Première lecture — Ez 12, 1-12 — Louis Segond, 1910
1 La parole de l'Éternel me fut adressée, en ces mots: 2 Fils de l'homme, tu habites au milieu d'une , qui ont des yeux pour voir et qui ne voient point, des oreilles pour entendre et qui n'entendent point; car c'est une famille de rebelles. 3 Et toi, fils de l'homme, prépare-toi un , et pars de jour, sous leurs yeux! Pars, de ta demeure vers un autre lieu, sous leurs yeux! Peut-être verront-ils qu'ils sont une famille de rebelles. 4 Sors ton bagage comme un bagage d'exilé, de jour, sous leurs yeux; et toi, sors le soir, en leur présence, comme partent des exilés. 5 Sous leurs yeux, perce la muraille, et fais sortir par là ton bagage. 6 Sous leurs yeux, tu le porteras sur l'épaule, tu le sortiras à la nuit close, tu te couvriras le visage, et tu ne regarderas pas la terre; car je veux que tu sois un pour la maison d'Israël. 7 Je fis ce qui m'avait été ordonné: je sortis de jour mon bagage, comme un bagage d'exilé; le soir, je perçai la muraille avec la main; je sortis à la nuit close, et je le portai sur l'épaule, en leur présence. 8 Le matin, la parole de l'Éternel me fut adressée, en ces mots: 9 Fils de l'homme, la maison d'Israël, cette famille de rebelles, ne t'a-t-elle pas dit: Que fais-tu? 10 Dis-leur: Ainsi parle le Seigneur, l'Éternel: Cet oracle concerne le prince qui est à Jérusalem, et toute la maison d'Israël qui s'y trouve. 11 Dis: Je suis pour vous un signe. Ce que j'ai fait, c'est ce qui leur sera fait: ils iront en exil, en captivité. 12 Le prince qui est au milieu d'eux portera son bagage sur l'épaule pendant l'obscurité, et il sortira; on percera la muraille pour le faire sortir; il se couvrira le visage, pour que ses yeux ne voient pas le pays.
beit meri Le texte hébreu porte beit meri, littéralement « maison de rébellion » — Segond traduit par « famille de rebelles », adoucissant le mot bayit (maison, maisonnée, dynastie) en un terme plus restreint. L'expression revient sept fois dans les huit premiers chapitres d'Ézéchiel, presque en refrain, et désigne moins une poignée d'insoumis que l'identité entière du peuple en exil. Les commentateurs juifs y ont noté le jeu possible avec ce même mot bayit qui désigne aussi le Temple: la maison de Dieu est devenue maison de révolte.
kelei gola L'hébreu dit kelei gola, littéralement « les objets, les ustensiles de l'exil » — le mot keli désigne d'ordinaire un outil ou un vase, non un simple bagage de voyage. Segond choisit « bagage d'exilé », qui rend le sens général mais efface la précision matérielle du texte. Le geste prophétique tient tout entier dans cette matérialité: Ézéchiel rassemble, comme n'importe quel déporté, les objets minimaux qu'on emporte quand on sait qu'on ne reviendra pas.
mofet Le mot hébreu est mofet, plus fort que le simple 'ot (marque, indice) employé ailleurs pour un signe ordinaire — mofet désigne un présage, un acte qui porte en lui-même l'événement qu'il annonce, comme les prodiges de Moïse devant Pharaon. Segond traduit uniformément par « signe », ce qui aplatit une distinction que le texte hébreu maintient ailleurs. Ézéchiel n'illustre pas un message qu'on pourrait dire autrement: son corps, ses gestes sont eux-mêmes la prophétie, avant toute parole.
56 Mais ils tentèrent le Dieu Très-Haut et se révoltèrent contre lui, Et ils n'observèrent point ses ordonnances. 57 Ils s'éloignèrent et furent infidèles, comme leurs pères, Ils tournèrent, comme un arc trompeur. 58 Ils l'irritèrent par leurs , Et ils excitèrent sa par leurs images taillées. 59 Dieu entendit, et il fut irrité; Il rejeta fortement Israël. 61 Il livra sa force à la captivité, Et sa gloire entre les mains de l'ennemi. 62 Il mit son peuple à la merci du , Et il s'indigna contre son héritage.
bamot L'hébreu bamot désigne les plateformes de culte, souvent situées sur des collines, où Israël continuait à sacrifier hors du sanctuaire légitime — un usage que les livres des Rois condamnent sans relâche, y compris chez des rois par ailleurs loués. Segond garde le mot à la lettre, « hauts lieux », faute d'équivalent français simple. Calvin, commentant ce psaume, y voit moins une pratique cultuelle précise qu'un symbole permanent: toute forme de culte que l'homme invente à sa mesure, à côté de ce que Dieu a prescrit.
qin'ah Le mot hébreu qin'ah est le même qui qualifie Dieu dans le second commandement, « un Dieu jaloux » (El qanna, Exode 20, 5) — Segond traduit ici par « jalousie », ce qui est juste, mais fait perdre au lecteur français le lien direct avec le Décalogue que l'hébreu maintient par la répétition du mot. Ce n'est pas une jalousie humaine et mesquine, mais l'exigence d'exclusivité d'un Dieu lié à son peuple par alliance. Le psalmiste annonce ainsi ce que les prophètes Osée et Jérémie diront plus tard en termes conjugaux.
cherev L'hébreu cherev désigne l'épée, l'arme blanche, et pas seulement une figure guerrière abstraite. Segond le traduit par « glaive », mot déjà littéraire et archaïsant en français, plutôt que par le plus courant « épée »: ce choix accentue la solennité du jugement plus que la brutalité concrète qu'il décrit. Le même mot revient en 1 Samuel 4, où Hophni et Phinées, fils du prêtre Éli, meurent par cette arme le jour où l'arche est prise — l'épisode que ce psaume résume en une ligne.
Évangile — Mt 18, 21 – 19, 1 — Louis Segond, 1910
21 Alors Pierre s'approcha de lui, et dit: Seigneur, combien de fois pardonnerai-je à mon frère, lorsqu'il péchera contre moi? Sera-ce jusqu'à sept fois? 22 Jésus lui dit: Je ne te dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à . 23 C'est pourquoi, le royaume des cieux est semblable à un roi qui voulut faire rendre compte à ses serviteurs. 24 Quand il se mit à compter, on lui en amena un qui devait . 25 Comme il n'avait pas de quoi payer, son maître ordonna qu'il fût vendu, lui, sa femme, ses enfants, et tout ce qu'il avait, et que la dette fût acquittée. 26 Le serviteur, se jetant à terre, se prosterna devant lui, et dit: Seigneur, aie patience envers moi, et je te paierai tout. 27 , le maître de ce serviteur le laissa aller, et lui remit la dette. 28 Après qu'il fut sorti, ce serviteur rencontra un de ses compagnons qui lui devait cent deniers. Il le saisit et l'étranglait, en disant: Paie ce que tu me dois. 29 Son compagnon, se jetant à terre, le suppliait, disant: Aie patience envers moi, et je te paierai. 30 Mais l'autre ne voulut pas, et il alla le jeter en prison, jusqu'à ce qu'il eût payé ce qu'il devait. 31 Ses compagnons, ayant vu ce qui était arrivé, furent profondément attristés, et allèrent raconter à leur maître tout ce qui s'était passé. 32 Alors le maître fit appeler ce serviteur, et lui dit: Méchant serviteur, je t'avais remis en entier ta dette, parce que tu m'en avais supplié; 33 ne devais-tu pas aussi avoir pitié de ton compagnon, comme j'ai eu pitié de toi? 34 Et son maître, irrité, le livra aux bourreaux, jusqu'à ce qu'il eût payé tout ce qu'il devait. 35 C'est ainsi que mon Père céleste vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère de tout son cœur. 19.1 Lorsque Jésus eut achevé ces discours, il quitta la Galilée, et alla dans le territoire de la Judée, au delà du Jourdain.
hebdomēkontakis hepta Le grec dit hebdomēkontakis hepta, formule que l'on peut comprendre soit « septante-sept fois » soit « septante fois sept fois »: les grammairiens hésitent, et Segond choisit la lecture la plus vertigineuse. Le nombre n'est pas un chiffre à calculer mais un écho voulu de Genèse 4, 24, où Lémek proclame qu'il sera vengé « septante-sept fois » si on le touche. Jésus reprend la formule de la vengeance illimitée et la retourne en formule du pardon illimité: là où Lémek comptait ses représailles, le disciple est appelé à ne plus compter du tout.
myriōn talantōn Le texte grec porte myriōn talantōn — un talent valait environ six mille deniers, et un denier représentait le salaire d'une journée; dix mille talents équivalent ainsi à plus de cent mille années de salaire, somme qu'aucun serviteur ne pouvait matériellement devoir ni rembourser. Segond traduit fidèlement le chiffre, mais le lecteur moderne, sans repère monétaire, risque de lire une grosse dette là où le texte vise délibérément l'incalculable. Jean Chrysostome insiste, dans ses homélies sur Matthieu, sur cette disproportion voulue entre les deux dettes de la parabole.
splagchnistheis Le verbe grec splagchnistheis vient de splagchna, les entrailles — le siège physique de l'émotion la plus intense pour un ancien, l'endroit du corps littéralement retourné. Segond traduit par « ému de compassion », juste mais nécessairement plus abstrait qu'un original qui parle de viscères remuées. Ce même verbe qualifie le père qui voit revenir son fils dans la parabole de Luc 15, et Jésus lui-même face aux foules en Matthieu 9: ce n'est jamais un sentiment de surface, mais un mouvement qui saisit l'être entier avant toute décision.
3 textes, un fil
Le sol ↓ profondeur
D'où parlent ces textes
Ézéchiel, prophète en exil
Nous sommes vers 592 avant notre ère. Ézéchiel appartient déjà aux exilés déportés à Babylone en 597, après la première prise de Jérusalem. À Jérusalem même, d'autres prophètes annoncent un retour rapide et l'inviolabilité de la ville (voir Jérémie 28). Ézéchiel, lui, sait que la chute est encore à venir, en 587. N'étant pas cru sur parole, il devient lui-même le message: son corps mime dans la rue l'exil qui approche, pour un peuple qui n'écoute plus que ce qu'il voit.
La miséricorde, mesure du royaume
La question de Pierre s'inscrit dans un débat réel: la tradition rabbinique, consignée plus tard dans le Talmud de Babylone (Yoma 86b), fixait à trois le nombre de pardons dus à qui offense son prochain, en s'appuyant sur les oracles d'Amos qui répètent « pour trois crimes, pour quatre ». Proposer sept fois, c'est déjà dépasser largement l'usage reçu. Jésus ne corrige pas un chiffre par un autre: il fait sortir la question du calcul lui-même.
Le pont ↓ profondeur
Ce que le cœur refuse de voir
Il y a cette offense que tu n'as jamais vraiment classée, celle que tu ressors, presque malgré toi, chaque fois qu'une nouvelle contrariété te touche — comme si tu tenais un registre intérieur, exact, où chaque tort resterait inscrit à charge de qui te l'a fait. Tu ne t'en rends pas toujours compte: c'est seulement au moment où l'on te demande, à toi, d'être patient avec quelqu'un d'autre, que tu sens combien ce compte que tu tiens depuis des années pèse encore, intact, non remis. Ce jour-là, tu comprends que ce n'est pas d'abord une dette des autres envers toi qui est en cause, mais celle, bien plus lourde, que Dieu a déjà effacée pour toi sans que tu aies rien pu rembourser.
Le geste aujourd'hui
Se laisser rejoindre
Avant de reprendre ta journée, reste un instant devant ce que tu viens de lire, sans chercher tout de suite à l'appliquer.
Nomme, en silence, une dette — une offense reçue ou commise — que tu n'as encore jamais vraiment remise ni reçue comme remise; dépose-la, sans la résoudre, devant Dieu.
Ce n'est pas un exercice de mémoire ni un examen de conscience supplémentaire: c'est un instant pour laisser Dieu voir ce que, peut-être, tu évites encore de regarder toi-même.
Qu'est-ce qui, en toi, a des yeux pour voir et ne voit pourtant pas encore ce que Dieu t'a déjà remis?
Les racines → exploration
Ce que les anciens y ont lu
La disproportion voulue
Jean Chrysostome, commentant cette parabole dans ses Homélies sur l'Évangile de Matthieu, insiste sur l'écart voulu entre les deux dettes: dix mille talents contre cent deniers, une somme incalculable contre une bagatelle. Il y voit la mesure exacte de notre situation devant Dieu: ce que nos frères nous doivent est toujours, comparé à ce que Dieu nous a remis, dérisoire — et c'est pourtant cette bagatelle-là que nous refusons si souvent d'oublier.
Jean Chrysostome, Homélies sur l'Évangile de Matthieu, Ve siècle
Un dernier recours pédagogique
Calvin, dans ses leçons sur Ézéchiel, remarque que Dieu ne se contente pas ici de la parole: il recourt au geste parce que la parole seule, répétée sans relâche par les prophètes précédents, n'a plus prise sur un peuple endurci. Le signe mimé est un dernier recours pédagogique, une parole rendue visible pour des yeux qui n'écoutent déjà plus les oreilles. Ce n'est pas la faiblesse du langage qui est en cause, mais la dureté de ceux qui refusent de recevoir.
Jean Calvin, Leçons sur le livre du prophète Ézéchiel
Un psaume pour instruire
Le Midrash Tehillim, qui commente psaume par psaume, rattache ce psaume 78 à sa suscription hébraïque, maskil, un psaume « pour instruire »: il aurait été composé pour que les pères l'enseignent à leurs enfants, afin que l'histoire de l'infidélité ne se répète pas de génération en génération. Le maître ne raconte pas ce passé pour accabler, mais pour armer la mémoire du peuple contre son propre oubli.