Le vase d'argile

Quand la fragilité devient le lieu de la puissance de Dieu

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Ce que dit le texte

Lecture — 2 Co 4, 7-15 — Louis Segond 1910

Cependant nous portons ce trésor dans des , afin que cette puissance souveraine appartienne à Dieu, et non pas à nous. Nous sommes pressés de toute manière, mais non réduits à l'extrémité; dans la détresse, mais non dans le désespoir; persécutés, mais non abandonnés; abattus, mais non perdus; portant toujours avec nous dans notre corps la mort de Jésus, afin que la vie de Jésus soit aussi manifestée dans notre corps. Car nous qui vivons, nous sommes sans cesse livrés à la mort à cause de Jésus, afin que la vie de Jésus soit aussi manifestée dans notre corps mortel. Ainsi la mort agit en nous, et la vie agit en vous. Or, ayant le même esprit de foi qu'il est écrit: J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé, nous croyons aussi, c'est pourquoi nous parlons aussi, sachant que celui qui a ressuscité le Seigneur Jésus nous ressuscitera aussi avec Jésus, et nous fera paraître avec vous en sa présence. Car tout cela arrive pour vous, afin que la grâce, en se répandant sur un plus grand nombre, fasse abonder l'action de grâces, pour la gloire de Dieu.
σκεῦος Le grec σκεῦος désigne tout ustensile domestique, le plus souvent de faible valeur — jarre pour l'eau, marmite pour le feu. Segond choisit « vase d'argile », mais le terme grec ne précise pas la matière; c'est le contexte qui impose la fragilité. Chrysostome, dans son Homélie sur la seconde épître aux Corinthiens, souligne que ce n'est pas l'or ni l'argent qui reçoit le trésor, mais « ce qui est le plus vil, le plus sujet à la rupture ». Calvin, dans son commentaire de 1548, y voit la « ingratitude de notre condition » devenue elle-même le témoin de la gloire divine. Le choix d'« argile » par Segond, bien que non explicite dans le grec, trouve son fondement dans la symbolique biblique de l'adam formé de la glaise (Gn 2,7) — le vase renvoie au vasaiste, l'homme terreau qui ne tient que par celui qui le façonne.

Psaume — Ps 125 (126), 1-2ab, 2cd-3, 4-5, 6 — Louis Segond 1910

1 Quand l'Éternel ramena les captifs de Sion, nous étions comme ceux qui font un rêve. 2ab Alors notre bouche était remplie de , notre langue de chants de triomphe. 2cd Alors on disait parmi les nations: L'Éternel a fait pour eux de grandes choses! 3 L'Éternel a fait pour nous de grandes choses; nous sommes dans la joie. 4 Éternel, ramène nos captifs, comme les du midi! 5 Ceux qui sèment avec larmes moissonnent avec chants de triomphe. 6 Celui qui marche en pleurant, portant la semence précieuse, revient avec chants de triomphe, portant ses gerbes.
שְׂחוֹק L'hébreu שְׂחוֹק (sihôq) est traduit par Segond « rires », au pluriel, ce qui est inhabituel — le mot désigne plutôt le rire, l'éclat, parfois la moquerie (ainsi en Gn 21,6 pour Isaac, dont le nom y est lié). Le pluriel de Segond rend l'abondance, presque le débordement. Les rabbins du Midrash Tehillim notent que ce rire sort de la bouche qui naguère gémissait, transformant l'organe même de la plainte en instrument de louange. Calvin, dans son Commentaire sur les Psaumes, écrit que « le rire des captifs n'est pas une joie naturelle, mais un don surnaturel qui surprend ceux qui le reçoivent ». Le choix du pluriel par Segond, loin d'être un simple effet stylistique, traduit cette cumulativeité prophétique: chaque rire renvoie à un pleur passé, et les superpose en témoignage.
אֲפִיקִים Segond traduit אֲפִיקִים (ʾăphîqîm) par « torrents du midi », alors que le mot propre signifie « canaux, lits de rivière », voire « vallons profonds ». Le « midi » est une addition interprétative: les afiqîm du Néguev sont ces oueds qui restent à sec puis débordent subitement. Le Talmud de Babylone (Taʿanit 3b) utilise déjà cette image pour la réponse à la prière: elle arrive non pas en pluie diffuse, mais en crue qui transforme le paysage. Chrysostome, dans sa Homélie sur le Psaume 125, dit que « Dieu ne comble pas nos vallons à compte-gouttes; il les inonde quand nous les avons assez creusés par la patience ». Segond, en choisissant « torrents » plutôt que « canaux », préserve cette violence salvatrice que le lit asséché ne peut plus contenir.

Évangile — Mt 20, 20-28 — Louis Segond 1910

Alors la mère des fils de Zébédée s'approcha de lui avec ses fils, et se prosterna pour lui demander quelque chose. Il lui dit: Que veux-tu? — Seigneur, lui dit-elle, ordonne que mes deux fils soient assis l'un à ta droite et l'autre à ta gauche dans ton . Jésus répondit: Vous ne savez ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je dois boire? — Nous le pouvons, dirent-ils. Et lui: Il est vrai que vous boirez ma coupe; mais pour ce qui est d'être assis à ma droite et à ma gauche, ce n'est pas à moi de l'accorder; cela est pour ceux à qui mon Père l'a préparé. Les dix autres, ayant entendu cela, furent indignés contre les deux frères. Jésus les appela, et dit: Vous savez que les les asservissent, et que les grands les tyrannisent. Il n'en sera pas de même au milieu de vous. Mais quiconque veut être grand parmi vous, qu'il soit votre serviteur; et quiconque veut être le premier parmi vous, qu'il soit votre esclave. C'est ainsi que le Fils de l'homme est venu, non pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie comme la rançon de plusieurs.
βασιλεία Le grec βασιλεία est traduit par Segond « royaume », mais le terme désigne aussi bien la royauté, l'exercice du règne, que le territoire sur lequel il s'étend. La mère des fils de Zébédée pense visiblement à une cour terrestre, avec places à droite et à gauche du trône. Origenès, dans son Commentaire sur Matthieu (XVI, 22), note que « le royaume des cieux n'a pas de sièges préalablement assignés, mais des stations que chacun reçoit selon sa capacité de recevoir ». Calvin, plus sévère, écrit dans son Harmonie évangélique que « cette femme, en demandant des places, révèle qu'elle n'a rien compris au royaume qu'elle prétend servir ». Segond, en conservant « royaume » sans note, laisse le lecteur dans la même méprise que la mère — méprise que le texte lui-même déconstruit par la suite.
ἔθνη Segond traduit ἔθνη par « nations », mais le mot grec porte la connotation de « païens, Gentils », ceux qui ne sont pas le peuple de l'alliance. L'opposition n'est pas seulement politique mais religieuse: Jésus contraste deux modes d'organisation du pouvoir, celui des ethnē et celui de la communauté qu'il fonde. Chrysostome, dans ses Homélies sur Matthieu (LXV), souligne que « le Seigneur ne dit pas 'les méchants' ni 'les ennemis', mais 'les nations', pour que ses disciples comprennent que leur propre chair les porte vers ce modèle ». La traduction de Segond, en affadissant la dimension théologique, rend peut-être plus lisible l'universalité de la critique: tous les pouvoirs du monde, même chrétiens, peuvent glisser vers cette logique des ethnē que Jésus vient abolir.
3 textes, un fil

Le sol ↓ profondeur

D'où parlent ces textes

La coupe du salut et la coupe du jugement

Le motif de la « coupe » traverse toute l'Écriture avec une ambivalence constitutive. En Psaume 75, 9, c'est le vin de la fureur de Dieu que boivent les orgueilleux; en Ésaïe 51, 17, Jérusalem l'a vidée jusqu'à la lie. Mais en Psaume 116, 13, le psalmiste élève « la coupe des saluts », et les quatre coupes du Seder pascale structurent le récit de l'exode. Jésus, en demandant à Jacques et Jean s'ils peuvent boire sa coupe, ne précise pas laquelle — et c'est le propre de sa mission que de faire coïncider ces deux coupes en une seule. Calvin, dans son commentaire sur les Synoptiques (1555), remarque que « les disciples répondent trop vite, croyant que la coupe est un honneur à partager, alors qu'elle est d'abord un breuvage d'amertume ». Cette méprise fait le drame de la scène: ils veulent le trône sans le calvaire, la gloire sans la nuit. Le texte de Matthieu ne les condamne pas pourtant: il note qu'ils boiront bien cette coupe — Jacques sera décapité (Ac 12,2), Jean exilé à Patmos (Ap 1,9) — mais que le partage des places ne dépend pas de leur courage. Le royaume n'est pas une récompense distribuée selon le mérite, mais une grâce qui fait de la souffrance elle-même le lieu de la communion.

Le serviteur et l'esclave chez Matthieu

La double formule de Jésus — « serviteur » (διάκονος) puis « esclave » (δοῦλος) — n'est pas un simple pléonasme. Le diakonos exerce une fonction reconnue, même humble; le doulos appartient à un autre, corps et âme. Matthieu seul, parmi les Synoptiques (Mc 10,43-45; Lc 22,24-27), utilise cette double déclinaison, comme si la logique du royaume exigeait d'aller au-delà de la servitude volontaire jusqu'à l'abolition même du rapport de propriété. Origène, dans son Traité de la prière (XXIX, 16), y lit l'accomplissement de la prophétie d'Isaïe: « Tu as été vendu pour rien, et tu ne seras pas racheté par de l'argent » (Is 52,3). Le « comme la rançon de plusieurs » (λύτρον ἀντὶ πολλῶν) reprend le vocabulaire de l'affranchissement des esclaves: Jésus paie ce que les disciples ne peuvent pas, et cette dette les libère pour une autre servitude, celle de l'amour. Chrysostome, dans sa Homélie 65 sur Matthieu, s'étonne que « le Maître ne dise pas 'sachez que je suis votre serviteur', mais 'devenez les miens' — comme si notre dignité résidait dans l'imitation plutôt que dans la considération ».

Le pont ↓ profondeur

Le trésor qui ne tient pas

Il t'arrive de porter quelque chose de précieux dans des mains qui tremblent — une parole confiée, une vérité sur toi-même que tu n'oses dire, une prière que tu formules enfin après des années de silence. Et ces mains tremblent non pas malgré la préciosité, mais à cause d'elle: plus le don est grand, plus tu sens l'inadéquation du vase. Tu voudrais être en porcelaine fine, et tu te sais en terre cuite, sujet aux éclats, aux fuites, à cette fissure qui s'ouvre toujours au même endroit. C'est là que la puissance de Dieu se loge: non en toi qui tiens, mais en ce qui te tient malgré toi, en cette grâce qui traverse tes fêlures sans que tu saches comment.

Le geste aujourd'hui

Se laisser rejoindre

Pose devant toi, si tu peux, un objet simple, usé, que tu utilises encore malgré ses marques d'âge — une tasse ébréchée, un livre dérelié, un outil que tu n'as pas jeté.

Dis lentement, à haute voix ou en toi-même: « C'est ici que tu mets ton trésor. »

Tu peux répéter ces mots chaque fois que tu te sentiras pressé, dans la détresse, persécuté ou abattu — non comme formule magique, mais comme reconnaissance de ce qui te traverse.

Quelle coupe bois-tu en ce moment sans savoir si tu l'as choisie ou si elle t'a été donnée — et que t'apprend cette ignorance même sur le lieu où Dieu agit en toi ?

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Ce que les anciens y ont lu

L'argile du potier dans Jérémie

« Descends dans la maison du potier » (Jr 18,2): Jérémie voit le vasaiste reformer l'argile qui s'est défigurée dans sa main. Le même mot ḥomer désigne la glaise et l'homme, ʾadam — l'être de terre que Dieu façonne, défait, refait. Les Pères y ont vu l'image de la pénitence: Origène, dans sa Homélie sur Jérémie (IX, 4), écrit que « le potier ne jette pas l'argile, il la reprend; ainsi Dieu ne condamne pas le pécheur, il le remet sur le tour ». Cette tradition nourit la métaphore paulinienne: le vase n'est pas choisi pour sa beauté, mais pour sa malléabilité.

Origène, Homélies sur Jérémie, IX, 4

Le serviteur souffrant d'Isaïe

« Il n'a pas laissé paraître sa vie » (Is 53,3): le ʿebed YHWH, serviteur de l'Éternel, porte ce que les autres ne peuvent porter. Matthieu cite ce texte à plusieurs reprises comme clé de lecture de Jésus. Chrysostome, dans ses Homélies sur Isaïe, remarque que « le serviteur n'est pas celui qui obéit seulement, mais celui qui souffre à la place de ceux qui devraient souffrir ». Cette substitution, loin d'être une injustice, est le cœur de la « rançon » mathéenne: Jésus ne vient pas ajouter un modèle de vertu, mais accomplir ce que nous ne pouvons accomplir.

Chrysostome, Homélies sur Isaïe

La joie du matin après la nuit

« Le soir arrive, et avec lui les larmes; et le matin, la joie » (Ps 30,6): cette structure temporelle du psaume éclaire le Psaume 125. La joie n'est pas l'abolition de la souffrance mais son accomplissement, comme la gerbe n'abolit pas la semence mais la révèle. Calvin, commentant le Ps 30, note que « Dieu ne promet pas d'épargner les pleurs, mais de les convertir — ce verbe de transformation est plus fort que celui de consolation ». C'est cette conversion que le Psaume 125 célèbre: les nations voient, mais ceux qui ont semé savent, et leur savoir est dans le corps, dans la fatigue des jarrets, dans la gerbe portée sur l'épaule.

J. Calvin, Commentaire sur le Psaume 30, 1557

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