Sans argent

Isaïe 55, le psaume 144 (145), Romains 8 et Matthieu 14 : ce que Dieu donne ne s'achète pas.

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Ce que dit le texte

Première lecture — Is 55, 1-3 — Segond, 1910

1 Vous tous qui avez soif, venez aux eaux, Même celui qui n'a pas d'argent! Venez, achetez et mangez, Venez, achetez du vin et du lait, ! 2 Pourquoi pesez-vous de l'argent pour ce qui ne nourrit pas? Pourquoi travaillez-vous pour ce qui ne rassasie pas? Écoutez-moi donc, et vous mangerez ce qui est bon, Et votre âme se délectera de mets succulents. 3 Prêtez l'oreille, et venez à moi, Écoutez, et votre âme vivra: Je traiterai avec vous une alliance éternelle, Pour rendre durables mes envers David.
belo kèsèph Segond traduit fidèlement la formule hébraïque בְּלוֹא כֶסֶף, littéralement « sans qu'il y ait argent » — répétée deux fois dans le verset comme pour marteler l'impossible : on ne peut pas acheter ce que Dieu offre. Calvin, dans son commentaire sur Ésaïe, s'appuie sur ce verset contre toute religion du mérite : la nourriture promise ici ne se reçoit que par une foi qui accueille gratuitement, jamais par un travail qui l'achète. Le texte vise l'économie de Babylone où tout se monnaie, et lui oppose l'économie de Dieu où tout se reçoit.
hasdei David L'hébreu porte חַסְדֵי דָוִד, « les hesed de David » ; Segond traduit par « faveurs », un mot bien pâle pour un terme qui désigne ailleurs la fidélité indéfectible de Dieu à son alliance, souvent rendu par « bonté » ou « miséricorde ». Paul reprend ce verset presque mot pour mot dans son discours d'Antioche (Actes 13, 34), pour l'appliquer à la résurrection du Christ : les promesses faites à David y trouvent leur accomplissement irrévocable. Ce que le texte annonce n'est donc pas une faveur royale ponctuelle, mais un engagement fidèle tenu à travers les générations.

Psaume — Ps 144 (145), 8-9, 15-16, 17-18 — Segond, 1910

8 L'Éternel est , Lent à la colère et plein de bonté. 9 L'Éternel est bon envers tous, Et ses compassions s'étendent sur toutes ses oeuvres. 15 Les yeux de tous espèrent en toi, Et tu leur donnes la nourriture en son temps. 16 Tu , Et tu rassasies à souhait tout ce qui a vie. 17 L'Éternel est juste dans toutes ses voies, Et miséricordieux dans toutes ses oeuvres. 18 L'Éternel est près de tous ceux qui l'invoquent, De tous ceux qui l'invoquent avec sincérité.
rachum vechannun Cette paire de mots, רַחוּם וְחַנּוּן, reprend presque mot pour mot la formule que Dieu prononce lui-même devant Moïse en Exode 34, 6, texte que la tradition juive appelle les « treize attributs de miséricorde » et que le Talmud (Roch ha-Chana 17b) recommande de réciter dans la prière de pénitence. Segond traduit rachum par « miséricordieux » et channun par « compatissant » ; ce second mot vient d'une racine qui évoque une grâce accordée sans condition, comme un supérieur qui se penche sur un inférieur sans qu'aucune dette ne soit due. Le psaume 145, en reprenant cette formule, fait de tout croyant qui le récite l'héritier direct de la révélation faite à Moïse.
potéa'h yadékha L'hébreu פּוֹתֵחַ אֶת־יָדֶךָ, « tu ouvres ta main », est devenu dans la liturgie juive l'un des versets centraux de la prière après le repas, la birkat hamazon ; Maïmonide rappelle qu'il doit être récité avec une attention particulière du cœur, comme une profession de foi que toute nourriture vient de Dieu et non du seul travail. Le geste de la main ouverte s'oppose, dans l'image, au poing fermé de l'avarice : Dieu n'a pas besoin de refermer la sienne, sa provision ne s'épuise pas. Le mot rendu par « à souhait », רָצוֹן ratson, désigne un accomplissement du désir lui-même, non une simple suffisance.

Deuxième lecture — Rm 8, 35.37-39 — Segond, 1910

35 Qui nous de l'amour de Christ? Sera-ce la tribulation, ou l'angoisse, ou la persécution, ou la faim, ou la nudité, ou le péril, ou l'épée? 37 Mais dans toutes ces choses nous sommes par celui qui nous a aimés. 38 Car j'ai l'assurance que ni la mort ni la vie, ni les anges ni les dominations, ni les choses présentes ni les choses à venir, ni les puissances, 39 ni la hauteur, ni la profondeur, ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu manifesté en Jésus Christ notre Seigneur.
chōrisai Le verbe grec χωρίσαι, de chōrizō, est le terme technique que Paul emploie ailleurs pour la séparation conjugale, notamment en 1 Corinthiens 7, 10-15 à propos du divorce. En l'employant ici, il construit une image nuptiale implicite : rien ne peut prononcer le divorce entre le croyant et l'amour du Christ, pas même la mort. Segond traduit simplement par « séparer », ce qui est juste mais efface la connotation juridique et affective très concrète que le mot porte dans l'usage paulinien.
hypernikōmen Le verbe simple νικάω, « vaincre », est ici renforcé par le préfixe hyper, « au-dessus, au-delà » : Paul forge presque un mot, ὑπερνικῶμεν, pour dire que la victoire promise dépasse la victoire ordinaire. Segond rend cela par « plus que vainqueurs », traduction heureuse qui garde la surenchère du grec. Jean Chrysostome, dans ses homélies sur l'épître aux Romains, note que Paul ne dit pas que les épreuves sont supprimées, mais que la victoire se remporte à travers elles, non malgré leur absence.

Évangile — Mt 14, 13-21 — Segond, 1910

13 A cette nouvelle, Jésus partit de là dans une barque, pour se retirer à l'écart dans un lieu désert; et la foule, l'ayant su, sortit des villes et le suivit à pied. 14 Quand il sortit de la barque, il vit une grande foule, et pour elle, et il guérit les malades. 15 Le soir étant venu, les disciples s'approchèrent de lui, et dirent: Ce lieu est désert, et l'heure est déjà avancée; renvoie la foule, afin qu'elle aille dans les villages, pour s'acheter des vivres. 16 Jésus leur répondit: Ils n'ont pas besoin de s'en aller; donnez-leur vous-mêmes à manger. 17 Mais ils lui dirent: Nous n'avons ici que cinq pains et deux poissons. 18 Et il dit: Apportez-les-moi. 19 Il donna ordre à la foule de s'asseoir sur l'herbe, prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux vers le ciel, il . Puis, il rompit les pains et les donna aux disciples, qui les distribuèrent à la foule. 20 Tous mangèrent et furent rassasiés, et l'on emporta douze paniers pleins des morceaux qui restaient. 21 Ceux qui avaient mangé étaient environ cinq mille hommes, sans les femmes et les enfants.
esplanchnisthē Le verbe grec ἐσπλαγχνίσθη vient de splanchna, les entrailles, le lieu que les Anciens situaient les émotions les plus profondes ; Segond traduit prudemment par « fut ému de compassion », en-deçà de la violence physique du mot grec, plus proche d'un bouleversement viscéral que d'une émotion tranquille. Le même verbe revient pour le père du fils prodigue qui voit revenir son fils (Luc 15, 20) et pour Jésus devant les foules « sans berger » (Matthieu 9, 36). Jean Chrysostome, dans son homélie 49 sur Matthieu, souligne que cette compassion précède toute demande : la foule n'a rien réclamé, Jésus voit et agit avant qu'on ne l'interroge.
eucharistēsen Ce verbe, εὐχαρίστησεν, qui donnera son nom à l'eucharistie, désigne une action de grâces prononcée avant de rompre le pain — le même geste et presque le même mot reviendront au soir de la Cène (Matthieu 26, 27). Justin Martyr, dès le milieu du IIe siècle, emploie déjà le mot eucharistia pour désigner le repas du Seigneur (Première Apologie, 66), signe que l'Église primitive a lu ce geste de multiplication comme une préfiguration du repas eucharistique. Segond traduit fidèlement par « rendit grâces », mais le lecteur français perd le lien immédiat que l'original tisse avec le nom même du sacrement.
4 textes, un fil

Le sol ↓ profondeur

D'où parlent ces textes

Isaïe 55, l'exil qui s'achève

Isaïe 55 clôt ce que les commentateurs appellent le Livre de la consolation (Is 40-55), adressé aux exilés de Babylone vers 538 avant Jésus-Christ, au moment où l'édit de Cyrus rend le retour possible. Contre l'économie de l'empire, où tout se monnaie, le prophète annonce un marché sans argent : la libération que Dieu offre ne s'achète pas plus que le retour au pays ne se mérite.

Matthieu 14, après la mort de Jean

Ce récit suit immédiatement l'annonce de la décapitation de Jean-Baptiste par Hérode (Matthieu 14, 1-12). Jésus se retire, mais la foule le rejoint jusque dans le désert. Le geste des cinq pains rappelle 2 Rois 4, 42-44, où Élisée nourrit cent hommes avec vingt pains d'orge malgré l'incrédulité de son serviteur — Matthieu construit son récit en écho conscient à ce miracle prophétique plus modeste.

Le pont ↓ profondeur

Ce que tu peux donner

Il y a des jours où tu pries pour quelqu'un et où tu sens que tu n'as presque rien à offrir — ni les mots justes, ni la foi assez forte, ni même l'énergie de persévérer jusqu'au bout de la prière. Tu regardes ce que tu tiens dans les mains : une intercession fatiguée, une confiance à moitié rongée par le doute. Et pourtant tu la déposes, telle quelle, sans attendre d'abord de l'avoir rendue suffisante. Ce n'est pas ta prière qui nourrit qui que ce soit — c'est ce qui se passe entre tes mains ouvertes et celles de Dieu, quand le peu que tu apportes cesse de t'appartenir.

Le geste aujourd'hui

Se laisser rejoindre

Avant de reprendre ta journée, laisse ces textes te rejoindre encore un instant.

Ouvre les mains, à plat sur tes genoux, et nomme silencieusement ce que tu crois ne pas avoir assez de pour aujourd'hui — puis reste ainsi, sans les refermer, une minute entière.

Ce geste ne produit rien par lui-même : il ne fait que consentir à recevoir avant même d'avoir donné.

Qu'as-tu, dans le creux de tes mains, que tu n'as encore jamais osé remettre à Dieu tel quel, sans l'avoir d'abord rendu suffisant ?

Les racines → exploration

Ce que les anciens y ont lu

La compassion qui précède la demande

Jean Chrysostome remarque que la foule, en Matthieu 14, ne demande rien : elle suit Jésus par simple désir de sa présence, et c'est lui qui, le premier, voit sa faim et sa maladie. Pour Chrysostome, cet ordre — la compassion avant la requête — révèle un Dieu qui prévient les besoins de ceux qu'il aime, plutôt qu'un Dieu qui attend d'être sollicité.

Jean Chrysostome, Homélies sur l'évangile de Matthieu, homélie 49

Ashrei, la prière trois fois par jour

Le Talmud enseigne que quiconque récite le psaume 145 trois fois par jour, avec un cœur attentif, a part au monde à venir. Ce psaume, appelé Ashrei d'après son premier mot, structure encore aujourd'hui la prière juive quotidienne. Les versets sur la main ouverte et la nourriture donnée en son temps y occupent une place centrale, récités avant chaque repas.

Talmud de Babylone, Berakhot 4b

Le marché sans monnaie

Calvin lit Ésaïe 55 comme une préfiguration de la prédication de l'Évangile : Dieu y invite à un marché où il n'y a rien à payer, parce que le salaire de la grâce serait une contradiction dans les termes. Il insiste sur le fait que même la faim et la soif requises — s'approcher, écouter — ne sont pas des mérites mais des dispositions que Dieu suscite lui-même chez ceux qu'il appelle.

Jean Calvin, Commentaire sur le livre d'Ésaïe

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