L'heure qui vient

Qohélet et la confession de Pierre, aux deux versants du même temps

La rencontre ↓ profondeur · → exploration

Ce que dit le texte

Première lecture — Qo 3, 1-11 — Segond 1910

1 Il y a un pour tout, un temps pour toute chose sous les cieux : 2 un temps pour naître, et un temps pour mourir ; un temps pour planter, et un temps pour arracher ce qui a été planté ; 3 un temps pour tuer, et un temps pour guérir ; un temps pour abattre, et un temps pour bâtir ; 4 un temps pour pleurer, et un temps pour rire ; un temps pour se lamenter, et un temps pour danser ; 5 un temps pour lancer des pierres, et un temps pour ramasser des pierres ; un temps pour embrasser, et un temps pour s'éloigner des embrassements ; 6 un temps pour chercher, et un temps pour perdre ; un temps pour garder, et un temps pour jeter ; 7 un temps pour déchirer, et un temps pour coudre ; un temps pour se taire, et un temps pour parler ; 8 un temps pour aimer, et un temps pour haïr ; un temps pour la guerre, et un temps pour la paix. 9 Quel avantage celui qui travaille retire-t-il de sa ? 10 J'ai vu à quelle occupation Dieu soumet les fils de l'homme. 11 Il fait toute chose bonne en son temps ; même il a mis dans leur cœur la pensée de l', bien que l'homme ne puisse pas saisir l'œuvre que Dieu fait, du commencement jusqu'à la fin.
‘eth Le mot hébreu ‘eth revient une trentaine de fois dans ce poème, comme un battement. Segond le traduit uniformément par « temps », mais l'hébreu ne distingue pas ici la durée qui s'écoule (ce que le grec nommerait chronos) du moment qui convient et qu'il faut saisir (kairos) — c'est pourtant ce second sens qui domine : chaque geste a son heure propre, non négociable. Le petit-fils de Ben Sira, traduisant ce livre en grec pour la Septante, choisit précisément kairos, orientant la lecture vers l'occasion à discerner plutôt que vers le temps qui défile. Calvin, dans l'Institution de la religion chrétienne, y retrouve sa doctrine de la providence : rien n'arrive par hasard, chaque heure porte la marque d'une disposition qui nous dépasse, même quand elle nous échappe entièrement.
‘amal Le mot ‘amal désigne le labeur qui épuise plus qu'il ne construit, la peine sans profit assuré — l'un des termes les plus fréquents de tout le livre. Segond le rend par « peine », traduction juste mais qui efface la nuance économique de l'hébreu : il ne s'agit pas d'abord d'une souffrance mais d'un travail dont on ne maîtrise pas le fruit. Jérôme, qui commenta ce livre à Bethléem pour la jeune Blésilla, y entendait un avertissement contre l'illusion de posséder ce que l'on produit. Le Midrash Qohélet Rabba rapproche ce mot du sort d'Adam condamné à manger son pain à la sueur de son visage.
‘olam ‘olam est un mot qui déborde toute traduction unique : il signifie tantôt la durée cachée aux extrémités du temps, tantôt le monde lui-même dans son étendue. Segond choisit « l'éternité », suivant une tradition ancienne, mais le mot pourrait tout aussi bien désigner l'horizon insaisissable du temps que Dieu seul embrasse. Jérôme, dans son commentaire sur l'Ecclésiaste, relevait déjà cette difficulté et proposait « le monde » comme traduction alternative, plus proche du texte hébreu que l'« éternité » de la Vulgate. Les commentateurs juifs médiévaux, tel Rachi, y voient la faculté que Dieu a mise dans le cœur humain de pressentir ce qui dépasse le temps présent, sans jamais pouvoir le circonscrire.

Psaume — Ps 143 (144), 1a.2abc, 3-4 — Segond 1910

1 Béni soit l'Éternel, mon rocher, 2 mon bienfaiteur et ma forteresse, ma haute retraite et mon libérateur, mon bouclier, celui qui est mon refuge, 3 Éternel, qu'est-ce que l'homme, pour que tu le connaisses ? Le fils de l'homme, pour que tu prennes garde à lui ? 4 L'homme est semblable à un , ses jours sont comme l'ombre qui passe.
hebel Le mot que le psaume emploie pour « souffle », hebel, est exactement celui que l'Ecclésiaste martèle au singulier et au pluriel dans sa formule fameuse, « vanité des vanités » — littéralement une buée, un souffle qui se dissipe. Segond traduit ici par « souffle » et là par « vanité », dissimulant en français un mot identique qui relie les deux livres lus aujourd'hui. Le psalmiste ne dit pas que l'homme est mauvais mais qu'il est fugace, fragile comme l'haleine visible un matin d'hiver, qui disparaît dès qu'on la regarde. Augustin, commentant les psaumes, y entend moins un mépris de l'homme qu'un appel à ne pas placer sa confiance dans ce qui passe.

Évangile — Lc 9, 18-22 — Segond 1910

18 Un jour que Jésus priait à l'écart, ayant avec lui ses disciples, il leur posa cette question : Qui dit-on que je suis ? 19 Ils répondirent : Jean Baptiste ; les autres, Élie ; les autres, qu'un des anciens prophètes est ressuscité. 20 Mais, leur dit-il, vous, qui dites-vous que je suis ? Pierre répondit : Le de Dieu. 21 Jésus leur recommanda sévèrement de ne le dire à personne. 22 Il ajouta qu'il que le Fils de l'homme souffrît beaucoup, qu'il fût rejeté par les anciens, par les principaux sacrificateurs et par les scribes, qu'il fût mis à mort, et qu'il ressuscitât le troisième jour.
ho christos « Le Christ de Dieu » traduit le grec ho christos tou theou, littéralement « l'oint de Dieu » — rendu du titre hébreu « Mashiah ». Pierre ne prononce pas un simple titre honorifique : il reconnaît en Jésus celui que l'onction royale et prophétique d'Israël attendait depuis des siècles. Mais Luc place cette confession juste avant l'annonce de la Passion, comme pour empêcher toute lecture triomphale du mot. Chrysostome remarque, sur la scène parallèle de Matthieu, que Pierre confesse avant de comprendre, et que la pleine intelligence de ce titre n'adviendra qu'après la croix.
dei Le verbe grec dei, « il faut », est l'un des mots les plus chargés de l'évangile de Luc : il revient à chaque annonce de la Passion et dit une nécessité qui n'est ni le hasard ni la fatalité, mais l'accomplissement d'un dessein. Segond traduit sobrement par « il fallait », ce qui est juste, mais le français ordinaire risque d'aplatir en contrainte extérieure ce que le grec désigne comme la cohérence intime du plan de Dieu inscrit dans l'Écriture. Chrysostome insiste, commentant ce même « il faut » chez Matthieu : cette nécessité n'ôte rien à la liberté de ceux qui rejettent le Christ, elle dit seulement que la croix n'est pas un accident survenu à un dessein contrarié.
3 textes, un fil

Le sol ↓ profondeur

D'où parlent ces textes

Un sage face au temps qui ne cède pas

L'Ecclésiaste (en hébreu Qohélet, « celui qui rassemble l'assemblée ») a probablement été composé aux alentours du IIIe siècle avant notre ère, dans un judaïsme déjà en contact avec la pensée grecque hellénistique. Ce poème des temps, unique dans toute la Bible par sa forme répétitive, ne cherche pas à consoler mais à décrire avec une lucidité rare l'ordre que Dieu impose sans jamais le livrer entièrement à l'intelligence humaine — Jérôme y voyait déjà, au IVe siècle, un remède contre l'illusion de maîtriser sa propre vie.

La prière, avant la question qui décide

Luc est le seul évangéliste à situer cette scène après un temps de prière solitaire de Jésus — trait qu'il répète à chaque tournant décisif du récit : baptême, choix des Douze, transfiguration, Gethsémani. La confession de Pierre marque ainsi la charnière exacte de l'évangile : dès les versets suivants commence, selon la plupart des commentateurs, la longue montée vers Jérusalem où l'enseignement de Jésus se tourne résolument vers la croix.

Le pont ↓ profondeur

Répondre avant de comprendre

Il y a des moments où tu voudrais que le deuil s'arrête parce que tu es fatigué de pleurer, et d'autres où tu voudrais que la joie dure alors qu'elle s'en va déjà. Tu as beau vouloir avancer l'heure ou la retenir, elle ne t'appartient pas — tu ne fais qu'y entrer, comme on entre dans une pièce déjà éclairée. Ce que Qohélet appelle un temps pour chaque chose n'est pas une case où ranger ta vie, mais l'aveu que ce n'est pas toi qui tiens l'horloge. Devant Dieu, tu peux déposer cette prétention-là : non pas savoir quand vient l'heure, mais savoir à qui elle appartient.

Le geste aujourd'hui

Se laisser rejoindre

Le Christ pose sa question à l'heure qu'il a choisie, après avoir prié seul. Elle attend, aujourd'hui encore, une réponse qui n'a pas besoin d'être achevée pour être vraie.

Redis pour toi-même la question de Jésus — non pas ce qu'on dit de lui, mais ce que toi tu en dis — et laisse la réponse venir même incomplète, même balbutiante.

Le psaume 144 apprend à nommer Dieu avant de se nommer soi-même : rocher, refuge, force — puis seulement, fils de l'homme, souffle.

Si la question de Jésus t'atteignait aujourd'hui, avant que tu aies eu le temps de la préparer, quelle réponse monterait en toi ?

Les racines → exploration

Ce que les anciens y ont lu

Le dépouillement selon Jérôme

Jérôme rédigea son commentaire sur l'Ecclésiaste à Bethléem, vers 389, pour la jeune Blésilla qui venait de perdre son mari et se destinait à la vie ascétique. Il y lit le poème des temps non comme un éloge de la résignation, mais comme un dépouillement progressif : chaque « temps pour » retire à l'homme une prétention, jusqu'à ce qu'il ne reste que la confiance dans le Dieu qui dispose de toute chose en son heure.

Jérôme, Commentaire sur l'Ecclésiaste

Un livre dont la canonicité fut discutée

La Mishna (traité Yadayim 3,5) rapporte que les maisons de Shammaï et de Hillel s'opposèrent sur la canonicité de l'Ecclésiaste, jugé par certains trop proche du désespoir pour compter parmi les Écritures qui « rendent les mains impures ». Le débat se referma en faveur de son inclusion, mais la trace de cette hésitation ancienne rappelle combien ce livre a toujours dérangé avant d'être reçu comme parole inspirée.

Mishna, traité Yadayim 3,5

Pourquoi imposer le silence ?

Commentant la scène parallèle de Matthieu, Chrysostome s'interroge sur l'ordre de silence qui suit la confession de Pierre : pourquoi taire ce qui vient d'être si justement reconnu ? Il répond que la foule, façonnée par l'attente d'un messie politique, aurait entendu le mot « Christ » à contresens ; il fallait que la croix vienne d'abord requalifier le titre, sous peine de le faire dérailler vers une gloire que Jésus refuse.

Jean Chrysostome, Homélies sur l'évangile de Matthieu

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