Sortir chercher

Le pasteur qui sort chercher, jusqu'à la dernière heure

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Ce que dit le texte

Première lecture — Ez 34, 1-11 — Segond 1910

1 La parole de l'Éternel me fut adressée, en ces mots:

2 Fils de l'homme, prophétise contre les d'Israël! Prophétise, et dis-leur, aux pasteurs: Ainsi parle le Seigneur, l'Éternel: Malheur aux pasteurs d'Israël qui se paissent eux-mêmes! Les pasteurs ne doivent-ils pas paître le troupeau?

3 Vous avez mangé la graisse, vous vous êtes vêtus avec la laine, vous avez tué ce qui était gras, vous n'avez point fait paître les brebis.

4 Vous n'avez pas fortifié celles qui étaient faibles, guéri celle qui était malade, pansé celle qui était blessée; vous n'avez pas ramené celle qui s'égarait, celle qui était perdue; mais vous les avez dominées avec violence et avec dureté.

5 Elles se sont dispersées, parce qu'elles n'avaient pas de pasteur; elles sont devenues la proie de toutes les bêtes des champs, elles se sont dispersées.

6 Mon troupeau erre sur toutes les montagnes et sur toutes les collines élevées, mon troupeau est dispersé sur toute la face du pays; nul n'en prend souci, nul ne va à sa recherche.

7 C'est pourquoi, pasteurs, écoutez la parole de l'Éternel!

8 Je suis vivant! dit le Seigneur, l'Éternel, parce que mes brebis sont au pillage, et qu'elles sont devenues la proie de toutes les bêtes des champs, faute de pasteur, parce que mes pasteurs ne cherchaient pas mes brebis, qu'ils se paissaient eux-mêmes, et ne faisaient point paître mes brebis, —

9 à cause de cela, pasteurs, écoutez la parole de l'Éternel!

10 Ainsi parle le Seigneur, l'Éternel: Voici, j'en veux aux pasteurs! Je reprendrai mes brebis d'entre leurs mains, je ne les laisserai plus paître mes brebis, et les pasteurs ne se paîtront plus eux-mêmes; je délivrerai mes brebis de leur bouche, et elles ne leur serviront plus de nourriture.

11 Car ainsi parle le Seigneur, l'Éternel: Voici, j'irai moi-même mes brebis, et j'en aurai soin.

ro'im En hébreu רֹעִים (ro'im), participe du verbe רָעָה (ra'ah), « faire paître, mener au pâturage » — le même verbe qui donne, trois mots plus loin, « qui se paissent eux-mêmes ». Segond traduit fidèlement par « pasteurs », mais perd en français le jeu de mots du texte hébreu, où l'accusation tient presque en un seul mot répété : les ro'im ne font plus ra'ah le troupeau, ils se ra'ah eux-mêmes. Jérémie reprend le même oracle presque mot pour mot (Jr 23, 1-4), preuve que la dénonciation des mauvais bergers était un lieu commun prophétique avant que Jean ne la retourne en promesse : « Je suis le bon berger » (Jn 10, 11).
biqqesh Le verbe hébreu בִּקֵּשׁ (biqqesh) désigne une recherche active, celle qu'on mène quand on ne sait pas où trouver ce qu'on cherche. Segond le rend simplement par « cherché », ce qui est juste mais ne dit pas l'intensité du geste : c'est le même verbe que la bien-aimée du Cantique emploie pour dire son amant absent, « je l'ai cherché et je ne l'ai pas trouvé » (Ct 3, 1). Le reproche fait aux pasteurs n'est donc pas seulement administratif — ils n'ont pas géré le troupeau — mais affectif : ils n'ont pas eu ce désir inquiet de celui qui manque.
darash Ici le texte change de verbe sans que le français s'en aperçoive : ce n'est plus בִּקֵּשׁ (biqqesh) du verset 4, mais דָּרַשׁ (darash), qui signifie chercher au sens de s'enquérir, réclamer des comptes, se soucier juridiquement de quelqu'un — la racine qui donnera plus tard le mot midrash, la recherche du sens de l'Écriture. Segond traduit les deux verbes par le même « chercher », effaçant une nuance que le texte hébreu marque exprès : là où les bergers n'ont montré aucun désir (biqqesh), Dieu s'engage avec l'autorité de celui qui revendique son bien (darash). Ce n'est plus une compassion diffuse, c'est une prise en charge en règle.

Psaume — Ps 22 (23), 1-2ab, 2c-3, 4, 5, 6 — Segond 1910

1 L'Éternel est mon : je ne manquerai de rien.

2 Il me fait reposer dans de verts pâturages, Il me dirige près des eaux paisibles.

3 Il mon , Il me conduit dans les sentiers de la justice, À cause de son nom.

4 Quand je marche dans la vallée de l'ombre de la mort, Je ne crains aucun mal, car tu es avec moi: Ta houlette et ton bâton me rassurent.

5 Tu dresses devant moi une table, En face de mes adversaires; Tu oins d'huile ma tête, Et ma coupe déborde.

6 Oui, le bonheur et la grâce m'accompagneront Tous les jours de ma vie, Et j'habiterai dans la maison de l'Éternel Jusqu'à la fin de mes jours.

ro'i Le même mot hébreu רֹעִי (ro'i) qu'Ézéchiel employait au pluriel pour accuser les chefs d'Israël revient ici au singulier et au possessif : non plus « les pasteurs », mais « mon berger ». Segond garde la simplicité du texte, sans gloser ce déplacement grammatical qui est pourtant tout l'enjeu théologique du psaume : là où le chapitre 34 dénonçait une fonction collective défaillante, le psaume répond par une relation personnelle, comme si le psalmiste priait précisément la promesse d'Ézéchiel 34, 11. Les Pères y liront une prophétie du Christ pasteur, en écho à Jean 10.
shuv Le verbe hébreu יְשׁוֹבֵב (yeshovev) vient de שׁוב (shuv), « revenir, faire revenir » — exactement la racine qu'Ézéchiel employait en accusant les mauvais bergers de n'avoir « pas ramené celle qui s'égarait » (Ez 34, 4, littéralement : vous ne l'avez pas fait shuv). Segond traduit ici par « restaure », un mot plus abstrait et plus beau, mais qui masque ce lien : le psaume dit littéralement que Dieu « fait revenir mon âme », accomplissant en un seul geste ce que les pasteurs infidèles avaient refusé de faire. Calvin note, dans son commentaire, que ce ramènement concerne d'abord l'âme égarée par ses propres fautes avant de concerner le corps en péril.
nephesh נֶפֶשׁ (nephesh), que Segond traduit par « âme », ne désigne pas dans l'hébreu biblique une partie immatérielle opposée au corps, comme le laisse entendre le grec platonicien : c'est l'être vivant tout entier, le souffle qui fait qu'on est en vie — le même mot qu'emploie la Genèse quand l'homme « devint une âme vivante » (nephesh hayyah, Gn 2, 7). Traduire par « âme » n'est donc pas faux mais risque un contresens de lecteur : ce n'est pas seulement l'intérieur pieux de l'homme que Dieu restaure, c'est la personne entière, à bout de souffle, qu'il fait revivre.

Évangile — Mt 20, 1-16 — Segond 1910

1 Car le royaume des cieux est semblable à un maître de maison qui dès le matin, afin de louer des ouvriers pour sa vigne.

2 Il convint avec eux d'un par jour, et il les envoya à sa vigne.

3 Il sortit vers la troisième heure, et il en vit d'autres qui étaient sur la place sans rien faire.

4 Il leur dit: Allez aussi à ma vigne, et je vous donnerai ce qui sera raisonnable. Et ils y allèrent.

5 Il sortit de nouveau vers la sixième heure et vers la neuvième heure, et il fit de même.

6 Étant sorti vers la onzième heure, il en trouva d'autres qui étaient sur la place, et il leur dit: Pourquoi vous tenez-vous ici toute la journée sans rien faire?

7 Ils lui répondirent: C'est que personne ne nous a loués. Allez aussi à ma vigne, leur dit-il.

8 Quand le soir fut venu, le maître de la vigne dit à son intendant: Appelle les ouvriers, et paie-leur le salaire, en allant des derniers aux premiers.

9 Ceux de la onzième heure vinrent, et reçurent chacun un denier.

10 Les premiers vinrent ensuite, croyant recevoir davantage; mais ils reçurent aussi chacun un denier.

11 En le recevant, ils contre le maître de la maison,

12 et dirent: Ces derniers n'ont travaillé qu'une heure, et tu les traites à l'égal de nous, qui avons supporté la fatigue du jour et la chaleur.

13 Il répondit à l'un d'eux: Mon ami, je ne te fais pas tort; n'es-tu pas convenu avec moi d'un denier?

14 Prends ce qui te revient, et va-t'en. Je veux donner à ce dernier autant qu'à toi.

15 Ne m'est-il pas permis de faire de mon bien ce que je veux? Ou vois-tu de que je sois bon? —

16 Ainsi les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers, car il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus.

exerchomai Le grec ἐξῆλθεν (exēlthen), de ἐξέρχομαι, « sortir », revient cinq fois dans la parabole — à l'aube, à la troisième, à la sixième, à la neuvième et à la onzième heure — une répétition propre à Matthieu qu'aucun autre évangile ne reprend. Segond traduit chaque occurrence par le même verbe simple, ce qui est juste, mais l'insistance du texte grec sur ce mouvement répété est elle-même le message : ce maître ne loue pas une fois pour toutes au petit matin, il revient chercher jusqu'à la dernière heure, comme le berger d'Ézéchiel qui promettait d'aller lui-même à la recherche de ses brebis.
dēnarion Le δηνάριον (dēnarion) est la pièce romaine du salaire d'une journée ordinaire, celle qui permettait à un ouvrier de nourrir sa famille jusqu'au lendemain — ni plus, ni moins. Segond garde le mot tel quel, en transcription, faute d'équivalent français exact ; le choix est heureux car il évite d'actualiser artificiellement une somme dont la seule signification biblique est « de quoi vivre un jour ». Que le premier et le dernier embauché reçoivent exactement ce denier-là, et non un multiple, dit que ce qui est donné n'est pas un salaire proportionné au mérite mais une subsistance offerte à tous ceux qui, à quelque heure que ce soit, ont été appelés.
gongyzō Le verbe grec ἐγόγγυζον (egongyzon), de γογγύζω, est précisément celui que la Septante emploie pour décrire les Hébreux murmurant contre Moïse au désert, faute de pain ou d'eau (Ex 16, 2; Nb 14, 2). Segond traduit avec justesse par « murmurèrent », un mot qui en français a perdu sa charge biblique mais que Paul, lui, entendait encore : il avertit les Corinthiens « ne murmurez point, comme murmurèrent quelques-uns d'entre eux » (1 Co 10, 10), renvoyant explicitement à cette tradition du désert. Les ouvriers de la première heure rejouent ainsi, sans le savoir, la scène d'Israël devant la manne : recevoir sans mesure de la seule bonté de Dieu, et s'en plaindre.
ophthalmos ponēros L'expression grecque ὁ ὀφθαλμός σου πονηρός ἐστιν, littéralement « ton œil est-il mauvais », traduit un idiome sémitique bien attesté : « l'œil mauvais » (ayin ra'ah) désigne l'envie et l'avarice, par opposition à « l'œil bon » (ayin tovah), la générosité qui se réjouit du bien d'autrui — la Mishna oppose justement les deux comme les disciples d'Abraham et ceux de Balaam (Pirqé Avot 5, 19). Segond traduit littéralement par « vois-tu de mauvais œil », ce qui rend bien l'image mais peut se lire comme une simple métaphore de la jalousie ; le texte vise plus précisément ce réflexe intérieur qui mesure le don fait à l'autre à l'aune de ce qu'on estime lui être dû à soi-même.
3 textes, un fil

Le sol ↓ profondeur

D'où parlent ces textes

Les rois qui n'ont pas nourri le troupeau

L'oracle est prononcé peu avant ou pendant l'exil à Babylone, vers 587 avant notre ère. Les « pasteurs » visés sont les derniers rois de Juda — Yoyakim, Sédécias — dont le livre des Rois raconte l'incurie politique et l'idolâtrie. Ézéchiel, lui-même déporté, parle depuis la communauté des exilés : dénoncer les bergers d'hier, c'est déjà annoncer que Dieu prendra en main un peuple sans institution ni terre.

Une parabole propre à Matthieu

Cette parabole n'a pas d'équivalent chez Marc ou Luc ; elle suit immédiatement la question de Pierre, « Voici que nous avons tout quitté... que nous sera-t-il donc donné? » (Mt 19, 27). Chrysostome, dans ses homélies sur Matthieu, y voit une réponse directe à ce calcul : le Christ ne récompense pas la durée du service, mais répond à un appel que lui seul décide d'adresser, à l'heure qu'il choisit.

Le pont ↓ profondeur

L'heure où l'on croyait ne plus compter

Il y a des saisons où tu regardes en arrière et tu comptes : les années perdues, celles où tu n'as rien cherché, où prier ne te disait rien, où tu passais devant l'Écriture sans t'arrêter. Et quand quelque chose enfin se met à bouger en toi, une attention nouvelle, un désir de revenir, une secousse de vérité — tu te dis que c'est tard, que tu arrives après tout le monde, que ta part sera forcément la plus petite, à la mesure de ce retard. Le texte de ce jour ne te promet pas de rattraper le temps perdu : il te dit qu'à l'heure où tu es enfin trouvé, tu reçois exactement ce que reçoivent ceux qui n'ont jamais cessé de chercher.

Le geste aujourd'hui

Se laisser rejoindre

Reste un instant avec cette question : à quelle heure du jour te sens-tu, aujourd'hui, appelé — celle de l'aube, ou celle, tardive, où tu croyais que plus personne ne viendrait te chercher?

Prends deux minutes de silence et nomme, sans les juger, les heures de ta vie où tu t'es cru trop en retard pour compter encore.

Le psaume peut se prier lentement, verset après verset, comme une respiration plutôt que comme un texte à comprendre.

Qu'est-ce qui, en toi, mesure encore ce que Dieu donne à la durée de ton mérite — et que se passerait-il si tu cessais de compter?

Les racines → exploration

Ce que les anciens y ont lu

Le denier de la grâce

Chrysostome, commentant cette parabole dans ses Homélies sur l'évangile de Matthieu, insiste sur le fait que le maître ne trompe personne : chacun reçoit ce qui avait été convenu, ou davantage. Le murmure des premiers ouvriers, dit-il, ne vient pas d'une injustice subie mais d'une comparaison qu'ils ont eux-mêmes introduite — preuve que le mal n'est pas dans le don reçu mais dans le regard porté sur le don fait à l'autre.

Jean Chrysostome, Homélies sur Matthieu

La règle du pasteur

Grégoire le Grand fonde sa Règle pastorale sur ce chapitre d'Ézéchiel : gouverner des âmes, écrit-il, ce n'est pas dominer mais porter le souci de chacune, y compris — surtout — de celle qui s'égare loin du troupeau. Il lit le « moi-même » du verset 11 comme l'annonce que Dieu ne confiera plus cette charge à des mains humaines sans y demeurer lui-même engagé.

Grégoire le Grand, Règle pastorale

Une table dressée devant les ennemis

Calvin, commentant le psaume 23, s'arrête sur l'image du repas dressé « en face des adversaires » : ce n'est pas l'absence de danger que Dieu promet, mais sa présence au milieu du danger. Il refuse d'y voir une paix sans épreuve — le psalmiste marche dans la vallée de l'ombre de la mort avant de s'asseoir à la table — et voit dans cette suite le résumé exact de toute vie de foi.

Jean Calvin, Commentaire sur les Psaumes

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