L'appel à table

Saint Matthieu, apôtre et évangéliste — Éphésiens 4, 1-7.11-13 ; Psaume 18 (19) ; Matthieu 9, 9-13

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Ce que dit le texte

Première lecture — Ep 4, 1-7.11-13 — Segond, 1910

1 Je vous exhorte donc, moi, le prisonnier dans le Seigneur, à marcher d'une manière digne de la qui vous a été adressée, 2 en toute humilité et douceur, avec patience, vous supportant les uns les autres avec charité, 3 vous efforçant de conserver l'unité de l'esprit par le lien de la paix. 4 Il y a un seul corps et un seul Esprit, comme aussi vous avez été appelés à une seule espérance par votre vocation; 5 il y a un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, 6 un seul Dieu et Père de tous, qui est au-dessus de tous, et parmi tous, et en tous. 7 Mais à chacun de nous la grâce a été donnée selon la mesure du don de Christ. 11 Et il a donné les uns comme apôtres, les autres comme prophètes, les autres comme évangélistes, les autres comme , 12 pour le perfectionnement des saints en vue de l'œuvre du ministère et de l' du corps de Christ, 13 jusqu'à ce que nous soyons tous parvenus à l'unité de la foi et de la connaissance du Fils de Dieu, à l'état d'homme fait, à la mesure de la stature parfaite de Christ.
klêsis klêsis désigne l'appel lui-même, l'acte par lequel on est convoqué, plutôt qu'un état stable. Segond traduit par « vocation », mot qui en français a glissé vers l'idée d'une orientation de vie ou d'un métier, alors que Paul, quelques versets plus haut dans la même lettre, parlait de « l'espérance qui s'attache à son appel » (Ep 1, 18) — un événement reçu, non une carrière choisie. Calvin, commentant ce passage, insiste sur le fait que cet appel demeure un acte gratuit de Dieu envers des hommes qui n'y avaient aucun titre, et que « marcher dignement » ne consiste pas à le mériter après coup mais à lui correspondre.
poimenas kai didaskalous Le grec ne met qu'un seul article devant poimenas kai didaskalous, « pasteurs et docteurs », alors qu'il en met un devant chacune des charges précédentes — apôtres, prophètes, évangélistes. Cela suggère une seule fonction envisagée sous deux aspects plutôt que deux charges distinctes, nuance que le français de Segond, qui égrène « les uns... les autres » de façon uniforme, ne rend pas. Jean Chrysostome note dans ses homélies que le docteur nomme la même charge que le pasteur du côté de l'enseignement : on ne paît pas sans instruire, on n'instruit pas sans paître.
oikodomê oikodomê vient de oikos, la maison, et signifie d'abord une construction, un bâtiment que l'on élève pierre après pierre. Segond traduit par « édification », latinisme devenu en français un mot presque moral, celui qu'on emploie pour dire qu'un propos « édifie » — on a perdu l'image concrète du chantier. Paul développe pourtant cette même image un peu plus haut dans la lettre, à propos d'un édifice bâti sur le fondement des apôtres et des prophètes (Ep 2, 20-22) : le corps grandit comme un mur s'élève, assemblage visible et lent.

Psaume — Ps 18 (19), 2-3, 4-5ab — Segond, 1910

2 Les cieux la gloire de Dieu, et l' manifeste l'oeuvre de ses mains. 3 Le jour en instruit un autre jour, la nuit en donne connaissance à une autre nuit. 4 Ce n'est pas un langage, ce ne sont pas des paroles dont le son ne soit point entendu: 5 leur retentissement parcourt toute la terre, leurs accents vont jusqu'au bout du monde.
mesapperim L'hébreu mesapperim vient de la racine safar, qui donne aussi bien « raconter » que « compter, dénombrer » — c'est la même racine qui forme sefer, le livre. Segond choisit « racontent », privilégiant l'image du récit, mais le mot porte aussi l'idée d'un compte tenu avec exactitude, comme si les cieux tenaient un registre ouvert de la gloire de Dieu. Augustin, méditant ce psaume, s'arrête précisément sur le paradoxe d'une parole « sans voix ni langage » qui pourtant se fait entendre de tous les peuples.
raqia raqia est le même mot qu'en Genèse 1, 6-8 pour le firmament qui sépare les eaux. Segond traduit ici par « étendue » plutôt que par « firmament », choix qui affaiblit l'écho entre les deux textes mais restitue le sens premier de la racine raqa, « aplatir, étendre en martelant le métal » — une surface façonnée, non un simple vide. La Septante rend le mot par stereôma, la solidité, lecture que reprennent plusieurs Pères grecs pour souligner la fermeté de l'œuvre créatrice.

Évangile — Mt 9, 9-13 — Segond, 1910

9 De là étant allé plus loin, Jésus vit un homme assis au bureau des péages, et qui s'appelait Matthieu. Il lui dit: Suis-moi. Cet homme se leva, et le suivit. 10 Comme Jésus était à table dans la maison, voici, beaucoup de et de gens de mauvaise vie vinrent se mettre à table avec lui et avec ses disciples. 11 Les pharisiens virent cela, et ils dirent à ses disciples: Pourquoi votre maître mange-t-il avec les publicains et les gens de mauvaise vie? 12 Ce que Jésus ayant entendu, il dit: Ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin de médecin, mais les malades. 13 Allez, et apprenez ce que signifie: Je prends plaisir à la , et non aux sacrifices. Car je ne suis pas venu appeler des justes, mais des .
telônês telônês vient de telos, le péage, la taxe. Le mot « publicain » que garde Segond désigne un métier bien réel sous l'occupation romaine : ces hommes affermaient la perception de l'impôt et étaient tenus pour des collaborateurs et des extorqueurs, exclus du témoignage devant les tribunaux et assimilés aux païens. Jean Chrysostome remarque que Matthieu, en écrivant son propre évangile, ne cache pas cette profession honteuse, alors que Marc et Luc préfèrent l'appeler par son autre nom, Lévi, par une pudeur qu'il ne s'accorde pas à lui-même.
hesed Jésus cite ici Osée 6, 6, où le mot hébreu est hesed, la fidélité loyale de l'alliance, plus large qu'un sentiment de pitié : Dieu s'y tient parce qu'il s'est engagé, non par accès d'émotion. Segond traduit par « miséricorde », suivant le grec eleos de la Septante que cite Matthieu, alors qu'ailleurs il rend le même hesed par « bonté » ou « grâce » — l'unité du mot hébreu se perd dans la diversité des équivalents français. Calvin relève que Jésus renvoie ainsi les pharisiens à leur propre Écriture, pour leur montrer qu'ils l'ont lue sans la comprendre.
hamartôlous hamartôlous vient du verbe hamartanein, « manquer la cible » — une image empruntée au tir à l'arc plutôt qu'au tribunal. Segond traduit régulièrement par « pécheurs », terme devenu si religieux en français qu'il a perdu la vivacité concrète du grec : ne pas atteindre ce qui était visé. Chrysostome note que Jésus ne nie pas ce manque chez ceux avec qui il mange ; il vient précisément pour cela, comme le médecin va chez le malade et non l'inverse.
3 textes, un fil

Le sol ↓ profondeur

D'où parlent ces textes

Matthieu le publicain, un métier maudit

Percevoir l'impôt pour Rome ou pour Hérode Antipas, à Capharnaüm, ville de passage sur la route commerciale reliant Damas à la mer, plaçait un Juif hors de la communauté d'Israël : les publicains étaient assimilés aux païens et aux voleurs, exclus du témoignage devant les tribunaux rabbiniques. C'est cet homme-là, et non un scribe pieux, que Jésus choisit pour porter son nom dans l'un des quatre évangiles.

Une lettre écrite depuis la prison

Paul se nomme lui-même « le prisonnier dans le Seigneur » (Ep 4, 1) : l'épître aux Éphésiens appartient au groupe des lettres dites de la captivité, avec Philippiens, Colossiens et Philémon. Loin d'y récriminer contre sa condition, il y déploie une vision de l'Église comme corps unique, où la diversité des ministères — apôtres, prophètes, évangélistes, pasteurs et docteurs — sert une seule croissance.

Le pont ↓ profondeur

Rejoint avant d'avoir prouvé

Il y a des jours où tu additionnes des colonnes de chiffres, où tu remplis des cases, où ta tâche ne demande à ton âme aucune présence particulière — et c'est précisément dans ce jour sans relief qu'une parole vient te trouver, sans que tu l'aies cherchée ni méritée par un effort spirituel préalable. Tu ne t'étais pas préparé à être appelé ; tu comptais, c'est tout. Ce jour-là bascule pourtant, non parce que tu as changé de posture avant que la parole n'arrive, mais parce qu'elle est arrivée alors que tu ne l'attendais pas — et devant Dieu, tu n'as pas eu à faire la preuve que tu valais l'appel avant de le recevoir.

Le geste aujourd'hui

Se laisser rejoindre

Comme Matthieu, tu es invité à te lever de ce que tu comptais aujourd'hui, sans attendre d'être prêt ni d'avoir fini ta tâche.

Repère un moment ordinaire de ta journée — un travail répétitif, une attente, une occupation sans éclat — et laisse-toi rejoindre par ces mots : Suis-moi. Reste un instant en silence avant de reprendre ce que tu faisais.

Il n'est pas demandé de changer de vie avant ce soir ; seulement de laisser la parole entrer là où tu ne l'attendais pas.

Qu'est-ce qui, dans ta vie aujourd'hui, ressemble encore à ce bureau de péage où tu ne t'attendais pas à être appelé ?

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Ce que les anciens y ont lu

Chrysostome : l'aveu du publicain

Jean Chrysostome remarque que Matthieu, écrivant son propre évangile, ne cache pas son ancien métier honteux, alors que Marc et Luc l'appellent par son autre nom, Lévi, par pudeur à son égard. Cet aveu, dit-il, montre un homme qui ne craint plus de nommer ce qu'il a été, parce qu'il sait ce qu'il est devenu par grâce.

Jean Chrysostome, Homélies sur l'évangile de Matthieu, homélie 30

Calvin : un seul corps, une seule espérance

Calvin, commentant Éphésiens 4, insiste sur le fait que l'unité de l'Église ne précède pas les dons différents qu'énumère Paul — apôtres, prophètes, pasteurs, docteurs — mais se construit par eux : chaque charge reçue sert l'édification commune, non la distinction de celui qui l'exerce.

Jean Calvin, Commentaire sur l'épître aux Éphésiens, chapitre 4

Augustin : une voix qui ne parle pas

Augustin, méditant le Psaume 18 (19), relève que cette voix des cieux « sans langage ni paroles » est reprise par Paul en Romains 10, 18 pour désigner l'annonce apostolique portée jusqu'aux extrémités du monde : la création parlait déjà avant que les apôtres eux-mêmes ne parlent.

Augustin, Enarrationes in Psalmos, sur le Psaume 18 (19)

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