Je me lèverai, et je ferai le tour de la ville ; dans les rues et sur les places, je chercherai celui que mon âme aime. Je l'ai cherché, et je ne l'ai point trouvé.

3 Les gardes qui font le tour de la ville m'ont rencontrée : — Avez-vous vu celui que mon âme aime ?

4 A peine les avais-je quittés, que j'ai trouvé celui que mon âme aime ; , et je ne l'ai point lâché, jusqu'à ce que je l'aie amené dans la maison de ma mère, dans la chambre de celle qui m'a conçue.

mon âme nep̄eš, le souffle de vie lui-même, ce qui fait qu'un corps n'est pas cadavre. Segond traduit « âme » par habitude héritée de la Septante, mais le mot hébreu désigne l'être tout entier dans son désir, sa faim, sa soif de vivre. Les rabbins lisent ici l'âme d'Israël cherchant Dieu dans l'exil. Origène, dans son Commentaire sur le Cantique, en fait l'âme de l'Église cherchant l'Époux ressuscité.
je l'ai saisi ʾeḥĕzaqtî, du verbe ḥazaq, saisir avec force, s'emparer comme on prend un fugitif ou un trésor. Segond adoucit en « saisi », mais le terme hébraïque porte la violence de l'entreprise. L'Église des Pères y voyait l'adhésion de la foi : non pas une opinion tranquille, mais une prise de possession qui ne lâche plus. Chrysostome, dans ses Homélies sur Matthieu, compare cette poigne à celle de la femme hémorroïsse touchant le vêtement de Jésus.

Deuxième lecture — 2 Co 5, 14-17 — Louis Segond 1910

14 Car l'amour du nous presse, parce que nous avons jugé que si un seul est mort pour tous, tous donc sont morts ;

15 et qu'il est mort pour tous, afin que ceux qui vivent ne vivent plus pour eux-mêmes, mais pour celui qui est mort et ressuscité pour eux.

16 Ainsi, dès maintenant, nous ne connaissons personne selon la chair ; et si nous avons connu , maintenant nous ne le connaissons plus de cette manière.

17 Si quelqu'un est en , il est une . Les choses anciennes sont passées ; voici, toutes choses sont devenues nouvelles.

Christ Christós, le Messie oint, titre devenu nom propre. Segond le laisse tel quel, suivant l'usage néotestamentaire où le titre a absorbé la personne. Calvin, dans son Commentaire sur les Épîtres aux Corinthiens, insiste sur ce glissement sémantique : dire « Christ » c'est déjà confesser la résurrection, car l'oint sans victoire serait un messie décapité, non le Seigneur vivant.
Christ selon la chair Christòn katà sárka, la connaissance charnelle du Ressuscité, celle de ses contemporains, de ses disciples avant Pâques, de Marie même dans le jardin. Segond traduit « selon la chair » en maintenant l'ambiguïté paulinienne : Paul ne nie pas l'incarnation, il relativise tout rapport à Jésus qui s'arrêterait au corps mortel. La Catéchèse mystagogique de Cyrille de Jérusalem lie ce verset à la transformation des regards au moment de la communion pascale.
nouvelle créature ktísis néa, création absolument neuve, non pas amélioration mais ex nihilo spirituel. Segond choisit « créature » plutôt que « création » pour garder le personnel : ce n'est pas un monde nouveau en général, mais un moi refondu. Luther, dans ses Préfaces aux Épîtres, fait de ce verset la pierre de touche de la Réforme : la justice nouvelle n'est pas un vernis sur l'ancien homme, mais une naissance dont la Pâque est la maternité.

Psaume — Ps 62 (63), 2, 3-4, 5-6, 8-9 — Louis Segond 1910

2 O Dieu ! tu es mon Dieu, je te cherche dès l' ; mon âme a soif de toi, mon corps soupire après toi, dans une terre aride, desséchée, sans eau.

3 Ainsi je te contemple dans ton sanctuaire, pour voir ta puissance et ta gloire.

4 Car ta bonté vaut mieux que la vie : mes lèvres te célèbrent.

5 Je te bénirai donc toute ma vie, et au nom de Dieu je lèverai mes mains.

6 Mon âme sera rassasiée comme de mets gras et d'abondance ; et, avec des cris de joie, ma bouche te louera.

8 Car tu es mon secours, et je suis dans l'allégresse à l'ombre de tes ailes.

9 Mon âme est attachée à toi ; ta droite me soutient.

aurore šāḥar, le blanchiment précurseur, l'aube encore incertaine avant le lever. Segond traduit « aurore » en conservant l'archaïsme poétique, mais le mot hébreu évoque la veille nocturne qui perce. Les Targums rattachaient ce verset au matin du troisième jour, celui de la résurrection. Jean Calvin, dans son Commentaire sur les Psaumes, note que David cherche Dieu « avant que le jour n'ait commencé de luire », c'est-à-dire dans l'obscurité où la foi seule discerne.

Évangile — Jn 20, 1.11-18 — Louis Segond 1910

1 Le premier jour de la semaine, Marie de Magdala se rendit au sépulcre dès le matin, comme il faisait encore , et elle vit que la pierre avait été ôtée du sépulcre.

11 Marie se tenait près du sépulcre, dehors, et elle pleurait. Comme elle pleurait, elle se pencha dans le sépulcre,

12 et elle vit deux anges vêtus de blanc, assis à la place où avait été couché le corps de Jésus, l'un à la tête, l'autre aux pieds.

13 Ils lui dirent : Femme, pourquoi pleures-tu ? Elle leur répondit : Parce qu'on a enlevé mon Seigneur, et je ne sais pas où on l'a mis.

14 Ayant ainsi parlé, elle se retourna, et elle vit debout ; mais elle ne savait pas que c'était .

15 Jésus lui dit : Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ? Elle, pensant que c'était le jardinier, lui dit : Seigneur, si c'est toi qui l'as emporté, dis-moi où tu l'as mis, et j'irai le prendre.

16 Jésus lui dit : ! Elle se retourna, et lui dit en hébreu : ! c'est-à-dire, Maître.

17 Jésus lui dit : Ne me retiens pas ; car je ne suis pas encore monté vers mon Père. Va trouver mes frères, et dis-leur que je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu.

18 Marie de Magdala alla annoncer aux disciples qu'elle avait vu le Seigneur, et qu'il lui avait dit ces choses.

obscur skotía, ténèbres actives, non simple absence de lumière mais principe qui résiste au jour. Segond traduit « obscur » en atténuant ; le grec dit la nuit persistante. Jean Chrysostome, dans sa Homélie 85 sur Jean, y voit le symbole de l'âme encore dans les ténèbres qui cherche sans comprendre : « la pierre est ôtée, et elle cherche le mort ».
Jésus Iēsoûs, forme hellénisée de Yéshoua, « Yahvé sauve ». Segond ne le glose pas, mais Jean répète deux fois le nom propre en 20,14 avec une insistance étrange : elle voit Jésus, elle ne sait pas que c'est Jésus. Le nom même est devenu méconnaissable parce que le cadre de la mort l'accommodait à un cadavre. Augustin, dans son Tractatus in Ioannem 121, écrit que « ses yeux étaient retenus par l'amour charnel, qui ne pouvait concevoir la vie ».
Marie Mariám, translittération de l'araméen Miryam, le nom propre prononcé par celui qui l'a porté dans sa chair. Segond ne note rien de particulier, mais le grec conserve l'appellation familière. Orige, dans son Commentaire sur Jean, livre X, souligne que le berger connaît le nom de sa brebis : « non pas le titre de femme, mais le nom propre, le secret de l'appartenance ».
Rabbouni Rabbouní, araméen emphatique, « mon grand maître », plus affectueux que le simple Rabbi. Segond glose « c'est-à-dire, Maître », en ramenant le terme à l'ordinaire du français biblique. Mais le mot araméen porte la reconnaissance d'une relation intacte malgré la mort. La Peschitta syriaque conserve ce mot comme mystère liturgique ; Cyrille d'Alexandrie, dans son Commentaire sur Jean, y lit l'acclamation de l'Église retrouvant sa tête.
4 textes, un fil

Le sol ↓ profondeur

D'où parlent ces textes

Le Cantique et le jardin

Le premier lecteur du Cantique des cantiques qui lit Jean 20 ne peut manquer l'écho : une femme qui cherche l'aimé dans la nuit, qui interroge les gardes, qui le trouve enfin et le saisit. Jean connaît ce texte, et ses premiers lecteurs le connaissaient. Mais le glissement est radical : au Cantique, l'aimée trouve l'aimé et l'entraîne dans la chambre nuptiale ; ici, Jésus dit « ne me retiens pas ». La chair même de la résurrection n'est pas la possession, elle est l'envoi. Origène, dans sa Homélie I sur le Cantique, avait déjà lu le texte comme trajectoire de l'âme vers le Verbe ; Jean donne à cette trajectoire son terme pascal : le Verbe rejoint ne se laisse plus attraper, il envoie. Le jardin de Marie n'est pas le jardin d'Éden restauré : c'est un jardin de départ, où l'on apprend à nommer autrement.

Paul, ou la fin de la connaissance charnelle

La lettre aux Corinthiens dit ce que Marie vit : « si nous avons connu Christ selon la chair, maintenant nous ne le connaissons plus de cette manière ». Paul écrit cela vers 55-57, quinze ans avant l'Évangile de Jean, mais la communauté johannique le reçoit comme clé de sa propre narration. La chair de Jésus n'est ni niée ni figée : elle est transformée en condition de reconnaissance nouvelle. Calvin, dans son Commentaire sur la Seconde Épître aux Corinthiens, insiste sur ce point contre les « enthousiastes » de son temps : « il ne dit pas que Christ soit devenu esprit, mais que notre connaissance cesse d'être charnelle ». La chair du Ressuscité reste vraie, mais elle ne se donne plus au regard qui catalogue, au toucher qui constate. Elle se donne à l'oreille qui entend son nom.

Le pont ↓ profondeur

La reconnaissance après la nuit

Tu as prié pendant des années en récitant des mots que tu ne sentais pas, la langue obéissant pendant que l'âme sommeillait. Ce n'était pas du faux, ce n'était pas de l'hypocrisie : c'était une semence mise en terre sans que tu saches si la terre était bonne. Puis un matin de rien, dans un hôpital, dans un train, au bord d'un réveil difficile, ces mêmes mots remontent avec une densité que tu ne leur avais jamais prêtée. Tu ne les as pas cultivés ; ils ont poussé dans l'obscurité où tu les avais laissés. C'est ainsi que Marie entend son nom : non pas une nouveauté qu'elle aurait conquise, mais une familiarité qui lui est rendue, changée.

Le geste aujourd'hui

Se laisser rejoindre

Le Christ ressuscité ne se laisse pas retenir, mais il se laisse reconnaitre.

Lis à haute voix ton propre prénom, lentement, comme si quelqu'un qui t'aime le prononçait dans l'obscurité d'un jardin.

Cette parole que tu entends, tu peux la porter aujourd'hui à quelqu'un qui cherche encore parmi les tombes.

Que cherches-tu quand tu cherches Dieu, et que devient cette quête quand celui que tu croyais mort t'appelle par ton nom ?

Les racines → exploration

Ce que les anciens y ont lu

Chrysostome sur le retard de la foi

Jean Chrysostome, dans sa Homélie 85 sur l'Évangile de Jean (vers 390), ne ménage pas Marie : « Elle voit les anges, elle entend leurs paroles, et elle pleure encore ! ». Mais aussitôt il corrige son propre étonnement : car l'amour ne raisonne pas, l'amour a ses propres yeux, et ces yeux-là doivent être ouverts par celui qu'ils cherchent. La résurrection n'est pas un spectacle qui convainc, elle est une voix qui nomme.

Jean Chrysostome, Homélie 85 sur Jean, PG 59, 461-464

Calvin sur la nouvelle créature

Calvin, commentant 2 Corinthiens 5,17 dans son Commentaire sur la Seconde Épître aux Corinthiens (1546), met en garde contre une lecture moralisante : « Ce n'est pas à dire que les fidèles soient parfaits, mais que le fondement est nouveau ». La nouveauté n'est pas un état acquis, c'est une orientation donnée. Et cette orientation vient de la mort et de la résurrection du Christ, non de notre effort. C'est pourquoi, ajoute-t-il, « Paul parle de tous en commun, pour ôter tout sujet de gloire ».

Jean Calvin, Commentaire sur 2 Co, CO 50, 75-76

La réception rabbinique du Cantique

Le Talmud de Babylone, traité Ta'anit 4a, rapporte la controverse qui fit du Cantique un livre canonique : Rabbi Akiva (mort vers 135) trancha en sa faveur en déclarant que « tout l'univers n'est pas digne du jour où le Cantique des cantiques fut donné à Israël ». Pour les rabbins, le texte n'est pas allégorique au sens faible : il est le dialogue même entre Dieu et son peuple dans l'histoire, et particulièrement dans l'exil. Cette lecture fait du chapitre 3 une nuit de Pâque, où le séparé cherche le séparateur jusqu'à la reconnaissance.

Talmud de Babylone, Ta'anit 4a ; Mishnah Yadaim 3,5

3 racines