Sur ta parole

Quand la sagesse du monde s'incline devant une obéissance sans preuve

La rencontre ↓ profondeur · → exploration

Ce que dit le texte

Première lecture — 1 Co 3, 18-23 — Segond 1910

18 Que nul ne s'abuse lui-même : si quelqu'un parmi vous pense être sage selon ce siècle, qu'il devienne , afin de devenir sage. 19 Car la sagesse de ce monde est une folie devant Dieu. Aussi est-il écrit : Il prend les sages dans leur . 20 Et encore : Le Seigneur connaît les pensées des sages, il sait qu'elles sont vaines. 21 Que personne donc ne mette sa gloire dans les hommes, car tout est à vous, 22 soit Paul, soit Apollos, soit Céphas, soit le monde, soit la vie, soit la mort, soit les choses présentes, soit les choses à venir. Tout est à vous ; 23 et vous êtes à , et Christ est à Dieu.

moros Le grec μωρός (mōros) désigne proprement l'insensé, celui qui manque de discernement — la racine dont vient notre mot « moron ». Segond traduit fidèlement par « fou », mais le mot grec est plus radical que la simple niaiserie : c'est une inversion volontaire du jugement du monde que Paul demande, non une bêtise réelle. Chrysostome, dans ses homélies sur cette épître, insiste sur ce paradoxe : se faire « fou » aux yeux du monde est la condition pour recevoir la vraie sagesse, celle de la croix déjà nommée folie en 1 Co 1,18.
panourgia πανουργία (panourgia), littéralement « qui fait tout » (pan + ergon), désigne l'habileté retorse, la capacité à réussir par tous les moyens. Paul cite ici Job 5,13 selon la Septante ; Segond traduit « ruse », terme plus neutre que le grec, qui connote la malice calculatrice. Calvin, dans son commentaire sur cette épître, y voit la condamnation de l'intelligence humaine repliée sur elle-même, non de l'intelligence en soi.
Christos Χριστός traduit l'hébreu מָשִׁיחַ (mashiah), « l'oint ». Segond garde le mot grec francisé plutôt que « l'Oint » ou « le Messie », suivant un usage déjà fixé par les traductions antérieures. Paul referme ainsi la chaîne ouverte au verset 22 : après avoir dit que tout appartient aux croyants, il inverse le mouvement — les croyants appartiennent au Christ, qui appartient à Dieu, échelle descendante de la gloire que Chrysostome commente longuement.

Psaume — Ps 23 (24), 1-2, 3-4ab, 5-6 — Segond 1910

1 À l' la terre et ce qu'elle renferme, le monde et ceux qui l'habitent. 2 Car il l'a fondée sur les mers, et affermie sur les fleuves.

3 Qui pourra monter à la montagne de l'Éternel ? Qui s'élèvera jusqu'à son lieu saint ? 4 Celui qui a les et le cœur pur.

5 Il obtiendra la bénédiction de l'Éternel, la miséricorde du Dieu de son salut. 6 Voilà le partage de la génération qui l'invoque, de ceux qui cherchent ta , de Jacob !

YHWH Le texte hébreu porte יהוה (YHWH), le nom imprononcé que la tradition juive remplace à la lecture par אֲדֹנָי (Adonaï, « Seigneur »). Segond suit l'usage protestant issu de Luther et transcrit « l'Éternel », traduction du nom révélé en Exode 3,14, plutôt que le simple « Seigneur » des versions catholiques. Ce choix, propre aux Bibles réformées, veut faire entendre l'existence en acte du Dieu qui se nomme lui-même, non un titre de dignité parmi d'autres.
naqi kappayim נָקִי (naqi) signifie « net », « exempt de faute », et kappayim désigne les paumes des mains, l'instrument même de l'action. Segond traduit « mains innocentes », ce qui rend le sens mais efface l'image concrète des paumes ouvertes, vides de tout bien mal acquis. Les rabbins ont lu ce verset comme une condition d'accès au Temple, exigeant des mains qui n'ont ni pris ni retenu ce qui appartenait à autrui.
panim פָּנִים (panim), « face » ou « visage », est un pluriel en hébreu, comme s'il fallait plusieurs mots pour dire un seul visage tourné vers quelqu'un. Segond traduit « face », fidèle au texte, là où d'autres versions préfèrent « présence » pour rendre cet usage idiomatique. Calvin, dans son commentaire sur les psaumes, note que « chercher la face » de Dieu ne désigne pas une vision mais une quête de communion, le désir d'être reconnu par celui qu'on cherche.

Évangile — Lc 5, 1-11 — Segond 1910

1 Comme Jésus se trouvait sur le bord du lac de Génésareth, et que la foule se pressait autour de lui pour entendre la parole de Dieu, 2 il vit au bord du lac deux barques, d'où les pêcheurs étaient descendus pour laver leurs filets. 3 Il monta dans l'une de ces barques, qui était à Simon, et il le pria de s'éloigner un peu de terre. Puis il s'assit, et de la barque il enseignait la foule. 4 Lorsqu'il eut cessé de parler, il dit à Simon : , et jetez vos filets pour pêcher. 5 Simon lui répondit : Maître, nous avons travaillé toute la nuit sans rien prendre ; mais, , je jetterai le filet. 6 L'ayant jeté, ils prirent une grande quantité de poissons, et leur filet se rompait. 7 Ils firent signe à leurs compagnons qui étaient dans l'autre barque de venir les aider. Ils vinrent et remplirent les deux barques, au point qu'elles enfonçaient. 8 Quand il vit cela, Simon Pierre tomba aux genoux de Jésus, et dit : Seigneur, retire-toi de moi, parce que je suis un homme pécheur. 9 Car l'épouvante l'avait saisi, lui et tous ceux qui étaient avec lui, à cause de la pêche qu'ils venaient de faire. 10 Il en était de même de Jacques et de Jean, fils de Zébédée, les associés de Simon. Alors Jésus dit à Simon : Ne crains point ; désormais tu seras . 11 Et, ayant ramené les barques à terre, ils laissèrent tout, et le suivirent.

bathos Le grec porte βάθος (bathos), « la profondeur » : l'ordre littéral est de conduire la barque vers le profond. Segond traduit « avance en pleine eau », expression plus courante mais qui perd l'insistance grecque sur la verticalité, le lieu où l'on ne prend plus pied ni ne maîtrise rien. Calvin, dans son Harmonie des évangélistes, relève que Jésus fait délibérément quitter le rivage à Simon avant d'agir, pour qu'on ne puisse attribuer la pêche à un lieu particulièrement poissonneux plutôt qu'à sa parole.
rhema Luc emploie ῥῆμα (rhēma) et non λόγος (logos), deux mots que le grec distingue et que le français rend indifféremment par « parole ». Le rhēma désigne la parole prononcée, ponctuelle, adressée ici et maintenant à Simon, non le discours ou la raison universelle que porte logos. Segond traduit « ta parole » sans pouvoir garder cette nuance ; c'est pourtant elle qui fait la force de la réponse de Simon, qui obéit non à un principe mais à une voix qui vient de lui parler.
zogron ζωγρῶν, du verbe zōgreō, signifie littéralement « capturer vivant », terme employé à l'origine pour les prisonniers de guerre épargnés plutôt que tués. Segond traduit par la formule devenue proverbiale « pêcheur d'hommes », qui garde l'image de la pêche mais efface ce que le verbe grec ajoutait : non prendre pour tuer, comme le poisson tiré de l'eau meurt, mais prendre pour faire vivre. Chrysostome, commentant la même parole dans sa forme parallèle chez Matthieu, relève ce renversement : la pêche de Simon nourrissait la mort du poisson, celle que Jésus lui confie donne la vie à ceux qu'elle attrape.
3 textes, un fil

Le sol ↓ profondeur

D'où parlent ces textes

Une Église divisée par ses sages

Corinthe, au milieu du premier siècle, est une ville cosmopolite et un port de commerce où la rhétorique et la philosophie font autorité sociale. Les chrétiens de la communauté se réclament de maîtres rivaux — Paul, Apollos, Céphas — jugeant leur foi à l'aune de l'éloquence de celui qui les a formés. Paul écrit cette lettre vers 54-55, depuis Éphèse, pour dénoncer ce critère mondain appliqué à l'annonce de l'Évangile.

Une vocation sur l'eau, non dans le désert

Le récit de la pêche miraculeuse est propre à Luc : Marc et Matthieu situent l'appel de Simon dans la sobriété d'un ordre bref, sans prodige préalable. Luc, historien soucieux d'enchaînement, fait culminer l'enseignement donné depuis la barque en un signe qui bouleverse Simon avant qu'il ne reçoive sa mission, selon un schéma proche des vocations prophétiques d'Ésaïe 6 ou de Jérémie 1, où la rencontre précède et fonde l'envoi.

Le pont ↓ profondeur

Jeter le filet une fois de plus

Tu as pu prier de longues années sans qu'aucune émotion ne vienne confirmer que quelqu'un t'écoutait, répétant les mêmes mots dans le silence apparent d'une absence. Rien ne te garantissait, à l'instant où tu ouvrais la bouche, qu'il y avait une prise possible au bout de cette parole lancée dans le vide. Et pourtant, si tu as continué, ce n'est pas parce que tu avais des raisons de croire au résultat, mais parce qu'une parole reçue plus tôt te tenait encore debout — c'est cette obéissance-là, antérieure à toute preuve, que Simon met dans son filet quand il dit : sur ta parole.

Le geste aujourd'hui

Se laisser rejoindre

Avant de reprendre ta journée, reste un instant avec la phrase de Simon.

Redis lentement, à voix basse, « sur ta parole, je jetterai le filet » — en pensant à ce que tu portes aujourd'hui sans certitude d'y voir du fruit.

Le psaume peut se prier debout, comme le faisaient les pèlerins montant à Jérusalem : il porte en lui la question de qui peut se tenir devant Dieu.

Quelle nuit sans prise portes-tu aujourd'hui, et qu'est-ce qui te ferait encore jeter le filet ?

Les racines → exploration

Ce que les anciens y ont lu

La sagesse folle, un scandale grec

Pour un auditeur grec du premier siècle, dire que la sagesse divine passe par la folie était une provocation directe : la paideia grecque plaçait le discours rhétorique au sommet des valeurs sociales. Chrysostome, dans ses homélies sur cette épître, insiste sur le fait que Paul ne méprise pas l'intelligence mais son usage comme critère d'appartenance à Dieu, retournant contre les sages de Corinthe leur propre vocabulaire.

Jean Chrysostome, Homélies sur la première épître aux Corinthiens

Un psaume des portes du Temple

Les versets suivants, non lus aujourd'hui, interpellent les portes de la ville — « Portes, élevez vos linteaux » — signe que ce psaume accompagnait une procession, peut-être celle qui fit monter l'arche à Jérusalem sous David selon 2 Samuel 6. La question « qui pourra monter » prend alors un sens concret : elle s'adresse à des pèlerins massés au pied du Temple, avant de devenir, dans la tradition chrétienne, une interrogation sur l'accès à Dieu lui-même.

Note historique, liturgie de procession au second Temple

Une image d'abord menaçante

Dans l'Ancien Testament, l'image du pêcheur d'hommes est presque toujours négative : en Amos 4,2 et Jérémie 16,16, Dieu envoie des pêcheurs pour saisir un peuple infidèle en vue du jugement. En reprenant cette image pour l'appliquer à Simon, Jésus la retourne complètement : le filet qui capturait pour perdre devient un filet qui rassemble pour sauver, inversion que plusieurs Pères ont relevée comme un signe propre au renversement de l'Évangile.

Cf. Amos 4,2 ; Jérémie 16,16

3 racines