mardi 15 septembre 2026 · 24ème Semaine du Temps Ordinaire · blanc ·
Un seul corps
Membres d'un même corps, au pied de la croix
La rencontre ↓ profondeur · → exploration
Ce que dit le texte
Première lecture — 1 Co 12, 12-14.27-31a — Segond 1910
12 Car, comme le est un et a plusieurs , et comme tous les membres du corps, malgré leur nombre, ne forment qu'un seul corps, ainsi en est-il de Christ. 13 Nous avons tous, en effet, été dans un seul Esprit, pour former un seul corps, soit Juifs, soit Grecs, soit esclaves, soit libres, et nous avons tous été abreuvés d'un seul Esprit. 14 Ainsi le corps n'est pas un seul membre, mais il est formé de plusieurs membres. 27 Vous êtes le corps de Christ, et vous êtes ses membres, chacun en particulier. 28 Et Dieu a établi dans l'Église premièrement des apôtres, secondement des prophètes, troisièmement des docteurs, ensuite ceux qui ont le don des miracles, puis ceux qui ont les dons de guérir, de secourir, de gouverner, de parler diverses langues. 29 Tous sont-ils apôtres? Tous sont-ils prophètes? Tous sont-ils docteurs? Tous ont-ils le don des miracles? 30 Tous ont-ils le don des guérisons? Tous parlent-ils en langues? Tous interprètent-ils? 31 Aspirez aux dons les meilleurs. Et je vais encore vous montrer une par excellence.
sôma Le grec sôma désigne le corps organique, non un simple assemblage de parties mais une unité vivante que Paul applique directement à l'Église — ce n'est pas une comparaison qu'il file, il dit « ainsi en est-il de Christ », sans même écrire « ainsi en est-il de l'Église ». Segond traduit fidèlement par « corps », mais le français perd la charge physiologique du mot grec, familier dans le vocabulaire médical de l'époque, où Hippocrate et Galien l'emploient pour la solidarité des organes entre eux. Jean Chrysostome, dans ses homélies sur cette épître, insiste sur ce glissement : Paul ne dit pas que l'Église ressemble à un corps, il dit qu'elle est le corps du Christ. Calvin y voit le fondement de toute vie ecclésiale : nul chrétien n'existe pour lui-même, car il est organe d'un corps qui n'est pas le sien.
melosMelos signifie le membre articulé, la partie du corps dotée d'une fonction propre — le mot donnera plus tard « mélodie », l'accord des parties dans un tout. Segond garde « membres », traduction naturelle, mais elle n'a plus en français l'écho organique qu'a le grec, où chaque melos est indispensable précisément parce qu'il est différent des autres. Chrysostome relève que Paul choisit cette image contre toute tentation de hiérarchie spirituelle dans l'Église de Corinthe, où certains se vantaient de dons plus spectaculaires que d'autres. L'œil ne peut dire à la main qu'il n'a pas besoin d'elle : la diversité n'est pas un défaut à corriger mais la condition même de l'unité.
baptizôBaptizô signifie plonger, immerger complètement — le mot est emprunté au vocabulaire de la teinturerie, où l'étoffe plongée dans le bain change de couleur en profondeur. Segond traduit par « baptisés », translittération plus que traduction, ce qui est juste mais masque pour le lecteur français l'image concrète d'une immersion totale. Paul associe ici le baptême non à un rite individuel mais à une incorporation : on est baptisé « dans un seul Esprit », littéralement plongé dans lui, pour devenir un seul corps au-delà des clivages que Corinthe connaissait bien. Calvin y voit la preuve que le baptême n'unit pas seulement à Christ mais, par lui, à tous ceux qui portent le même signe.
hodosHodos désigne le chemin, la route qu'on parcourt — Paul l'emploie ici pour annoncer ce que le chapitre suivant va déployer, l'hymne à l'amour. Segond traduit « voie par excellence », rendant l'expression grecque kath' hyperbolên, littéralement « selon un excès », un dépassement de toute mesure. Le choix est heureux : il indique que ce qui suit n'est pas un charisme de plus dans la liste qui précède, mais ce qui les traverse et les excède tous. Chrysostome note que Paul, après avoir énuméré des dons hiérarchisés, refuse d'en faire un classement définitif et ouvre une route que chacun peut suivre, quels que soient ses dons reçus.
Psaume — Ps 99 (100), 1-2, 3, 4, 5 — Segond 1910
1 Poussez vers l'Éternel des , Vous tous, habitants de la terre! 2 Servez l'Éternel, avec joie, Venez avec allégresse en sa présence! 3 que l'Éternel est Dieu! C'est lui qui nous a faits, et nous lui appartenons; Nous sommes son peuple, et le troupeau de son pâturage. 4 Entrez dans ses portes avec des louanges, Dans ses parvis avec des cantiques! Célébrez-le, bénissez son nom! 5 Car l'Éternel est bon; sa dure toujours, Et sa de génération en génération.
teruah L'hébreu teruah n'est pas un simple cri : c'est le mot des trompettes du Jubilé, de l'acclamation royale à l'intronisation d'un roi, du cri de guerre aussi bien que de fête. Segond traduit par « cris de joie », ce qui restitue la dimension festive mais perd l'écho cultuel précis — teruah est le son du chofar qui proclame un règne qui commence. Les rabbins associent ce mot au Nouvel An juif, Roch ha-Chana, où le son du chofar rappelle à la fois le jugement et la royauté de Dieu sur toute la terre, exactement le thème de ce psaume.
yadaYada, « connaître » en hébreu, ne désigne pas un savoir théorique mais une connaissance expérimentale, la même racine que pour l'union conjugale dans la Genèse. Segond traduit par « sachez », qui est juste mais atténue la force du mot : il ne s'agit pas d'apprendre une information sur Dieu, mais d'entrer dans une relation où l'on se reconnaît son ouvrage. Calvin, commentant ce psaume, insiste sur ce lien entre connaissance et appartenance : reconnaître que Dieu nous a faits, c'est déjà se savoir son peuple, non par mérite mais par création.
hesedHesed est l'un des mots les plus riches de l'hébreu biblique, traduit tour à tour par bonté, grâce, fidélité, amour indéfectible selon les contextes — aucun mot français ne l'épuise. Segond choisit « bonté », option défendable mais insuffisante, car hesed implique un engagement, une loyauté d'alliance et non une simple bienveillance de tempérament. Les rabbins en font l'attribut par excellence de Dieu envers Israël, celui qui dépasse la stricte justice ; les Pères latins, traduisant par misericordia, y entendent déjà l'annonce de la miséricorde évangélique.
emunahEmunah vient de la même racine que « amen » — elle désigne la solidité, ce sur quoi on peut s'appuyer sans vaciller, plus que la fidélité au sens moderne d'une promesse tenue. Segond traduit « fidélité », ce qui est correct mais laisse dans l'ombre l'image physique de l'étai ou de la colonne portante que suggère la racine hébraïque. Dire amen à une parole, c'est reconnaître en elle cette même solidité — le psalmiste affirme donc que Dieu lui-même est le sol stable sur lequel les générations se succèdent sans qu'il cède.
Évangile — Stabat Mater. Jn 19, 25-27 — Segond 1910
25 Près de la croix de Jésus se tenaient sa mère et la sœur de sa mère, Marie, femme de Clopas, et Marie de Magdala. 26 Jésus, voyant sa mère, et auprès d'elle le disciple qu'il , dit à sa mère: , ton fils. 27 Puis il dit au disciple: Voilà ta mère. Et, dès ce moment, le disciple la .
agapaô Le verbe grec est agapaô, celui de l'amour que Jean réserve d'ordinaire pour désigner l'amour de Dieu ou l'amour du Christ pour les siens, et non phileô, l'affection plus commune. Segond traduit simplement « qu'il aimait », ce qui est fidèle mais efface la précision du choix lexical johannique : ce disciple, resté anonyme dans tout le quatrième évangile, est désigné par le même verbe que celui qui dit « Dieu a tant aimé le monde ». Origène et, après lui, plusieurs Pères y voient une invitation à ce que tout disciple se reconnaisse à cette place, aimé de ce même amour, au pied de la croix.
gynaiGynai, « femme », est le même mot que Jésus emploie déjà aux noces de Cana, en Jean 2, quand il dit à sa mère « femme, qu'y a-t-il entre moi et toi ». Segond garde « Femme » sans adoucir, ce qui peut surprendre en français où l'appellation semble froide, alors qu'en grec elle n'a rien d'irrespectueux — c'est une adresse solennelle, presque officielle. Augustin note que Jésus évite délibérément le mot « mère » à cet instant précis, comme si, du haut de la croix, il instituait une maternité nouvelle qui déborde le seul lien de chair.
ideIde, « voilà » ou « voici », est un impératif qui commande de regarder, presque de contempler — le même mot que Jean-Baptiste emploie en désignant Jésus : « voici l'Agneau de Dieu ». Segond traduit par « voilà », qui rend le geste de désignation mais perd la force de commandement du grec, plus proche d'un « regarde, vois » que d'une simple présentation. La scène acquiert ainsi la solennité d'une déclaration : ce n'est pas une consolation en passant, c'est un acte de fondation que Jésus prononce et que la mère et le disciple sont sommés de regarder en face.
eis ta idia L'expression grecque est eis ta idia, littéralement « dans ses propres choses », la même expression que Jean emploie au prologue pour dire que le Verbe « vint chez les siens ». Segond traduit « la prit chez lui », choix naturel qui perd cependant l'écho voulu par l'évangéliste entre les deux passages : le disciple accueille Marie exactement comme le Verbe était venu chez les siens, dans un mouvement de réciprocité. Les Pères latins traduiront par in sua, dans le sien propre, gardant cette résonance : recevoir Marie, c'est faire d'elle ce qui est déjà sien, l'intégrer dans son foyer le plus intime.
3 textes, un fil
Le sol ↓ profondeur
D'où parlent ces textes
Corinthe et la rivalité des dons
Vers 54-55, Paul écrit depuis Éphèse à une Église de Corinthe déchirée par la hiérarchie des dons spirituels : certains valorisaient le parler en langues comme preuve suprême de l'Esprit, au détriment des services plus discrets. Chrysostome, dans sa trentième homélie sur cette épître, rappelle que Paul construit l'image du corps précisément pour désamorcer cet orgueil spirituel qui menaçait de fracturer la communauté naissante.
Le testament du crucifié
La scène se situe au terme du procès romain, sur le lieu dit Golgotha, hors les murs de Jérusalem selon Jean 19,17. La tradition patristique, dès Origène au IIIe siècle, lit ces paroles comme un testament : dans l'Antiquité juive, confier sa mère à quelqu'un au moment de mourir engageait une responsabilité filiale réelle, non un geste symbolique. Le poème latin Stabat Mater, composé au XIIIe siècle, en gardera la mémoire liturgique jusqu'à aujourd'hui.
Le pont ↓ profondeur
Une parole qui t'assigne une place
Tu as pu vivre ceci : arriver dans une communauté, une famille par alliance, un lieu de service, sans rien y avoir mérité ni construit, et t'apercevoir peu à peu qu'une place t'y était faite que tu n'avais pas demandée. Ce n'est pas toi qui as choisi ce rôle ni négocié ton rang parmi les autres ; il t'a été donné, comme on reçoit un membre du corps, sans en discuter l'utilité ni la comparer aux autres. Ce texte te dit que devant Dieu, ta place dans le corps n'attend pas ta validation — elle t'attend, toi.
Le geste aujourd'hui
Se laisser rejoindre
Reste un instant devant cette double scène : un corps aux membres innombrables, et une mère confiée à un fils qu'elle n'avait pas mis au monde.
Nomme, en silence, une personne que Dieu semble t'avoir confiée sans que tu l'aies choisie — et confie-la à ton tour dans ta prière.
Ce texte peut se prier debout, comme Marie et le disciple se tenaient debout au pied de la croix — la position même du psaume d'aujourd'hui, qui invite à entrer, non à se prosterner d'abord.
Quelle place, dans le corps du Christ ou dans une famille que tu n'as pas choisie, t'a été donnée sans que tu l'aies demandée — et que ferais-tu si tu cessais de la mesurer à son éclat ?
Les racines → exploration
Ce que les anciens y ont lu
Chrysostome et le corps solidaire
Dans sa trentième homélie sur la première épître aux Corinthiens, Jean Chrysostome insiste sur le fait que Paul ne classe jamais les membres du corps selon leur éclat apparent : l'œil n'est pas supérieur au pied, il lui est seulement différent. Pour l'évêque d'Antioche, cette page vise directement l'orgueil de ceux qui, dans l'Église de son temps comme dans celle de Corinthe, mesuraient leur valeur à la visibilité de leur charisme plutôt qu'à leur service réel.
Jean Chrysostome, Homélies sur la première épître aux Corinthiens, IVe siècle
Calvin, l'unité qui oblige
Calvin commente ce chapitre en rappelant que nul membre du corps ne s'appartient à lui-même : l'œil voit pour la main autant que pour lui-même, et la main travaille pour tout le corps. Il en tire une conséquence concrète pour l'Église de Genève, où il insiste sur le devoir de chaque fidèle de mettre ses dons, même modestes, au service commun plutôt que de les jalouser ou de les cacher par fausse humilité.
Jean Calvin, Commentaire sur la première épître aux Corinthiens, 1546
Augustin et la mère de tous les vivants
Augustin, méditant sur cette scène johannique, y voit l'image de l'Église elle-même confiée au disciple bien-aimé, et le disciple confié à Marie comme à une mère. Il rapproche ce geste de celui d'Ève, appelée mère de tous les vivants en Genèse 3, pour faire de Marie, au pied de l'arbre de la croix, une nouvelle mère donnée à l'humanité rachetée — lecture reprise ensuite par une large tradition mariale.
Augustin, Traités sur l'évangile de Jean, tractat 119, Ve siècle