samedi 19 septembre 2026 · 24ème Semaine du Temps Ordinaire · vert ·
Le grain
Ce qui doit mourir avant de porter du fruit
La rencontre ↓ profondeur · → exploration
Ce que dit le texte
Première lecture — 1 Co 15, 35-37.42-49 — Segond, 1910
35 Mais quelqu'un dira: Comment les morts ressuscitent-ils, et avec quel corps reviennent-ils? 36 ! ce que tu sèmes ne devient pas vivant, s'il ne meurt au préalable. 37 Et ce que tu sèmes, ce n'est pas le corps qui naîtra; c'est un simple grain, de blé peut-être, ou de quelque autre semence; 42 Ainsi en est-il de la résurrection des morts. Le corps est semé corruptible; il ressuscite incorruptible; 43 il est semé méprisable, il ressuscite glorieux; il est semé infirme, il ressuscite plein de force; 44 il est semé , il ressuscite corps spirituel. S'il y a un corps animal, il y a aussi un corps spirituel. 45 C'est pourquoi il est écrit: Le premier homme, Adam, devint une . Le dernier Adam est devenu un . 46 Mais ce qui est spirituel n'est pas le premier, c'est ce qui est animal; ce qui est spirituel vient ensuite. 47 Le premier homme, tiré de la terre, est ; le second homme est du ciel. 48 Tel est le terrestre, tels sont aussi les terrestres; et tel est le céleste, tels sont aussi les célestes. 49 Et de même que nous avons porté l'image du terrestre, nous porterons aussi l'image du céleste.
aphrôn Le mot grec est aphrôn, littéralement « sans phren », sans ce siège du discernement que les Grecs plaçaient dans la poitrine. Segond traduit par « insensé », ce qui rend la rudesse de l'apostrophe mais efface l'image concrète d'un homme privé de l'organe même du jugement. Paul ne traite pas son interlocuteur de fou furieux : il dit que sa question, posée depuis la seule logique du monde visible, ne peut pas atteindre la chose dont elle parle. Chrysostome, dans ses homélies sur cette épître, note que l'apôtre commence toujours par ébranler l'évidence avant d'annoncer le mystère.
psychikon Segond traduit psychikon par « animal », ce qui prête à confusion pour un lecteur moderne : il ne s'agit pas de la bête, mais de ce qui relève de la psychè, l'âme comme principe de la vie naturelle, celle qu'on partage avec tout être vivant depuis Adam. Le corps psychique est donc le corps mû par le souffle de vie reçu à la création, non un corps inférieur ou honteux. Calvin insiste sur ce point dans son commentaire : la faiblesse n'est pas dans la matière du corps mais dans le régime sous lequel il vit encore, celui de la corruption, en attendant d'être repris sous un régime spirituel.
psychèn zôsan L'expression « âme vivante », psychèn zôsan, cite mot pour mot la Genèse selon la traduction grecque des Septante : Adam reçoit le souffle de Dieu et devient un vivant parmi les vivants. Segond garde la littéralité de la citation, ce qui est le bon choix ici puisque Paul construit toute son argumentation sur l'écart entre ce premier texte et ce qu'il lui oppose au verset suivant. Origène, puis Chrysostome après lui, lisent dans ce redoublement — Adam vivant, le Christ vivifiant — la clé de toute l'anthropologie paulinienne.
pneuma zôopoioun Face à l'âme vivante d'Adam, Paul forge une expression sans précédent scripturaire : pneuma zôopoioun, esprit qui fait vivre, que Segond rend par « esprit vivifiant ». Le verbe zôopoieô n'est pas un simple synonyme de vivre : il désigne l'acte de communiquer la vie à ce qui ne l'a pas par soi-même. Le dernier Adam ne reçoit donc pas la vie, à la différence du premier : il la donne, ce que Chrysostome souligne comme la différence de nature entre les deux têtes de l'humanité.
choïkos Le mot choïkos vient de chous, la poussière ou l'argile, le mot même de Genèse 2 pour la matière dont Adam fut façonné. Segond traduit par « terrestre », qui est juste mais un peu pâle : il perd le lien direct avec la scène du potier divin pétrissant la glaise. Garder ce lien à l'esprit évite un contresens fréquent, celui d'opposer un corps méprisable à un corps noble, alors que Paul oppose seulement deux moments d'une même histoire, celle d'une poussière appelée à porter un jour l'image céleste.
4 Quand je suis dans la crainte, En toi je . 5 Je me confie en Dieu, je ne crains rien: Que peut me faire un ? 10 Mes ennemis reculent, au jour où je crie; Je sais que Dieu est pour moi. 11 Je me glorifierai en Dieu, en sa parole; 12 Je me confie en Dieu, je ne crains rien: Que peut me faire un homme? 13 O Dieu! je dois accomplir les voeux que je t'ai faits; Je t'offrirai des actions de grâces. 14 Car tu as délivré mon âme de la mort, Tu as garanti mes pieds de la chute,
batach Le verbe hébreu est batach, qui décrit moins un sentiment qu'un poids qu'on dépose ailleurs que sur soi — l'image sous-jacente est celle de qui s'appuie de tout son corps sur un mur ou un bâton pour ne pas tomber. Segond traduit régulièrement par « se confier », ce qui est fidèle, mais l'usage français a affaibli le mot en une nuance psychologique alors que l'hébreu garde le geste physique de l'appui. Le psaume répète ce verbe quatre fois en quatorze versets : ce n'est pas une déclaration isolée mais un déplacement du poids, recommencé à chaque vague de peur.
basarBasar désigne la chair au sens le plus concret, celle qui se blesse, vieillit et meurt — le mot que la Genèse emploie pour toute créature vivante. Segond choisit ici « un être de chair », option littérale qui restitue bien le contraste voulu par le psalmiste : ce qui est mortel et périssable ne peut rien contre celui qui s'appuie sur ce qui ne meurt pas. Les commentateurs rabbiniques rapprochent ce verset des formules d'Ésaïe sur la fragilité de toute chair, comme pour dire que la peur elle-même se mesure à l'aune de sa cause, nécessairement limitée.
Évangile — Lc 8, 4-15 — Segond, 1910
4 Comme une grande foule s'assemblait, et que de toutes les villes on venait à lui, il dit cette : 5 Un semeur sortit pour semer sa semence. Comme il semait, une partie de la semence tomba le long du chemin: elle fut foulée aux pieds, et les oiseaux du ciel la mangèrent. 6 Une autre partie tomba sur le roc: quand elle fut levée, elle sécha, parce qu'elle n'avait point d'humidité. 7 Une autre partie tomba au milieu des épines: les épines crûrent avec elle, et l'étouffèrent. 8 Une autre partie tomba dans la bonne terre: quand elle fut levée, elle donna du fruit au centuple. Après avoir ainsi parlé, Jésus dit à haute voix: Que celui qui a des oreilles pour entendre entende! 9 Ses disciples lui demandèrent ce que signifiait cette parabole. 10 Il répondit: Il vous a été donné de connaître les du royaume de Dieu; mais pour les autres, cela leur est dit en paraboles, afin qu'en voyant ils ne voient point, et qu'en entendant ils ne comprennent point. 11 Voici ce que signifie cette parabole: La semence, c'est la parole de Dieu. 12 Ceux qui sont le long du chemin, ce sont ceux qui entendent; puis le diable vient, et enlève de leur coeur la parole, de peur qu'ils ne croient et soient sauvés. 13 Ceux qui sont sur le roc, ce sont ceux qui, lorsqu'ils entendent la parole, la reçoivent avec joie; mais ils n'ont point de , ils croient pour un temps, et ils succombent au moment de la tentation. 14 Ce qui est tombé parmi les épines, ce sont ceux qui, ayant entendu la parole, s'en vont, et la laissent étouffer par les , les richesses et les plaisirs de la vie, et ils ne portent point de fruit qui vienne à maturité. 15 Ce qui est tombé dans la bonne terre, ce sont ceux qui, ayant entendu la parole avec un coeur honnête et bon, la retiennent, et portent du fruit avec .
parabolè Le mot grec parabolè signifie littéralement ce qu'on jette à côté, une comparaison posée près d'une réalité pour en éclairer le relief sans jamais s'y substituer. Segond garde le mot tel quel, translittéré depuis longtemps en français, ce qui fait oublier son sens actif : la parabole n'illustre pas une vérité déjà connue, elle la produit chez celui qui accepte de s'y tenir assez longtemps. Chrysostome remarque que Jésus choisit ce mode précisément pour les foules, non par mépris, mais parce que la vérité du royaume ne se donne pas comme une information qu'on reçoit, mais comme un chemin qu'on parcourt.
mystèriaMystèria ne désigne pas un secret réservé à des initiés au sens des cultes antiques, mais ce qui reste caché tant que Dieu lui-même ne le révèle pas ; le mot appartient au vocabulaire de l'apocalyptique juive avant d'entrer dans celui des évangiles. Segond traduit fidèlement par « mystères », mais le lecteur français y entend trop souvent une énigme intellectuelle, alors que le mot grec pointe vers un don accordé, non vers une difficulté à résoudre. Ce qui est donné aux disciples n'est pas une explication supplémentaire de la parabole : c'est la disposition même qui permet de l'entendre.
riza La riza, la racine, est ce qui reste invisible sous la terre et sans quoi la tige la plus verte se dessèche au premier soleil. Segond rend le mot sans le trahir, mais il faut se garder d'en faire une image seulement décorative : chez Luc, l'absence de racine décrit un état réel de l'auditeur, celui qui a reçu la parole avec joie mais sans qu'elle descende jusqu'au lieu où se prennent les décisions qui coûtent. Origène, commentant ce passage, associe la racine à la tenue dans l'épreuve plus qu'à la simple durée du temps.
merimnai Le texte grec accumule trois génitifs, merimnôn kai ploutou kai hèdonôn, les soucis, la richesse et les plaisirs, comme trois haies d'épines qui poussent ensemble sans qu'on les ait semées. Segond traduit terme à terme, ce qui est juste, mais l'ordre grec place en tête le souci, non l'argent : ce n'est donc pas d'abord l'abondance qui étouffe la parole, mais l'inquiétude permanente qui occupe le même terrain qu'elle. Calvin note que ce sont les épines les plus difficiles à arracher, parce qu'elles ne se présentent pas comme un péché mais comme une prudence raisonnable.
hypomonèHypomonè, que Segond traduit par « persévérance », vient d'un verbe qui signifie rester dessous, tenir la charge sans la déposer. Ce n'est pas la patience passive d'attendre que le temps passe, mais la tenue active de qui porte un poids sur la durée sans le lâcher. Paul emploie le même mot pour décrire l'épreuve qui produit l'espérance en Romains 5, ce qui suggère que la bonne terre de la parabole n'est pas un sol naturellement fertile mais un sol qui a appris, par l'épreuve, à ne pas rendre la semence.
3 textes, un fil
Le sol ↓ profondeur
D'où parlent ces textes
Corinthe et le corps
À Corinthe, une partie de l'assemblée doute non de Dieu mais de la résurrection de la chair : la culture grecque environnante, pétrie de platonisme, tient le corps pour une prison dont l'âme doit se délivrer, non pour une réalité promise à la gloire. Paul ne discute pas cette philosophie de front ; il répond par l'image du grain, empruntée au vocabulaire agricole que tout Corinthien connaît, pour montrer qu'une continuité et une transformation radicale peuvent coexister sans contradiction. La lettre date, selon la chronologie la plus communément reçue, du milieu des années 50, depuis Éphèse.
Une parabole devant la foule
Luc situe cette parabole au cœur du ministère galiléen, quand les foules affluent de toutes les villes. La citation du verset 10, tirée d'Ésaïe 6, 9-10, est l'une des plus reprises du Nouveau Testament : elle dit que la parole peut être entendue sans être reçue, vue sans être vue. Le décor agraire — chemin battu, sol pierreux peu profond, ronces, bonne terre — correspond aux quatre situations qu'un paysan de Galilée pouvait croiser en une seule parcelle, ce qui ancre la parabole dans une observation très concrète du pays.
Le pont ↓ profondeur
Sous la terre
Il y a des saisons où prier ne produit rien que tu puisses sentir : aucune paix perceptible, aucune réponse identifiable, seulement le geste répété de te tourner vers Dieu sans rien recevoir en retour que tu puisses nommer. Tu continues pourtant, non par une force que tu aurais trouvée en toi, mais parce que quelque chose en toi refuse d'arrêter le geste, comme une racine qui continue de chercher l'eau sous une terre qui ne montre à la surface aucun signe de vie. Ce que le texte de ce jour appelle grain semé et enseveli, tu le connais peut-être déjà sous cette forme précise : ce qui ne meurt pas visiblement en toi peut pourtant, sans que tu le voies, être déjà en train de se défaire pour devenir autre chose devant Dieu.
Le geste aujourd'hui
Se laisser rejoindre
Avant de reprendre le cours du jour, reste un instant avec cette question simple : où en est, en toi, la parole que tu as déjà reçue ?
Choisis un verset ou une parole qui t'a marqué autrefois, même si tu ne sais plus très bien pourquoi, et dis-la lentement devant Dieu, sans chercher à la comprendre davantage — laisse-la seulement reposer.
Il n'est pas nécessaire de ressentir quoi que ce soit pour que ce geste ait un sens : la semence ne sait pas non plus qu'elle germe.
Quelle parole reçue il y a longtemps attend peut-être encore, enfouie en toi, de porter du fruit ?
Les racines → exploration
Ce que les anciens y ont lu
Chrysostome : la même graine, un autre corps
Dans son homélie sur ce chapitre, Jean Chrysostome insiste sur le fait que Paul ne décrit pas la création d'un corps nouveau à partir de rien, mais la transformation du même corps semé en terre. Il compare l'objection des Corinthiens à celle d'un homme qui, voyant un grain pourrir, nierait qu'il puisse jamais redevenir un épi, faute d'avoir attendu la moisson. Pour lui, l'incrédulité devant la résurrection est d'abord une impatience du regard, non un argument.
Jean Chrysostome, Homélies sur la première épître aux Corinthiens, XLI
Calvin : la foi qui ne supprime pas la peur
Calvin, commentant ce psaume, remarque que David ne prétend jamais avoir cessé de craindre : il dit seulement que sa crainte se tourne vers la confiance au lieu de se retourner contre lui-même. Pour le réformateur, c'est là la marque d'une foi réelle et non d'une insensibilité stoïcienne : le croyant continue de sentir le danger, mais il ne loge plus sa vie dans ce sentiment. Calvin y voit un modèle pour toute prière faite dans l'adversité, plus que pour les seules persécutions de David.
Jean Calvin, Commentaire sur le livre des Psaumes, Psaume 56
Grégoire le Grand : quatre terres, un seul champ
Grégoire le Grand refuse de lire les quatre terrains de la parabole comme quatre catégories fixes de personnes : il y voit plutôt des états successifs par lesquels un même cœur peut passer selon les moments de sa vie, tantôt chemin durci, tantôt roc, tantôt bonne terre. Cette lecture déplace la question du texte : il ne s'agit pas de savoir à quelle catégorie on appartient une fois pour toutes, mais de reconnaître, jour après jour, quel sol on offre à la parole reçue.