dimanche 13 septembre 2026 · 24ème Semaine du Temps Ordinaire · vert ·
Comprend un livre deutérocanonique
La dette remise
Le pardon sans mesure
La rencontre ↓ profondeur · → exploration
Ce que dit le texte
Première lecture — Si 27, 30 – 28, 7 — Crampon
30Rancune et colère, voilà encore des choses abominables, et le pécheur les possède toutes deux. 1Celui qui se venge éprouvera la vengeance du Seigneur, qui tient un compte exact des péchés. 2Pardonne à ton prochain le tort qu'il t'a fait, et alors, quand tu prieras, tes péchés te seront remis. 3L'homme qui garde sa contre un autre homme, et qui demande à Dieu la guérison, comment le peut-il ? 4Il n'a pas de miséricorde pour un homme semblable à lui, et il prie pour ses propres péchés ! 5Lui-même, qui n'est que chair, garde rancune ; qui donc apaisera ses péchés ? 6Souviens-toi de la fin, et cesse ta haine ; souviens-toi de la corruption et de la mort, et observe les commandements. 7Souviens-toi des commandements, et ne garde pas de rancune contre le prochain ; souviens-toi de l' du Très-Haut, et pardonne l'offense.
natar Le texte hébreu de Ben Sira, conservé dans les fragments de la Guenizah du Caire, emploie ici natar (נָטַר), « garder, épier », le même verbe que Lévitique 19,18 emploie pour interdire de « garder rancune contre les fils de ton peuple ». Le traducteur grec choisit mēnis (μῆνις), le mot même par lequel l'Iliade ouvre le récit de la colère d'Achille, une rancune qui couve sans s'éteindre. Crampon rend cela par « rancune », plus doux que la violence couvée du verbe hébreu ; la tradition rabbinique y voit la racine de toute vengeance différée, celle qui attend patiemment son heure.
berith Le mot que Crampon rend par « alliance » traduit le grec diathēkē (διαθήκη), lui-même écho de l'hébreu berith (בְּרִית), le lien scellé entre Dieu et son peuple depuis Abraham et le Sinaï. Diathēkē désigne aussi, en grec profane, un testament — l'engagement irrévocable d'un mourant envers ses héritiers, sens que les auteurs du Nouveau Testament reprendront pour parler de la mort du Christ. Se souvenir de l'alliance, ici, n'est pas se remémorer une clause juridique : c'est se rappeler qu'on a soi-même été objet d'un pardon avant d'être appelé à pardonner. Calvin, commentant Lévitique, tient le même lien : nul ne peut invoquer l'alliance pour soi et la refuser à son frère.
1 l'Éternel! Que tout ce qui est en moi bénisse son saint nom! 2Mon âme, bénis l'Éternel, Et n'oublie aucun de ses bienfaits! 3C'est lui qui pardonne toutes tes iniquités, Qui te guérit de toutes tes maladies; 4C'est lui qui délivre ta vie de la fosse, Qui te couronne de et de miséricorde; 9Il ne conteste pas sans cesse, Il ne garde pas sa colère à toujours; 10Il ne nous traite pas selon nos péchés, Il ne nous punit pas selon nos iniquités. 11Mais autant les cieux sont élevés au-dessus de la terre, Autant sa bonté est grande pour ceux qui le craignent; 12Autant l'orient est éloigné de l'occident, Autant il éloigne de nous nos transgressions.
barekh Le verbe hébreu barekh (בָּרֵךְ) partage sa racine avec berekh (בֶּרֶךְ), le genou : bénir, étymologiquement, c'est fléchir le genou devant quelqu'un, reconnaître une grandeur qui dépasse la sienne. Segond traduit « bénis », qui en français s'est affaibli en formule de politesse, alors que le texte appelle l'âme entière, nèphèsh (נֶפֶש), à ce geste de tout le corps. Les rabbins liront ce psaume comme celui où l'âme s'adresse à elle-même l'ordre qu'elle ne parvient pas toujours à se donner spontanément : bénir n'est pas un sentiment mais un acte de volonté renouvelé chaque matin.
chesed Le mot que Segond rend par « bonté » est ici chesed (חֶסֶד), terme central de tout l'Ancien Testament, que les traducteurs ont rendu tour à tour par « miséricorde », « grâce » ou « fidélité », sans qu'aucun mot français ne l'épuise. Le chesed n'est pas un sentiment mais un engagement : la loyauté que Dieu maintient envers son alliance, même quand son partenaire humain y a failli. Calvin, commentant ce psaume, insiste sur le fait que cette bonté n'est pas seulement un pardon ponctuel mais une couronne — une royauté même de la grâce, posée sur la tête de qui n'avait rien mérité.
Deuxième lecture — Rm 14, 7-9 — Segond 1910
7Car nul de nous ne vit pour lui-même, et nul ne meurt pour lui-même. 8Si nous vivons, nous vivons pour le ; et si nous mourons, nous mourons pour le Seigneur. Soit donc que nous vivions, soit que nous mourions, nous sommes du Seigneur. 9Car Christ est mort et il a vécu, afin de sur les morts et sur les vivants.
kurios Le mot grec kurios (κύριος), « Seigneur », traduit dans la Septante le tétragramme divin YHWH : l'appliquer à Christ, comme Paul le fait ici sans transition, revient à lui attribuer le nom même que l'Ancien Testament réservait à Dieu seul. Segond garde « Seigneur » avec une majuscule, choix théologique plus que grammatical, puisque le grec ne distingue pas la casse. Toute la phrase de Paul — vivre pour lui, mourir pour lui, lui appartenir — repose sur cette identification silencieuse, que les conciles mettront des siècles à formuler mais que le texte tient déjà pour acquise.
kurieusē Le verbe grec kurieusē (κυριεύσῃ), « afin de dominer », partage sa racine avec kurios, « Seigneur », deux versets plus haut : littéralement, le Christ meurt et revit pour « seigneurier » sur les morts et les vivants, pour être Seigneur en acte et non seulement en titre. Segond traduit par « dominer », qui rend le sens mais perd le jeu de mots que l'oreille grecque percevait aussitôt. Chrysostome, dans son homélie sur ce chapitre, note que cette seigneurie s'exerce par la mort même du Seigneur, et non malgré elle : la Pâque du Christ fonde son autorité sur les vivants et les morts au lieu de la lui retirer.
Évangile — Mt 18, 21-35 — Segond 1910
21Alors Pierre, s'étant approché, lui dit: Seigneur, combien de fois à mon frère, lorsqu'il péchera contre moi? Sera-ce jusqu'à sept fois? 22Jésus lui dit: Je te dis, non pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à septante fois sept fois. 23C'est pourquoi, le royaume des cieux est semblable à un roi qui voulut faire rendre compte à ses serviteurs. 24Quand il se mit à compter, on lui en amena un qui devait dix mille . 25Comme il n'avait pas de quoi payer, son maître ordonna qu'il fût vendu, lui, sa femme, ses enfants, et tout ce qu'il avait, et que la dette fût acquittée. 26Le serviteur, se jetant à terre, se prosterna devant lui, et dit: Seigneur, aie patience envers moi, et je te paierai tout. 27Ému de , le maître de ce serviteur le laissa aller, et lui remit la dette. 28Après qu'il fut sorti, ce serviteur rencontra un de ses compagnons qui lui devait cent deniers. Il le saisit et le serra à la gorge, en disant: Paie ce que tu me dois. 29Son compagnon, se jetant à terre, le suppliait, disant: Aie patience envers moi, et je te paierai. 30Mais l'autre ne voulut pas, et il alla le jeter en prison, jusqu'à ce qu'il eût payé ce qu'il devait. 31Ses compagnons, ayant vu ce qui était arrivé, furent profondément attristés, et ils allèrent raconter à leur maître tout ce qui s'était passé. 32Alors son maître le fit appeler, et lui dit: Méchant serviteur, je t'avais remis en entier ta dette, parce que tu m'en avais supplié; 33ne devais-tu pas aussi avoir pitié de ton compagnon, comme j'ai eu pitié de toi? 34Et son maître, irrité, le livra aux bourreaux, jusqu'à ce qu'il eût payé tout ce qu'il devait. 35C'est ainsi que mon Père céleste vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère de .
aphēsō Le verbe grec aphēsō (ἀφήσω), que Segond traduit par « pardonnerai-je », est le même mot que la parabole emploiera pour dire que le maître « remit la dette » au verset 27 : en grec, pardonner un péché et remettre une dette financière se disent avec le même verbe, aphiēmi (ἀφίημι), « relâcher, laisser aller ». La question de Pierre porte donc, sans qu'il le sache encore, sur une comptabilité : combien de fois faut-il annuler une créance ? Chrysostome, dans son homélie sur ce passage, note que Pierre croit déjà être généreux en proposant sept fois, alors que l'usage rabbinique de son temps n'exigeait qu'un pardon répété trois fois.
talanton Le mot grec talanton (τάλαντον), « talent », désigne à l'origine un poids avant de devenir la plus grande unité monétaire du monde antique : un seul talent d'argent valait environ six mille deniers, soit près de vingt années de salaire d'un ouvrier. Dix mille talents représentent donc une somme proprement inimaginable, plusieurs fois le budget annuel d'une province romaine entière — un chiffre que l'auditoire de Jésus ne pouvait qu'entendre comme une hyperbole délibérée, impossible à rembourser en une vie entière. Segond garde le mot tel quel, faute d'équivalent, ce qui masque à l'oreille moderne l'énormité que percevait aussitôt l'auditeur du premier siècle. C'est cette disproportion, entre la dette remise et les cent deniers réclamés au compagnon quelques versets plus loin, qui porte tout le poids de la parabole.
splagchnistheis Le verbe grec splagchnistheis (σπλαγχνισθείς), « ému de compassion », vient de splagchna (σπλάγχνα), les entrailles, siège physique de l'émotion la plus intense dans l'anthropologie grecque et hébraïque. Ce n'est pas une pitié polie mais un bouleversement viscéral, le même mot qui décrit Jésus devant la foule affamée ou devant le lépreux. Segond traduit « ému de compassion », ce qui garde la force du geste sans pouvoir rendre l'image organique de l'original grec. Le maître de la parabole n'est donc pas seulement bienveillant : il est retourné au plus profond de lui-même, comme on l'est devant un enfant ou un mourant.
kardia Le texte grec dit littéralement apo tōn kardiōn hymōn (ἀπὸ τῶν καρδιῶν ὑμῶν), « du fond de vos cœurs » au pluriel, comme si chaque cœur portait sa propre part de résistance à vaincre. Segond unifie en « de tout son cœur », au singulier, ce qui lisse une nuance : Jésus ne demande pas un sentiment uniforme mais un travail intérieur propre à chacun, mené jusqu'au bout. La kardia hébraïque et grecque n'est pas le siège du sentiment mais celui de la décision et de l'intelligence pratique. Pardonner de tout cœur, ce n'est donc pas ressentir quelque chose, mais vouloir jusqu'au bout ce que la volonté seule peut soutenir dans la durée.
4 textes, un fil
Le sol ↓ profondeur
D'où parlent ces textes
Un livre entre deux canons
L'Ecclésiastique, ou Siracide, a été composé en hébreu vers 190 avant notre ère par Ben Sira, un sage de Jérusalem, puis traduit en grec par son petit-fils vers 132 avant notre ère, comme le rappelle le prologue du traducteur. Les Églises de la Réforme, suivant le canon hébreu palestinien, l'ont classé parmi les apocryphes ; l'Église catholique, suivant la Septante et le concile de Trente (1546), le tient pour deutérocanonique. Segond ne l'a donc jamais traduit ; c'est la version du chanoine Crampon, publiée en 1923, qui sert ici de texte.
Le discours communautaire
Le chapitre 18 de Matthieu forme le quatrième des cinq grands discours de l'évangile, celui que les commentateurs nomment « discours ecclésial » : il traite du petit enfant en modèle (18,1-5), de la brebis perdue (18,10-14), puis de la correction fraternelle (18,15-20) juste avant la question de Pierre. La parabole du serviteur impitoyable n'est donc pas un enseignement isolé sur le pardon individuel, mais la clé de voûte d'un enseignement entier sur la vie de la communauté naissante, où le pardon reçu doit structurer les rapports entre frères.
Le pont ↓ profondeur
La rancune qu'on croit garder pour soi
Tu as récité le Notre Père des centaines de fois, et la phrase « comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés » a longtemps glissé sur toi sans peser, une clause parmi d'autres dans une prière apprise avant l'âge de la comprendre. Puis un jour, en la prononçant, elle s'est arrêtée dans ta bouche, parce que tu savais exactement, avec un nom et un visage, à qui tu refusais encore ce pardon-là. Tu n'as pas pu continuer la prière comme si de rien n'était : la phrase t'avait rattrapé, elle qui te semblait si anodine, et tu as compris qu'elle n'était pas une formule mais une dette. C'est devant cette même mesure que le texte de ce dimanche te place, non pas pour t'accuser, mais pour que tu voies enfin ce qui t'a déjà été remis, avant de te demander ce que tu dois toi-même relâcher.
Le geste aujourd'hui
Se laisser rejoindre
Avant de refermer ce texte, prends un instant pour laisser remonter, sans le juger tout de suite, le nom de quelqu'un à qui tu n'as pas encore tout à fait pardonné.
Nomme cette personne devant Dieu, en silence, sans rien Lui demander pour l'instant — dis seulement son nom, et laisse-le regarder avec toi ce que tu portes encore.
Le pardon n'est pas un sentiment qu'on convoque sur commande ; c'est un chemin qu'on accepte de commencer, un jour après l'autre.
Qu'est-ce qui, en toi, préfère parfois garder la dette plutôt que de la voir effacée ?
Les racines → exploration
Ce que les anciens y ont lu
Chrysostome : la mesure du don reçu
Jean Chrysostome, commentant cette parabole, insiste sur la disproportion volontaire du récit : dix mille talents contre cent deniers, une distance que Jésus grossit à dessein pour que nul auditeur ne puisse s'y reconnaître à moitié. Il y voit un avertissement contre l'orgueil qui suit trop vite le pardon reçu : le serviteur, à peine délié de sa dette immense, se croit fondé à exiger jusqu'au dernier denier. Pour Chrysostome, l'oubli du don reçu est le péché le plus rapide à commettre, et le plus grave.
Jean Chrysostome, Homélies sur l'évangile de saint Matthieu, homélie LXI
Calvin : appartenir, vivre et mourir
Calvin, commentant ce passage de Romains, souligne que Paul ne dit pas seulement que le croyant doit servir le Seigneur, mais qu'il lui appartient déjà, corps et existence entière, « soit en vivant soit en mourant ». Il y voit le fondement de toute charité fraternelle : nul ne juge son frère avec justice s'il ne se rappelle d'abord que ce frère, comme lui, est la propriété d'un même maître. Le jugement que les Romains portaient les uns sur les autres, dit Calvin, oublie cette appartenance commune avant de juger la conduite d'autrui.
Jean Calvin, Commentaire sur l'épître aux Romains, ch. 14
Écho inversé de Lamek
Le chiffre « septante fois sept fois » que prononce Jésus reprend presque mot pour mot Genèse 4,24, où Lamek se vante que sa vengeance sera « septante fois sept fois » plus terrible que celle de Caïn. Les commentateurs anciens ont noté ce renversement délibéré : là où la première violence humaine s'enorgueillissait d'une démesure vengeresse, Jésus reprend le même chiffre pour fonder une démesure inverse, celle du pardon sans mesure. Le texte ne cite pas Lamek par hasard : il retourne son cantique de haine en promesse de grâce.