jeudi 17 septembre 2026 · 24ème Semaine du Temps Ordinaire · vert ·
Beaucoup aimer
Ce que la grâce, reçue sans mérite, produit dans une vie
La rencontre ↓ profondeur · → exploration
Ce que dit le texte
Première lecture — 1 Co 15, 1-11 — Segond
1 Je vous rappelle, frères, l' que je vous ai annoncé, que vous avez reçu, dans lequel vous avez persévéré, 2 et par lequel vous êtes sauvés, si vous le retenez tel que je vous l'ai annoncé ; autrement, vous auriez cru en vain.
3 Je vous ai avant tout, comme je l'avais aussi reçu, que Christ est mort pour nos péchés, selon les Écritures ; 4 qu'il a été enseveli, et qu'il est ressuscité le troisième jour, selon les Écritures ; 5 et qu'il est apparu à Céphas, puis aux douze. 6 Ensuite, il est apparu à plus de cinq cents frères à la fois, dont la plupart sont encore vivants, et dont quelques-uns sont morts. 7 Ensuite, il est apparu à Jacques, puis à tous les apôtres.
8 Après eux tous, il m'est aussi apparu à moi, comme à l' ; 9 car je suis le moindre des apôtres, je ne suis pas digne d'être appelé apôtre, parce que j'ai persécuté l'Église de Dieu. 10 Par la de Dieu je suis ce que je suis, et sa grâce envers moi n'a pas été vaine ; loin de là, j'ai travaillé plus qu'eux tous, non pas moi toutefois, mais la grâce de Dieu qui est avec moi. 11 Ainsi donc, que ce soit moi, que ce soient eux, voilà ce que nous prêchons, et c'est ce que vous avez cru.
euangelion Le grec euangelion désignait d'abord, dans l'usage impérial, l'annonce d'une victoire ou d'une naissance royale — un mot politique avant d'être religieux. Segond garde le mot grec francisé, « Évangile », plutôt que de le traduire par « bonne nouvelle » ; ce choix, hérité du latin evangelium, risque de figer en nom propre ce qui reste chez Paul un événement annoncé et reçu. Chrysostome insiste, dans son commentaire sur cette épître, sur le fait que Paul rappelle ici non une doctrine mais un événement daté, transmis de main en main comme un dépôt vivant.
paredōka Le verbe grec est paredōka, « j'ai transmis », exact pendant du parelabon, « j'ai reçu », au même verset. Segond traduit par « je vous ai enseigné », ce qui est défendable mais estompe le vocabulaire technique de la transmission rabbinique — recevoir puis remettre une tradition comme un dépôt. Les exégètes reconnaissent ici l'une des plus anciennes formules de foi du Nouveau Testament, antérieure de plusieurs années à la lettre elle-même. Calvin note que Paul se présente moins comme auteur que comme messager fidèle d'une parole qui ne lui appartient pas.
ektrōma Le grec ektrōma désigne littéralement un enfant mort-né ou une fausse couche, un mot dur, presque médical. Segond le rend par « avorton », conservant la violence du terme là où d'autres traductions adoucissent en « celui né hors terme ». Chrysostome relève que Paul choisit lui-même ce mot infamant pour dire l'irrégularité de son apostolat, apparu après coup, hors de l'ordre normal des témoins oculaires. Le mot dit une naissance qui n'aurait pas dû compter, et qui pourtant est comptée.
charis Le grec charis, que Segond traduit régulièrement par « grâce », porte dans le grec profane l'idée d'une faveur accordée sans mérite, souvent liée à l'agrément ou à la beauté. Paul en fait le mot central de sa théologie de la justification et le répète trois fois dans ce seul verset, comme s'il ne pouvait se dire autrement qu'à partir de ce don reçu. Augustin, dans sa controverse avec Pélage, s'appuiera précisément sur ce verset pour soutenir qu'aucun mérite antérieur n'explique l'apostolat de Paul.
Psaume — Ps 117 (118), 1-2, 16-17, 28.21 — Segond
1 Louez l'Éternel, car il est bon, Car sa dure à toujours ! 2 Qu'Israël dise : Sa miséricorde dure à toujours !
16 La droite de l'Éternel est élevée, La droite de l'Éternel manifeste sa puissance. 17 Je ne mourrai pas, je vivrai, Et je raconterai les œuvres de l'Éternel.
28 Tu es mon Dieu, et je te louerai ; Mon Dieu ! je t'exalterai. 21 Je te loue, parce que tu m'as , Parce que tu m'as sauvé.
chesed L'hébreu chesed, ici traduit « miséricorde », ne désigne pas d'abord un sentiment de pitié mais la fidélité tenace d'un partenaire d'alliance — un amour qui tient bon. Segond, suivant la tradition de la Vulgate latine (misericordia), oriente le mot vers la compassion, quand l'hébreu insiste davantage sur la constance que sur l'émotion. Calvin, commentant ce psaume, souligne que le refrain répété — « car sa miséricorde dure à toujours » — n'est pas un ornement liturgique mais l'affirmation que Dieu ne se dédit jamais de son alliance, même quand Israël faillit.
anah Le verbe hébreu anah, « répondre » ou « exaucer », suppose un appel préalable resté par définition sans réponse immédiate : on ne dit exaucé que celui qui a d'abord crié dans le silence. Segond traduit fidèlement par « exaucé », mais perd la construction hébraïque qui enchaîne littéralement « je t'ai appelé... tu m'as répondu », plus proche du dialogue que de l'octroi d'une faveur. Ce verset, chanté dans le Hallel juif à la fête de Pâque, est aussi celui que les évangiles associent, quelques versets plus loin dans le même psaume, à l'entrée de Jésus à Jérusalem.
Évangile — Lc 7, 36-50 — Segond
36 Un pharisien pria Jésus de manger avec lui. Jésus entra dans la maison du pharisien, et se mit à table. 37 Et voici, une femme qui se trouvait dans la ville, ayant su qu'il était à table dans la maison du pharisien, apporta un vase d'albâtre plein de parfum, 38 et se tint derrière, aux pieds de Jésus. Elle pleurait ; et bientôt elle lui mouilla les pieds de ses larmes, puis les essuya avec ses cheveux, les couvrit de baisers, et les oignit de parfum.
39 Le pharisien qui l'avait invité, voyant cela, dit en lui-même : Si cet homme était prophète, il connaîtrait qui et de quelle espèce est la femme qui le touche, il connaîtrait que c'est une pécheresse. 40 Jésus prit la parole, et lui dit : Simon, j'ai quelque chose à te dire. — Maître, parle, répondit-il. — 41 Un créancier avait deux débiteurs : l'un devait cinq cents deniers, et l'autre cinquante. 42 Comme ils n'avaient pas de quoi payer, il leur remit à tous deux leur dette. Lequel l'aimera le plus ? 43 Simon répondit : Celui, je pense, auquel il a le plus remis. Jésus lui dit : Tu as bien jugé.
44 Puis, se tournant vers la femme, il dit à Simon : Vois-tu cette femme ? Je suis entré dans ta maison, et tu ne m'as point donné d'eau pour laver mes pieds ; mais elle, elle les a mouillés de ses larmes, et les a essuyés avec ses cheveux. 45 Tu ne m'as point donné de baiser ; mais elle, depuis que je suis entré, elle n'a point cessé de me baiser les pieds. 46 Tu n'as point versé d'huile sur ma tête ; mais elle, elle a versé du parfum sur mes pieds. 47 C'est pourquoi, je te le dis, ses nombreux péchés ont été pardonnés : car elle a . Mais celui à qui l'on pardonne peu aime peu.
48 Et il dit à la femme : Tes péchés sont pardonnés. 49 Ceux qui étaient à table avec lui se mirent à dire en eux-mêmes : Qui est celui-ci, qui pardonne même les péchés ? 50 Mais Jésus dit à la femme : Ta t'a sauvée, va en paix.
hamartōlos Le grec hamartōlos vient du verbe hamartanein, « manquer la cible » — l'image est balistique avant d'être morale. Segond traduit sobrement « pécheresse », mais le mot porte, dans le contexte social de l'époque, la connotation de la femme publiquement connue, exclue de la table des justes. Luc précise seulement « qui se trouvait dans la ville », formule discrète que la tradition patristique, dès Origène, a parfois lue comme une allusion à une réputation de prostitution, sans jamais l'affirmer noir sur blanc.
agapan Le verbe grec est ēgapēsen, de agapan, l'amour qui se donne plutôt que celui qui désire (erōs) ou celui de l'amitié (philia). Segond traduit justement par « aimer », mais l'ordre logique de la phrase a fait débat depuis les Pères : le pardon précède-t-il l'amour, ou l'amour manifeste-t-il un pardon déjà reçu ? Augustin tranche pour la seconde lecture, appuyé sur la parabole des deux débiteurs que Jésus vient de raconter, où c'est la remise de la dette qui produit l'amour, non l'inverse.
pistis Le grec pistis, que Segond rend par « foi », désigne moins une adhésion intellectuelle qu'une confiance qui s'engage, un appui qu'on prend sur quelqu'un. Jésus ne dit pas à la femme « ton amour t'a sauvée », alors qu'il vient de louer son amour devant Simon — il déplace le dernier mot vers la foi. Calvin y voit la preuve que l'amour manifesté n'était que le fruit visible d'une confiance déjà accordée avant même d'entrer dans la maison ; le verbe grec au parfait, sesōken, indique un salut acquis et durable, non une émotion du moment.
3 textes, un fil
Le sol ↓ profondeur
D'où parlent ces textes
Une formule antérieure à la lettre
Quand Paul écrit vers 55 aux Corinthiens, l'Église y discute pour savoir s'il existe une résurrection des morts. Il ne développe pas d'abord un argument : il rappelle une formule qu'il a lui-même reçue, sans doute lors de sa visite à Jérusalem chez Pierre et Jacques quelques années après sa conversion (Ga 1, 18-19). Les exégètes s'accordent à y reconnaître l'un des textes les plus anciens du Nouveau Testament, antérieur même aux évangiles écrits.
Un repas chez un pharisien
Simon, comme le précise Luc plus loin (v. 40), invite Jésus par curiosité ou par égard social plutôt que par affection : il omet les gestes d'hospitalité ordinaires — eau pour les pieds, baiser d'accueil, huile parfumée sur la tête — que la femme accomplit en excès. Les convives, selon l'usage antique, mangeaient allongés sur le côté, pieds tournés vers l'extérieur du triclinium, ce qui rendait son geste à la fois possible et publiquement visible de tous.
Le pont ↓ profondeur
Ce qu'on doit ne se rembourse pas, il se reçoit
Il y a des moments où tu mesures, bien après coup, l'ampleur de ce qui t'a été pardonné sans que tu l'aies même demandé — une parole dure que tu regrettes depuis des années, remise sans condition par quelqu'un qui aurait eu toutes les raisons de te la faire payer. Tu ne peux rien reprendre de ce don, seulement le reconnaître, et cette reconnaissance change la manière dont tu te tiens désormais devant cette personne, et devant Dieu qui l'a rendue capable de te pardonner ainsi. Ce n'est pas ta bonne conduite qui a précédé ce pardon : c'est le pardon qui, en te rejoignant sans condition, a fini par produire en toi un amour que tu n'aurais pas su fabriquer seul.
Le geste aujourd'hui
Se laisser rejoindre
Reste un instant avec la question de savoir ce que la grâce a déjà produit en toi sans que tu l'aies mérité.
Nomme devant Dieu, en silence, une chose qui t'a été pardonnée sans condition, et laisse monter ce qu'elle a réellement produit en toi depuis.
Le verset 21 du psaume, « tu m'as exaucé », appartient au Hallel chanté à Pâque dans la tradition juive : il n'a donc jamais été prié seul, mais toujours au sein d'une action de grâce communautaire.
Qu'est-ce qui, en toi, n'a jamais fini de se convertir depuis que tu as reçu ce que tu n'avais pas mérité ?
Les racines → exploration
Ce que les anciens y ont lu
Chrysostome et le mot infamant
Dans ses Homélies sur la première épître aux Corinthiens, Jean Chrysostome s'arrête longuement sur l'emploi du mot « avorton » par Paul lui-même. Il y voit non une fausse humilité mais l'exactitude d'un homme qui refuse de gommer l'irrégularité de son entrée dans l'apostolat, apparue après la mort et la résurrection, hors de l'ordre normal des Douze. Cette exactitude, note Chrysostome, est elle-même une forme de la grâce qu'il proclame.
Jean Chrysostome, Homélies sur la Première épître aux Corinthiens, XXXVIIIe homélie
Calvin et l'ordre du pardon
Calvin, dans son commentaire sur l'évangile selon Luc, insiste sur l'ordre exact de la parabole des deux débiteurs : ce n'est pas l'amour de la femme qui obtient le pardon, c'est le pardon déjà accordé qui se manifeste en amour. Il met en garde contre une lecture qui ferait du zèle de cette femme la cause de sa justification, alors que Jésus la fonde tout entière sur la foi qu'il salue au dernier verset.
Jean Calvin, Commentaire sur l'harmonie évangélique, sur Luc 7
Le Hallel pascal
Le psaume 118 conclut le Hallel, la série de psaumes 113 à 118 chantés à Pâque dans la tradition juive, attestée dès l'époque du Second Temple. C'est très probablement ce même psaume que Jésus et ses disciples chantent après le dernier repas, selon Matthieu 26, 30, juste avant de se rendre au mont des Oliviers.
Tradition liturgique juive du Hallel ; cf. Mt 26, 30