Manger la parole

Le prophète mange le rouleau, le psalmiste savoure la loi, l'enfant est placé au milieu

La rencontre ↓ profondeur · → exploration

Ce que dit le texte

Première lecture — Ez 2, 8 – 3, 4 — Louis Segond, 1910

8 Toi, , écoute ce que je vais te dire ! Ne sois pas rebelle, comme cette famille de rebelles ! Ouvre ta bouche, et mange ce que je te donne ! 9 Je regardai, et voici, une main était étendue vers moi, et elle tenait un . 10 Il le déploya devant moi, et il était écrit en dedans et en dehors ; des , des plaintes et des gémissements y étaient écrits. 3,1 Il me dit : Fils de l'homme, mange ce que tu trouves, mange ce rouleau, et va, parle à la maison d'Israël ! 2 J'ouvris la bouche, et il me fit manger ce rouleau. 3 Il me dit : Fils de l'homme, nourris ton ventre et remplis tes entrailles de ce rouleau que je te donne ! Je le mangeai, et il fut dans ma bouche . 4 Il me dit : Fils de l'homme, va vers la maison d'Israël, et tu leur diras mes paroles.
ben adam Hébreu ben adam, « fils d'homme » — un titre qui revient près de quatre-vingt-treize fois dans Ézéchiel pour désigner le prophète, insistant sur sa condition de créature de poussière face à la gloire qu'il vient de contempler au chapitre précédent. Segond garde l'hébraïsme tel quel plutôt que de traduire par « mortel », ce qui aurait éclairci le sens mais effacé la résonance que le titre prendra plus tard dans la bouche de Jésus. Calvin, dans son commentaire sur Ézéchiel, insiste sur ce contraste : c'est précisément parce qu'il est ainsi rabaissé au rang de simple homme que le prophète ne peut s'enorgueillir de la vision reçue.
megillah Hébreu megillah, qui désigne un rouleau d'écriture précis — peau ou papyrus enroulé — et non un livre en général, comme le ferait le terme plus courant sefer. Le « livre en rouleau » de Segond double l'expression, un peu lourdement en français, mais garde ainsi la concrétude de l'hébreu : ce n'est pas une parole en l'air mais un objet qu'on manipule, déroule, avale. Jérôme, dans son commentaire sur Ézéchiel, y voit une figure de l'Écriture tout entière, reçue en bloc avant d'être annoncée par fragments.
qinah Hébreu qinah, terme technique pour la complainte funèbre, dotée en poésie hébraïque d'un rythme propre reconnaissable à l'oreille, celui-là même qui donnera son nom au livre des Lamentations. Segond traduit platement « lamentations », ce qui rend le sens mais perd le fait qu'un auditeur hébreu reconnaissait immédiatement, au seul rythme des mots, le genre funèbre convoqué. Ce que le prophète doit manger commence donc par un deuil : une tradition patristique lie ce détail à l'idée que la parole de Dieu au monde commence souvent par une note de douleur avant toute consolation.
matoq kidevash Hébreu matoq kidevash, « doux comme le miel » — Segond, ici, traduit presque mot à mot, ce qui est rare pour lui, sans doute parce que l'image est déjà limpide et qu'elle fait écho à la manne d'Exode 16 comme au vocabulaire du Psaume 119. Calvin note que cette douceur ne fait pas disparaître l'amertume du contenu — les lamentations du verset 10 — mais la précède et l'accompagne : la parole de Dieu est douce à recevoir même quand ce qu'elle porte est sévère, parce que c'est Dieu lui-même qu'on y goûte, non seulement son message.

Psaume — Ps 118 (119), 14.24, 72.103, 111.131 — Louis Segond, 1910

14 Je me réjouis en suivant tes préceptes, Comme si je possédais tous les . 24 Tes préceptes font mes délices, Ce sont mes . 72 Mieux vaut pour moi la loi de ta bouche Que des milliers d'or et d'argent. 103 Que ta parole est à mon palais, Plus que le miel à ma bouche ! 111 Tes préceptes sont pour toujours mon héritage, Car ils sont la joie de mon cœur. 131 J' et je soupire, Car je désire tes commandements.
hon Hébreu hon, « richesse, bien, fortune » — un terme économique sobre, non un mot d'hyperbole comme le suggère « trésors ». Segond, en choisissant le pluriel emphatique « tous les trésors », donne à la comparaison une grandeur presque féerique qui sert bien l'excès rhétorique du psaume, mais durcit ce que l'hébreu dit plus simplement : toute richesse possible. La Septante garde ce registre économique avec ploutos ; la joie des préceptes s'y mesure donc au bien le plus universellement convoité par les hommes.
anshei atsati Hébreu anshei atsati, littéralement « les hommes de mon conseil » — le psalmiste personnifie les préceptes divins en compagnons qu'il consulte, un conseil qu'il garde à ses côtés. Segond rend bien cette personnification par « conseillers », transformant des statuts abstraits en interlocuteurs de l'âme. Calvin relève que le psalmiste confesse ainsi n'avoir d'autre conseil que la Parole, à l'opposé du conseil des puissants dont il se plaint ailleurs dans ce même psaume qu'ils le persécutent.
nimletsu Hébreu nimletsu, de la racine malats, « glisser avec douceur » — un verbe rare, presque unique dans la Bible hébraïque sous cette forme, qui évoque une saveur agissant sur le palais plutôt qu'une qualité statique. Segond traduit correctement par « est douce », mais aplatit un peu ce que le verbe a d'actif et de sensoriel. Le lectionnaire rapproche ce verset d'Ézéchiel 3,3 (« doux comme du miel ») : le psalmiste goûte dans la prière ce que le prophète a goûté dans la vision.
pi-paarti Hébreu pi-paarti, de pa'ar, « j'ai ouvert grand ma bouche » — un verbe physique, employé aussi pour la gueule béante d'un animal, bien plus fort que le poli « ouvrir la bouche ». Segond adoucit l'image et perd le halètement presque animal de l'hébreu, celui d'une bouche grande ouverte comme dans la soif ou comme l'oisillon attendant d'être nourri. Lu contre Ézéchiel 3,2 (« j'ouvris la bouche, et il me fit manger »), ce verset donne au geste du prophète sa disposition intérieure : une faim qui précède et attend le don.

Évangile — Mt 18, 1-5.10.12-14 — Louis Segond, 1910

1 En ce moment, les disciples s'approchèrent de Jésus, et dirent : Qui donc est le plus grand dans le royaume des cieux ? 2 Jésus, ayant appelé un petit enfant, le plaça au milieu d'eux, 3 et dit : Je vous le dis en vérité, si vous ne vous et si vous ne devenez comme les petits enfants, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux. 4 C'est pourquoi, quiconque se rendra humble comme ce petit enfant sera le plus grand dans le royaume des cieux. 5 Et quiconque reçoit en mon nom un petit enfant comme celui-ci, me reçoit moi-même. (…) 10 Gardez-vous de ; car je vous dis que leurs dans les cieux voient continuellement la face de mon Père qui est dans les cieux. (…) 12 Que vous en semble ? Si un homme a cent brebis, et que l'une d'elles , ne laisse-t-il pas les quatre-vingt-dix-neuf autres sur les montagnes, pour aller chercher celle qui s'est égarée ? 13 Et, s'il la trouve, je vous le dis en vérité, elle lui cause plus de joie que les quatre-vingt-dix-neuf qui ne se sont pas égarées. 14 De même, ce n'est pas la volonté de votre Père qui est dans les cieux, qu'il se perde un seul de ces petits.
strafēte Grec strafēte, de strephō, « être retournés, faire volte-face » — un passif, suggérant non un effort moral que le disciple produirait, mais un retournement qu'il subit. Segond traduit par un verbe actif, « vous convertissez », ce qui risque de faire entendre une œuvre à accomplir, alors que le grec penche plutôt vers un « si vous n'êtes pas ramenés en arrière ». Chrysostome, dans ses homélies sur Matthieu, insiste sur ce sens passif : l'enfant n'est pas un modèle moral à imiter par effort, mais l'image d'un état — la petitesse, la dépendance — vers lequel il faut être reconduit.
mikroi Grec mikroi, « petits » — quelques versets plus loin, ce mot ne désigne plus l'enfant physique mais les disciples eux-mêmes, ceux qui ont reçu ce statut en recevant Jésus. Le verbe traduit par « mépriser » est kataphroneō, littéralement « penser à côté, par-dessus » — un regard qui abaisse. Calvin y voit la tentation permanente de ceux qui, se croyant forts dans l'Église, en viennent à considérer de haut les plus fragiles de la communauté.
angeloi Grec angeloi, « messagers », mot que Segond conserve translittéré selon l'usage établi depuis la Septante pour l'hébreu mal'akh. L'image est celle d'une cour royale : seuls les conseillers les plus proches ont un accès permanent au visage du roi. Origène, dans ses commentaires, relève que Jésus attribue ce rang d'intimité aux gardiens des plus petits — signe de ce que le ciel estime hautement ce que le monde néglige.
planaomai Grec planaomai, passif de planaō, « être égaré, errer » — racine qui donnera « planète », l'astre errant, et plus tard « hérésie ». Segond traduit par un réfléchi, « s'égare », alors que la forme passive grecque laisse ouverte la question de savoir si la brebis s'est éloignée d'elle-même ou a été entraînée. La scène, qui prolonge Ézéchiel 34 et annonce la parabole de Luc 15, forme l'une des images les plus continues des deux Testaments pour dire l'attention de Dieu portée un par un, et non en masse, à ce qui est perdu.
3 textes, un fil

Le sol ↓ profondeur

D'où parlent ces textes

Un rouleau mangé avant Ézéchiel

Jérémie, contemporain plus âgé d'Ézéchiel, avait déjà dit : « Tes paroles se sont trouvées, et je les ai dévorées ; tes paroles ont fait la joie et l'allégresse de mon cœur » (Jr 15,16). Ézéchiel, déporté à Babylone dès 597 avant notre ère, reçoit sa vocation près du fleuve Kebar, dans la cinquième année de l'exil de Yehoyakîn (Ez 1,1-3) : le rouleau qu'il mange contient d'abord un deuil, celui d'un peuple arraché à sa terre.

Le quatrième discours de Matthieu

Ce passage ouvre ce qu'on appelle le discours ecclésial (Mt 18), le quatrième des cinq grands discours qui structurent l'évangile de Matthieu. Il suit l'épisode de la pièce trouvée dans la bouche du poisson pour l'impôt du Temple (Mt 17,24-27) et prépare la promesse « là où deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis au milieu d'eux » (Mt 18,20) : l'enfant placé au milieu de ce chapitre annonce déjà cette présence-là.

Le pont ↓ profondeur

Ce qui devient nourriture avec le temps

Tu as pu porter en toi, des années durant, une parole reçue sans qu'elle te touche — lue, entendue, même retenue par cœur, mais restée à la surface, comme un aliment qu'on avale sans le mâcher. Puis vient un jour où cette même parole, ressurgie sans que tu l'aies cherchée, se met à fondre en toi, à se mêler à ce que tu es, jusqu'à devenir douceur alors même que ce qu'elle te rappelle est un deuil, une perte, un échec que tu croyais avoir enterré. Ce n'est pas toi qui as rendu la parole digestible : c'est elle qui, en toi, a fini par devenir chair, et c'est devant ce travail silencieux, non devant ta mémoire, que tu te tiens.

Le geste aujourd'hui

Se laisser rejoindre

Le texte de ce jour ne demande pas d'abord de comprendre, mais de goûter — comme le prophète, comme le psalmiste.

Relis lentement le verset 103 du psaume (« Que ta parole est douce à mon palais, plus que le miel à ma bouche ! »), sans chercher à l'expliquer, jusqu'à ce qu'un mot te retienne plus que les autres — reste là, sur ce mot, quelques minutes.

Il se peut que rien ne se passe, que la douceur ne vienne pas aujourd'hui : ce n'est pas un échec, c'est déjà la faim dont parle le psaume 119,131.

Quelle parole, reçue il y a longtemps sans qu'elle te touche, pourrait être, en toi, en train de devenir nourriture ?

Les racines → exploration

Ce que les anciens y ont lu

Le rouleau écrit en dedans et en dehors

Grégoire le Grand, dans ses Homélies sur Ézéchiel, remarque que le rouleau porte une écriture « en dedans et en dehors » : au dehors, le sens littéral et historique ; au dedans, un sens spirituel que seul celui qui a d'abord mangé le texte extérieur peut ensuite goûter. Manger n'est donc pas comprendre d'un coup, mais consentir à une assimilation lente qui précède toute prédication.

Grégoire le Grand, Homélies sur Ézéchiel

Une douceur à redemander chaque jour

Calvin, commentant ce psaume, relève le contraste entre l'affliction extérieure du psalmiste — ailleurs dans ce même poème son âme est dite « attachée à la poussière » (Ps 119,25) — et la douceur qu'il trouve dans la loi. Pour Calvin, cette douceur n'est jamais acquise une fois pour toutes : elle doit être redemandée chaque jour, contre l'amertume des circonstances, comme un pain qu'il faut remanger.

Jean Calvin, Commentaire sur les Psaumes

L'enfant sans rivalité

Chrysostome, dans ses homélies sur Matthieu, insiste sur le fait que Jésus ne loue pas une innocence morale de l'enfant, dont il sait bien qu'elle n'est pas sans défaut, mais son absence totale de calcul et de rivalité : un enfant ne se demande pas lequel, parmi ses compagnons, est « le plus grand ». C'est cette humilité sans arrière-pensée, non une pureté imaginaire, qui devient ici la mesure du royaume.

Jean Chrysostome, Homélies sur l'évangile de Matthieu

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