Savoir et connaître

Ce que le démon sait, ce que l'Esprit donne de connaître

La rencontre ↓ profondeur · → exploration

Ce que dit le texte

Première lecture — 1 Co 2, 10b-16 — Segond, 1910

10Car l'Esprit tout, même les profondeurs de Dieu. 11Lequel des hommes, en effet, connaît les choses de l'homme, si ce n'est l'esprit de l'homme qui est en lui ? De même, personne ne connaît les choses de Dieu, si ce n'est l'Esprit de Dieu. 12Or nous, nous n'avons pas reçu l'esprit du monde, mais l'Esprit qui vient de Dieu, afin que nous connaissions les choses que Dieu nous a données par sa grâce. 13Et nous en parlons, non avec des discours qu'enseigne la sagesse humaine, mais avec ceux qu'enseigne l'Esprit, employant un langage spirituel pour les choses spirituelles.

14Mais l'homme ne reçoit pas les choses de l'Esprit de Dieu, car elles sont une folie pour lui, et il ne peut les connaître, parce que c'est spirituellement qu'on en juge. 15L'homme spirituel, au contraire, de tout, et il n'est lui-même jugé par personne. 16Car qui a connu la pensée du Seigneur, pour l'instruire ? Or nous, nous avons la pensée de Christ.

ἐραυνᾷ (eraunâ) Du verbe ἐρευνάω, « scruter, fouiller, sonder » — le mot qui désigne ailleurs la recherche des Écritures (Jean 5,39) ou le Dieu qui « sonde les cœurs » (Ps 7,10 LXX ; Rm 8,27). Segond garde l'image concrète de la sonde du navigateur, qui mesure une profondeur qu'on ne voit pas d'en haut. Chrysostome, dans son homélie VII sur cette épître, précise que cette recherche n'est pas ignorance en Dieu : l'Esprit ne s'informe pas du dehors, il connaît du dedans, comme l'esprit de l'homme connaît l'homme.
ψυχικός (psychikos) De ψυχή, l'âme, le souffle vital commun à tout vivant. Segond traduit par « animal », choix rude qui fait entendre la bête plutôt que l'âme ; d'autres versions préfèrent « l'homme naturel » ou « psychique », plus proche du grec mais plus obscur. Chrysostome, puis Calvin à sa suite, n'y lisent pas un mépris du corps mais la condition de qui n'a que les ressources de la raison naturelle, sans le don de l'Esprit qui seul ouvre à connaître « les choses de Dieu ».
ἀνακρίνει (anakrinei) Verbe du vocabulaire judiciaire, « instruire une cause, interroger, discerner » — le mot que Luc emploie pour l'interrogatoire des apôtres devant le sanhédrin (Ac 4,9) ou l'examen des Béréens scrutant les Écritures (Ac 17,11). Segond traduit « juge », ce qui évoque un verdict moral, alors que Paul décrit plutôt un discernement, une capacité de peser toute chose à la lumière de l'Esprit reçu. Calvin y voit la liberté du croyant spirituel, soustrait à tout tribunal humain non par orgueil, mais parce que le jugement des hommes n'atteint pas ce qui vient de Dieu.

Psaume — Ps 144 (145), 8-9, 10-11, 12-13ab, 13cd-14 — Segond, 1910

8L'Éternel est et compatissant, lent à la colère et plein de bonté. 9L'Éternel est bon envers tous, et ses compassions s'étendent sur toutes ses œuvres.

10Toutes tes œuvres te loueront, ô Éternel ! et tes fidèles te béniront. 11Ils diront la gloire de ton règne, et ils proclameront ta puissance,

12pour faire connaître aux fils de l'homme ta puissance et la gloire magnifique de ton règne. 13Ton règne est un règne de tous les siècles, et ta domination subsiste dans tous les âges.

14L'Éternel tous ceux qui tombent, et il redresse tous ceux qui sont courbés.

רַחוּם (rachum) De la racine רֶחֶם (rechem), « le sein maternel » — la miséricorde biblique est littéralement une tendresse d'entrailles, non un sentiment abstrait. Segond traduit « miséricordieux », fidèle à la vieille langue religieuse, là où l'hébreu garde la mémoire physique du mot. C'est la formule même proclamée à Moïse au Sinaï (Exode 34,6), reprise ici comme la carte d'identité de Dieu, redite dans tout le Psautier (Ps 86,15 ; 103,8).
סוֹמֵךְ (someikh) « Il soutient, il étaie » — ce verset ouvre la lettre samekh de l'acrostiche alphabétique du psaume 145. Or, entre le mem (v.13) et ce samekh, manque dans le texte hébreu massorétique que traduit Segond la lettre noun : un verset entier — « l'Éternel est fidèle dans toutes ses paroles et miséricordieux dans toutes ses œuvres » — a disparu par accident de copie, et n'est restitué que par la Septante, la Vulgate et le rouleau des Psaumes de Qumrân (11QPsa). C'est ce verset que le lectionnaire appelle « 13cd » : Segond, fidèle au texte hébreu reçu, ne le porte pas, tandis que la liturgie romaine, suivant la Vulgate, le restitue.

Évangile — Lc 4, 31-37 — Segond, 1910

31Il descendit à Capernaüm, ville de la Galilée ; et il enseignait, le jour du sabbat. 32On était frappé de sa doctrine ; car il parlait avec .

33Il se trouva dans la synagogue un homme qui avait un , et qui s'écria d'une voix forte : 34Ah ! qu'y a-t-il entre nous et toi, Jésus de Nazareth ? Tu es venu pour nous perdre. Je sais qui tu es : le .

35Jésus le menaça, disant : Tais-toi, et sors de cet homme. Et le démon le jeta au milieu de l'assemblée, et sortit de lui, sans lui faire aucun mal. 36Tous furent saisis de stupeur, et ils se disaient les uns aux autres : Quelle est cette parole ? il commande avec autorité et puissance aux esprits impurs, et ils sortent ! 37Et sa renommée se répandit dans tous les lieux d'alentour.

ἐξουσία (exousia) Pouvoir qui vient d'un droit reconnu, non simple force brute (δύναμις). Segond traduit « autorité », choix juste, mais il faut entendre que Luc oppose ce pouvoir à celui des scribes, dont l'enseignement s'appuyait sur la chaîne des maîtres cités (cf. Mt 7,29, parallèle). Chrysostome, à propos du même trait chez Matthieu, note que cette autorité n'est pas un ton mais l'accomplissement immédiat de la parole prononcée — ce que confirme le verset suivant, où le mot devient un ordre qui expulse.
πνεῦμα δαιμονίου ἀκαθάρτου Littéralement « esprit d'un démon impur » ; Segond garde la lourdeur du génitif grec plutôt que de lisser en « esprit impur » comme au verset suivant. Le mot ἀκάθαρτος appartient au vocabulaire rituel du Lévitique en grec, qui distingue le pur et l'impur devant Dieu ; porté sur l'esprit, il range le mal parmi ce qui rend inapte au culte, dans la synagogue même où la scène se déroule. Cyrille d'Alexandrie remarque que le démon crie précisément là où on lit la Loi, comme si sa présence n'y devenait visible qu'au moment où la parole de Jésus s'y fait entendre.
ὁ ἅγιος τοῦ θεοῦ Ce titre n'est prononcé dans les évangiles que par des démons (cf. Marc 1,24), et l'on retrouve un aveu comparable dans la bouche de la servante devineresse d'Actes 16,17, proclamant Paul et Silas « serviteurs du Dieu Très-Haut ». Calvin s'arrête sur ce paradoxe : les démons confessent une vérité que beaucoup d'hommes refusent, et pourtant cette connaissance ne les sauve pas, car elle n'est pas la foi mais une reconnaissance arrachée par la crainte. C'est exactement l'écart que Paul marque en 1 Corinthiens 2 entre savoir une chose et la connaître par l'Esprit qui unit à elle.
3 textes, un fil

Le sol ↓ profondeur

D'où parlent ces textes

Corinthe et les sagesses rivales

Corinthe, ville-carrefour rebâtie par Rome en 44 av. J.-C., attirait rhéteurs et sophistes dont l'éloquence faisait autorité. L'Église, fondée par Paul vers 50-51, se divisait déjà selon les maîtres qu'on suivait (1 Co 1,12). Contre cette sagesse de tribune, Paul oppose dès 1 Co 2,1-5 une prédication « en démonstration d'Esprit » ; ce chapitre en tire la théorie : on ne reçoit la pensée de Dieu que par l'Esprit qui la révèle, non par l'art du discours.

Capernaüm, la ville que Jésus choisit

Capernaüm, modeste bourg de pêcheurs sur la rive nord du lac de Galilée, devient dans Luc la base de la mission après le rejet de Nazareth (Lc 4,16-30 ; cf. Mt 4,13, « sa ville », Mt 9,1). Les fouilles ont dégagé, sous la synagogue de basalte noir datée du 4e siècle, des fondations plus anciennes qui pourraient remonter au temps de Jésus. Luc y situe son premier exorcisme rapporté, un jour de sabbat, dans le lieu même de la lecture de la Loi.

Le pont ↓ profondeur

Ce que tu sais, ce qui te connaît

Tu peux réciter le Symbole des Apôtres depuis l'enfance, nommer sans hésiter chaque article — la création, l'incarnation, la résurrection — comme on énonce une leçon sue par cœur, sans qu'aucun mot ne t'ait jamais requis personnellement. Puis vient une nuit où tout vacille, où la peur ou le deuil te tient éveillé, et les mêmes mots reviennent, mais ils ne sont plus une liste : ils te portent, et tu comprends soudain la différence entre savoir qui est Dieu et être rejoint par lui. Ce que le texte de ce jour appelle l'Esprit qui sonde les profondeurs, tu ne l'as pas produit en approfondissant ta doctrine ; il t'a atteint là où ton savoir s'arrêtait.

Le geste aujourd'hui

Se laisser rejoindre

Avant de reprendre ta journée, laisse un instant ces mots te rejoindre, non comme une information de plus, mais comme une question posée par l'Esprit lui-même.

Reprends lentement 1 Co 2,16 — « nous avons la pensée de Christ » — puis reste en silence une minute, sans rien ajouter, en laissant cette phrase te sonder plutôt que l'inverse.

Rien ici ne demande une émotion particulière : l'Esprit qui sonde travaille aussi dans le silence sans ressenti.

Qu'est-ce que tu sais de Dieu, aujourd'hui, sans que cela t'ait jamais vraiment atteint ?

Les racines → exploration

Ce que les anciens y ont lu

Une recherche qui n'est pas ignorance

Chrysostome s'arrête sur le verbe « sonder » : comment l'Esprit, qui est Dieu, pourrait-il chercher ce qu'il connaît déjà ? Il répond que l'Écriture parle ici « à la manière des hommes », comme ailleurs Dieu « descend voir » Sodome (Gn 18,21) sans rien ignorer. Sonder les profondeurs de Dieu, pour l'Esprit, c'est les habiter et les communiquer, non les découvrir du dehors. Ce détour de langage protège, selon lui, l'unité de nature entre l'Esprit et le Père qu'il révèle.

Jean Chrysostome, Homélies sur la première épître aux Corinthiens, homélie VII

La foi des démons n'est pas la foi

Calvin distingue nettement le savoir que les démons ont de Dieu et la foi qui unit le croyant au Christ. S'appuyant sur Jacques 2,19 — « les démons le croient aussi, et ils tremblent » — il refuse d'appeler foi cette connaissance sans amour ni confiance : elle est arrachée par la crainte, non donnée par l'Esprit. Le cri du possédé de Capernaüm, qui nomme justement Jésus « le Saint de Dieu », illustre pour lui cette connaissance stérile, à l'opposé de la reconnaissance filiale.

Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne, III, 2

Le cri dans le lieu de la Loi

Cyrille remarque que c'est dans la synagogue même, un jour de sabbat, que le démon se manifeste — comme si la seule proclamation de la Loi et l'enseignement du Christ suffisaient à rendre visible ce qui restait caché jusque-là. Il lit dans l'ordre « Tais-toi, et sors » une double correction : Jésus refuse le témoignage du démon avant même de le chasser, parce qu'une vérité, même juste, dite par une telle bouche, reste inapte à édifier l'Église naissante.

Cyrille d'Alexandrie, Homélies sur saint Luc, homélie XII (trad. R. Payne Smith)

3 racines