Première lecture — Jr 15, 10.16-21 — Louis Segond 1910
10 Malheur à moi, ma mère, de ce que tu m'as enfanté, homme de querelle et d'opposition pour tout le pays ! Je n'emprunte ni ne prête, et cependant tous me .
16 Tes paroles se sont rencontrées pour moi, et je les ai ; tes paroles ont été pour moi la joie et l'allégresse de mon cœur ; car ton nom est invoqué sur moi, Éternel, Dieu des armées.
17 Je ne me suis point assis dans l'assemblée des moqueurs, pour m'y réjouir ; à cause de ta main, je me suis assis solitaire, car tu m'as rempli de .
18 Pourquoi ma souffrance est-elle continuelle ? Pourquoi ma plaie est-elle douloureuse, et ne veut-elle pas se guérir ? Serais-tu pour moi comme un trompeur, dont les eaux ne durent pas ?
19 C'est pourquoi ainsi parle l'Éternel : Si tu reviens, je te rétablirai, et tu te tiendras devant moi ; si tu sépares ce qui est précieux de ce qui est vil, tu seras comme ma bouche. Qu'ils reviennent vers toi, mais toi, ne retourne pas vers eux.
20 Je te rendrai pour ce peuple comme une muraille de bronze bien forte ; ils te combattront, mais ils ne l'emporteront pas sur toi ; car je suis avec toi, pour te délivrer et te sauver, dit l'Éternel.
21 Je te délivrerai de la main des méchants, je te sauverai de la main des hommes violents.
maudissent Le verbe hébreu qalal signifie d'abord « être léger, de peu de poids », puis « traiter avec légèreté », « mépriser », et par extension « maudire ». Segond choisit cette dernière acception, plus forte, qui correspond à l'expérience de Jérémie : non pas une simple raillerie, mais une malédiction active, celle qu'on prononce contre un homme que l'on tient pour responsable du malheur collectif. Calvin, dans son Commentaire sur Jérémie, note que le prophète « se plaint non pas d'un seul ennemi, mais de la conjuration de tous » ; le qalal devient ainsi le symptôme d'une solitude totale, celle du messager dont le message dérange.
avalées Segond traduit par « avalées » un verbe hébreu, maṣā' au piel, que l'on pourrait rendre « trouver avec joie », « saisir avidement ». La métaphore de l'ingestion est pourtant justifiée : le Talmud de Babylone (Berakhot 22a) compare la parole de Dieu à du miel qui descend dans les entrailles. Chrysostome, dans ses Homélies sur Matthieu, dit que les Écritures doivent « non seulement toucher le palais, mais pénétrer le sang ». Jérémie ne lit pas : il se nourrit, au risque de cette « fureur » qui suivra.
fureur Le mot hébreu za'am désigne l'indignation divine, mais ici il est transféré au prophète : Jérémie « est rempli » de ce qui vient de Dieu. Segond hésite entre « fureur » et « indignation » ; il choisit la violence. C'est que le prophète ne subit pas passivement la colère de Dieu contre le peuple : il l'incorpore, il en devient le réceptacle. Calvin remarque cette « communion étrange » où le serviteur participe aux affections de son maître, au prix d'une souffrance qu'il ne peut plus distinguer de la sienne propre.
torrentNahal en hébreu : le torrent intermittent du pays de Canaan, plein d'eau en hiver, lit desséché en été. Segond ajoute « trompeur », qui n'est pas dans le texte mais traduit l'expérience : on compte sur ces eaux, elles disparaissent. Jérémie compare ainsi la présence de Dieu à une promesse d'abondance qui se retirerait. Les Pères du désert, comme Jean Cassien, ont lu en ce nahal une image de la grâce : elle semble tarir précisément pour éprouver l'attachement du disciple, non pour le perdre.
Psaume — Ps 58 (59), 2-3, 4-5ab, 10-11, 17, 18 — Louis Segond 1910
2 Mon Dieu, -moi de mes ennemis ! Protège-moi contre mes adversaires !
3 Délivre-moi de ceux qui font le mal, et sauve-moi des hommes de sang !
4 Car voici, ils sont aux aguets pour m'ôter la vie ; des hommes puissants complotent contre moi, sans que je sois coupable, sans que j'aie péché, ô Éternel !
5 Sans que j'aie fait le mal, ils courent, ils se préparent.
10 Mais toi, Éternel, tu d'eux, tu te moques de toutes les nations.
11 O ma force, c'est vers toi que je veille ; car Dieu est ma sûre.
17 Je te chanterai ma force, et dès le matin je célébrerai ta bonté ; car tu m'as été une sûre, un refuge au jour de ma détresse.
18 O ma force ! c'est toi que je célébrerai ; car Dieu est ma retraite sûre, le Dieu qui me fait miséricorde.
délivre L'hébreu natsal implique un arrachement violent, comme des mains qui saisissent une proie au bord de l'abîme. Segond atténue en « délivrer », mais conserve la structure de l'impératif hébreu, cette prière qui commence par l'urgence. Les rabbins ont noté que natsal est le verbe employé pour la sortie d'Égypte : le psalmiste demande une exode personnelle, une libération aussi totale que celle du peuple entier.
ris Le verbe hébreu sachaq peut signifier « rire », « se jouer », « se divertir ». Segond choisit « rire », qui fait scandale : Dieu se moque des puissants ? Chrysostome, dans l'Homélie sur le Psaume 59, écrit que ce rire divin n'est pas cruauté mais « la sérénité de celui qui sait que toute violence porte en elle sa propre fin ». C'est le rire de celui qui n'a pas besoin de se venger, parce que la justice lui appartient.
retraite Dans les deux occurrences (v. 11 et 17), Segond traduit misgab par « retraite », alors que le mot désigne proprement une « hauteur inaccessible », une « citadelle ». Le choix est éclairant : il déplace l'image militaire vers l'intériorité. Calvin, dans son commentaire sur les Psaumes, approuve cette « retraite » où l'âme se retire non pas pour fuir mais pour être préservée. Le misgab n'est pas une fuite, c'est une position fortifiée dans l'attente.
retraite Voir la glose précédente : misgab, répété avec insistance à la fin du psaume, devient un refrain de confiance. La répétition n'est pas redondance : elle marque que le psalmiste, après avoir tout dit de ses ennemis, revient à ce qui seul demeure. Les Pères y ont vu la monologia, la prière d'un seul mot répété jusqu'à ce que le cœur s'y accorde.
Évangile — Lc 10, 38-42 — Louis Segond 1910
38 Comme Jésus était en chemin avec ses disciples, il entra dans un village, et une femme, nommée Marthe, le dans sa maison.
39 Elle avait une sœur, appelée Marie, qui, s'étant assise aux pieds du Seigneur, sa parole.
40 Marthe, occupée à de multiples , vint et dit : Seigneur, cela ne te fait-il rien que ma sœur me laisse seule pour servir ? Dis-lui donc de m'aider.
41 Le Seigneur lui répondit : Marthe, Marthe, tu t'inquiètes et tu t'agites pour beaucoup de choses.
42 Une seule chose est . Marie a choisi la bonne part, qui ne lui sera point .
reçut Le verbe grec hypedexato (aoriste de hypodechomai) est fort : non pas simplement « accueillir », mais « recevoir sous son toit avec tout ce que cela engage de responsabilité ». Segond atténue en « reçut », mais le grec porte l'idée d'hospitalité totale, celle du xenia antique où l'hôte garantit la sécurité du voyageur. Marthe fait donc ce que la coutume exige, et le lecteur ne peut la condamner sans se condamner lui-même.
écoutaitēkouen : l'imparfait grec décrit une action en cours, non accomplie. Marie n'a pas « écouté » puis passé à autre chose : elle demeure dans l'écoute. Segond le rend par l'imparfait français, qui conserve cette durée. Chrysostome, dans l'Homélie 44 sur Matthieu, oppose le akouein superficiel à celui qui « fait descendre la parole dans l'oreille du cœur ». Marie est le modèle de cette seconde audition, qui n'est pas loisir mais engagement.
soins Segond traduit periespato par « occupée à de multiples soins », mais le verbe grec signifie proprement « tiré de tous côtés », « déchiré par le tourbillon ». Le mot n'est pas diakonia (service, qui aurait valeur positive), mais une description d'état : Marthe est fragmentée. Calvin, dans son Harmonie évangélique, note que Jésus ne blâme pas le service mais « l'anxiété qui le dépossède de lui-même ». La faute n'est pas d'agir, c'est d'être « tiré de tous côtés » sans demeurer.
nécessairechreia : le besoin, ce qui est requis, ce sans quoi l'édifice s'écroule. Segond choisit « nécessaire », qui en français moderne a perdu quelque chose de son urgence. Les Pères grecs ont lu ici une définition ontologique : il y a un seul chreia absolu, tout le reste est relatif. Grégoire de Nysse, dans le De virginitate, écrit que « le nécessaire n'est pas ce que nous voulons, mais ce sans quoi nous ne pouvons vivre » — et ce sans-quoi, c'est la parole elle-même, reçue en présence.
ôtée Le verbe grec aphairethēsetai est un futur passif : « ne sera pas enlevée », avec une nuance de violence contenue dans le préfixe apo-, l'arrachement. Segond rend bien cette menace sous-jacente : tout peut être ôté, sauf ceci. Chrysostome, dans son commentaire sur Luc, voit là une promesse eschatologique : les biens matériels, les œuvres mêmes, peuvent s'effacer ; la « part » choisie par Marie demeure dans le jugement. C'est la seule sécurité que Jésus garantisse.
3 textes, un fil
Le sol ↓ profondeur
D'où parlent ces textes
Le voyage en Samarie et le commandement de l'amour
Le récit de Luc 10, 38-42 s'inscrit dans un chapitre dense : l'envoi des soixante-dix disciples (10, 1-24), la parabole du bon Samaritain (10, 25-37), puis cette halte chez Marthe et Marie, avant l'enseignement sur la prière (11, 1-13). La juxtaposition avec le Samaritain est déroutante : Jésus vient de louer celui qui « va et vient », qui se salit pour secourir ; il semble maintenant louer celle qui reste assise. Chrysostome, dans l'Homélie 46 sur Luc, résout cette apparente contradiction en distinguant les kairoi : il y a un temps pour la course vers le prochain, et un temps pour demeurer auprès du Seigneur. Sans cette demeure, la course devient fuite en avant. Calvin, dans son Commentaire sur Luc, ajoute que Marthe et Marie « sont les deux parties d'une même âme », et que le texte ne nous invite pas à choisir un personnage mais à reconnaître en nous leurs deux mouvements.
L'hospitalité juive et le risque de l'étranger
Dans le monde juif du premier siècle, l'hospitalité (hachnasat orchim) est un commandement quasi-liturgique : Abraham reçoit les anges, Loth les protège contre la foule, Job en fait le signe de sa justice. Marthe s'inscrit dans cette lignée quand elle « reçoit » Jésus. Mais le texte de Luc introduit une subversion : celle qui remplit le devoir traditionnel se voit rappelée à l'essentiel, tandis que celle qui transgresse la répartition des rôles (Marie n'est pas à la cuisine, elle est aux pieds d'un maître, posture de disciple) est élevée au rang de modèle. Cette tension a été vivement ressentie : les targums et les midrashim postérieurs ont tenté de réhabiliter Marthe, tandis que les Pères grecs ont parfois durci le contraste. Il faut lire le texte dans sa cruauté première : il ne nous console pas dans nos bonnes œuvres, il nous interroge sur ce qui nous habite quand nous les faisons.
Le pont ↓ profondeur
La part que l'on n'a pas choisie
Tu connais ces longues heures de prière où rien ne vient, où les mots récités glissent sur une surface intérieure comme l'eau sur l'huile, où tu t'obliges à demeurer par fidélité sans que cela te donne le moindre sentiment de réussite spirituelle. Tu en sors parfois avec le sentiment d'avoir perdu ton temps, d'avoir préféré une oisiveté déguisée à mille tâches utiles. Et pourtant, des années plus tard, dans un moment où tout s'effondre — un deuil, une trahison, une nuit sans sommeil — ce qui remonte, intact, ce n'est pas le fruit de ton activité déployée, c'est cette parole écoutée sans la comprendre, ce silence tenu sans le remplir. Elle porte alors ce qu'elle ne portait pas au moment. Tu n'as rien fait pour la rendre féconde ; elle l'était sans toi.
Le geste aujourd'hui
Se laisser rejoindre
Le Christ t'invite aujourd'hui à cesser de justifier ton existence par ce que tu produis ou ce que tu donnes.
Demeure une minute, les mains ouvertes, sans rien demander ni offrir — simplement recevoir que tu es reçu.
Si cette minute te semble interminable, c'est Marthe en toi qui proteste. Ne la réprime pas : accueille sa voix, et redis-lui que la part essentielle n'est pas une annulation de son désir de servir, mais sa source.
Qu'est-ce qui, dans ta vie aujourd'hui, te « tire de tous côtés » au point de t'empêcher d'entendre la parole qui te fait exister ?
Les racines → exploration
Ce que les anciens y ont lu
Origène sur le choix de Marie
Origène, dans ses Homélies sur Luc (VI, 4), est le premier à développer l'allégorie des deux sœurs : Marthe, dit-il, figure la praxis, l'action vertueuse selon la Loi ; Marie figure la theoria, la contemplation des réalités divines. Mais il ajoute aussitôt que « personne ne peut demeurer dans la contemplation sans retourner à l'action », et que Marie elle-même, en écoutant, « s'active au plus haut point ». Cette nuance est essentielle : il ne s'agit pas d'un dualisme platonicien, mais d'une hiérarchie dans l'unité. Le choix de Marie est « bon » parce qu'il est ordonné vers le Christ présent, non parce qu'il méprise le monde.
Origène, Homélies sur Luc, VI, 4 (vers 240 apr. J.-C.)
Augustin sur le nécessaire et le superflu
Augustin, dans le Sermon 169, relit le unum est necessarium à la lumière de la regula caritatis : « Une seule chose est nécessaire, et c'est la charité. Tout le reste est utile, mais non nécessaire ; ou s'il est nécessaire, c'est comme moyen, non comme fin. » Il développe : Marthe s'inquiète « pour beaucoup de choses », c'est-à-dire pour des biens multiples et dispersés ; Marie s'attache à l'Un, qui est le Christ. Cette interprétation a marqué toute la tradition latine. Calvin, dans son Institution (III, 7, 5), la reprend en la radicalisant : « Toute l'œuvre de notre justification est en lui, et hors de lui, il n'y a que vanité et inquiétude. »
Augustin, Sermon 169, 11-14 (vers 415 apr. J.-C.)
La réception féministe et la réhabilitation de Marthe
La tradition exégétique récente, notamment celle des théologiennes comme Elisabeth Schüssler Fiorenza (1983), a souligné que le texte de Luc, en élevant Marie, risquait de dévaluer le travail des femmes, confinées dans la sphère domestique. Cette lecture, bien que contemporaine, retrouve une préoccupation ancienne : les apocryphes, notamment l'Évangile de Philippe (NHC II, 3, 63), font de Marie-Madeleine et de Marie de Béthanie des figures de discipleship égal, ce qui suggère que la communauté lucanienne elle-même débattait du statut des femmes dans l'écoute de la parole. Lire Luc 10, 38-42 aujourd'hui, c'est donc aussi reconnaître que la « bonne part » n'est pas une évasion de la responsabilité sociale, mais une transformation de son fondement.
É. Schüssler Fiorenza, In Memory of Her (1983) ; Évangile de Philippe, Nag Hammadi II, 3