Amour éternel

Jérémie 31 et Matthieu 15 : la promesse qui déborde les frontières d'Israël

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Ce que dit le texte

Première lecture — Jr 31, 1-7 — Segond 1910

1 En ce temps-là, dit l'Éternel, je serai le Dieu de toutes les familles d'Israël, et ils seront mon peuple. 2 Ainsi parle l'Éternel : il a trouvé grâce dans le désert, le peuple de ceux qui ont échappé au glaive ; Israël marche vers son lieu de repos. 3 De loin l'Éternel se montre à moi : Je t'aime d'un ; c'est pourquoi je te conserve ma bonté. 4 Je te rétablirai encore, et tu seras rétablie, ! Tu auras encore tes tambourins pour parure, et tu sortiras au milieu des danses joyeuses. 5 Tu planteras encore des vignes sur les montagnes de Samarie ; les planteurs planteront, et cueilleront les fruits. 6 Car le jour vient où les gardes crieront sur la montagne d'Éphraïm : Levez-vous, montons à Sion, vers l'Éternel, notre Dieu ! 7 Car ainsi parle l'Éternel : Poussez des cris de joie sur Jacob, éclatez d'allégresse à la tête des nations ! Élevez vos voix, chantez des louanges, et dites : Éternel, délivre ton peuple, le d'Israël !
ahavat ‘olam En hébreu, ahavat ‘olam, littéralement « amour de la durée sans terme visible ». Segond traduit par « amour éternel », ce qui est juste mais risque de faire entendre l'éternité philosophique, l'intemporalité, alors que ‘olam désigne plutôt une durée qui dépasse l'horizon qu'on peut voir — un amour qui a toujours été là et dont on n'aperçoit pas la fin. Calvin, commentant ce verset, insiste sur le fait que cet amour ne se fonde sur aucun mérite d'Israël : il précède et il demeure, alors même que le peuple a rompu l'alliance.
betoulat Israël L'hébreu porte betoulat Israël, « vierge d'Israël », une expression que Jérémie avait déjà employée pour désigner le peuple comme une jeune fille qu'on va reconduire à la danse. Le choix est frappant si l'on se souvient que quelques chapitres plus tôt, le même prophète décrit Israël comme une épouse infidèle, livrée à l'adultère envers son Dieu (Jr 3, 1-10). Segond garde le mot tel quel, sans l'adoucir : la restauration promise n'efface pas la faute en la niant, elle la traverse et rend neuf ce qui était souillé.
she'erit She'erit, « le reste » — l'un des mots théologiques les plus chargés de la prophétie hébraïque, qu'on retrouve chez Ésaïe et Michée : non pas la totalité du peuple, mais une part qui échappe au jugement et porte seule la promesse plus loin. Segond traduit sobrement par « reste ». Paul reprendra l'idée presque mot pour mot en Romains 11, 5, parlant d'« un reste, selon l'élection de la grâce » : la même logique traverse les deux Testaments.

Cantique — Jr 31, 10, 11-12ab, 13 — Segond 1910

10 Nations, écoutez la parole de l'Éternel, et publiez-la dans les îles lointaines ! Dites : Celui qui a dispersé Israël le , et il le gardera comme le berger garde son troupeau. 11 Car l'Éternel Jacob, il le délivre de la main d'un plus fort que lui. 12 Ils viendront, et pousseront des cris de joie sur les hauteurs de Sion ; ils accourront vers les biens de l'Éternel, le blé, le moût, l'huile, les brebis et les bœufs. 13 Alors les jeunes filles se réjouiront à la danse, les jeunes hommes et les vieillards se réjouiront aussi ; je changerai leur en allégresse, et je les consolerai, je leur donnerai de la joie après leurs souffrances.
qibbets Le verbe hébreu est qibbets, « rassembler », choisi en écho exact au verbe qui précède, « disperser » (hephits) : celui qui a dispersé est celui-là même qui rassemble, ce n'est pas une main étrangère qui répare ce qu'une autre aurait brisé. Segond rend bien ce balancement en français. L'image du berger qui suit reprend un vocabulaire qu'Ézéchiel 34 développera longuement contre les mauvais bergers d'Israël.
ga'al Ga'al, « racheter », est un terme de droit familial avant d'être un terme religieux : c'est l'acte du go'el, le proche parent qui a le devoir de racheter le champ, la personne ou la dette d'un membre de sa famille tombé dans le malheur, comme Boaz pour Ruth. En l'appliquant à lui-même, l'Éternel se déclare parent le plus proche de Jacob, engagé par le sang et non par un contrat extérieur. Segond traduit fidèlement, mais le mot français « racheter » a perdu cette chaleur de parenté que l'hébreu garde intacte.
'evel « Deuil », 'evel, s'oppose dans la phrase à la joie qui suit, exactement comme au Psaume 30, 12 : « tu as changé mon deuil en allégresse ». Ce n'est pas une consolation qui viendrait s'ajouter au deuil pour l'alléger, mais un renversement du mot lui-même, la même situation nommée autrement parce que Dieu y est entré. Segond garde ce contraste net, sans l'affaiblir par une paraphrase.

Évangile — Mt 15, 21-28 — Segond 1910

21 Jésus, étant parti de là, se retira dans le territoire de Tyr et de Sidon. 22 Et voici, une femme , qui venait de ces contrées, lui cria : Aie pitié de moi, Seigneur, Fils de David ! Ma fille est cruellement tourmentée par le démon. 23 Il ne lui répondit pas un mot, et ses disciples s'approchèrent, et lui dirent avec insistance : Renvoie-la, car elle crie derrière nous. 24 Il répondit : Je n'ai été envoyé qu'aux de la maison d'Israël. 25 Mais elle vint se prosterner devant lui, disant : Seigneur, secours-moi ! 26 Il répondit : Il n'est pas bien de prendre le pain des enfants, et de le jeter aux . 27 Oui, Seigneur, dit-elle, mais les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. 28 Alors Jésus lui dit : Femme, ta est grande ; qu'il te soit fait comme tu veux. Et, à l'heure même, sa fille fut guérie.
Chananaia Matthieu écrit Chananaia, « Cananéenne », un terme archaïque qu'on n'employait plus au premier siècle pour désigner les habitants de la région — Marc, racontant le même épisode, dit plus simplement « Syrophénicienne » (Mc 7, 26). En choisissant ce mot vieilli, Matthieu convoque le souvenir des peuples de Canaan, les ennemis ancestraux d'Israël depuis la conquête de Josué : c'est cette femme-là, l'étrangère par excellence, qui vient réclamer le Messie d'Israël. Segond conserve le mot sans l'expliquer, laissant au lecteur la charge de reconnaître l'écart.
probata apolôlota « Brebis perdues », en grec ta probata ta apolôlota, reprend une expression prophétique bien connue, celle d'Ézéchiel 34 et de Jérémie 50, 6, où le peuple dispersé est comparé à un troupeau sans berger. Jésus ne nie pas sa mission première envers Israël ; il la rappelle, presque comme une objection qu'il se fait à lui-même avant de la dépasser. Chrysostome note que cette réponse, en apparence un refus, sert en réalité à faire monter la foi de la femme, non à la décourager.
kynaria Le grec porte kynaria, diminutif de « chien » — les petits chiens de la maison, presque des animaux domestiques, et non les chiens errants et méprisés des rues (kynes) que l'insulte visait d'ordinaire. Segond traduit « petits chiens », gardant le diminutif, ce qui adoucit sensiblement la dureté apparente du mot. Chrysostome lit toute la scène comme une épreuve pédagogique : Jésus teste la femme pour révéler aux disciples une foi qu'ils n'auraient pas soupçonnée chez une étrangère.
pistis megalê « Ta foi est grande » — en grec megalê sou hê pistis — est l'une des deux seules fois, dans tout l'Évangile de Matthieu, où Jésus qualifie une foi de « grande » : l'autre est celle du centurion romain, en Matthieu 8, 10. Les deux fois, c'est un païen, quelqu'un d'extérieur à Israël, qui reçoit cet éloge qu'aucun disciple ne recevra dans l'Évangile. Ce rapprochement n'est sans doute pas un hasard de composition chez Matthieu, très attentif à ces échos internes.
3 textes, un fil

Le sol ↓ profondeur

D'où parlent ces textes

Le Livre de la consolation

Les chapitres 30 et 31 de Jérémie forment un ensemble que les commentateurs appellent depuis longtemps le « Livre de la consolation », tranchant nettement avec les oracles de jugement qui les entourent. Le texte s'adresse d'abord à Éphraïm, le royaume du Nord déporté par l'Assyrie dès 722 avant J.-C., bien avant la chute de Juda : la promesse de retour précède donc de plus d'un siècle sa propre réalisation partielle, adressée à un peuple qui, humainement, avait toute raison de croire l'espérance close.

Juste avant, la controverse sur le pur et l'impur

L'épisode de la Cananéenne suit immédiatement, dans l'Évangile de Matthieu, une dispute avec les pharisiens sur le pur et l'impur : Jésus vient de déclarer que rien de ce qui entre par la bouche ne souille l'homme, mais ce qui sort du cœur (Mt 15, 1-20). Il part aussitôt après vers Tyr et Sidon, terre païenne entre toutes, et c'est là qu'une femme, étrangère et donc rituellement « impure » selon les catégories qu'il vient de discuter, devient l'occasion concrète de vérifier sa propre parole.

Le pont ↓ profondeur

Ce qui ne se mérite pas

Tu as prié pour quelque chose d'urgent, avec des mots précis, et il ne s'est rien passé — pas de refus net, pas de porte fermée, juste ce silence qui est pire qu'un non parce qu'il ne dit rien du tout. Tu as continué quand même, sans savoir si c'était de la foi ou de l'entêtement, et c'est souvent à ce moment-là, quand tu ne t'y attendais plus, qu'une réponse est venue, différente de ce que tu avais demandé mais plus juste. Ce silence-là n'était pas un jugement sur toi : c'était l'espace où ta prière devenait vraiment tienne.

Le geste aujourd'hui

Se laisser rejoindre

Rejoins, pour un instant, la scène : ni tout à fait dedans, ni tout à fait dehors, une main tendue vers une table qui n'est pas la tienne.

Nomme devant Dieu, en silence, un endroit précis où tu te sens sans titre à réclamer sa bonté — et demande-lui, comme la Cananéenne, sans détour ni argument.

Il n'est pas nécessaire d'avoir la bonne formule : la femme de l'Évangile n'a que son insistance et son manque.

Où, dans ta vie, attends-tu encore la permission de croire que cet amour te concerne, toi aussi ?

Les racines → exploration

Ce que les anciens y ont lu

Chrysostome : un silence qui instruit

Dans son homélie sur ce passage, Jean Chrysostome refuse de lire le silence de Jésus puis sa réponse rude comme un mépris : il y voit une pédagogie, un moyen de faire apparaître au grand jour une foi que personne, pas même les disciples, n'aurait devinée chez une étrangère. La dureté apparente sert la femme elle-même, en la faisant persévérer jusqu'à une confession de foi plus profonde que celle de bien des fils d'Israël.

Jean Chrysostome, Homélies sur l'Évangile de Matthieu, homélie LII

Calvin : un amour sans condition antérieure

Commentant Jérémie 31, 3, Calvin insiste sur le fait que l'amour de Dieu pour Israël n'a jamais été la récompense d'une fidélité du peuple : il précède toute alliance et la fonde, ce qui seul explique qu'il puisse survivre à une rupture aussi grave que celle qu'a décrite tout le livre. C'est, écrit-il en substance, la seule raison pour laquelle Dieu revient vers un peuple qui n'avait rien mérité que le jugement.

Jean Calvin, Commentaires sur le livre de Jérémie

Paul reprend le mot « reste »

En Romains 11, 5, Paul écrit qu'« il y a aussi maintenant un reste, selon l'élection de la grâce », reprenant presque littéralement le vocabulaire de Jérémie et d'Ésaïe pour penser la place d'Israël au moment où l'Évangile s'ouvre aux nations. Le même mot traverse ainsi les deux Testaments pour dire une seule chose : la fidélité de Dieu ne dépend jamais du nombre de ceux qui répondent.

Romains 11, 5 (verset parallèle)

3 racines