Compter nos jours

Vieillir, mourir, ne pas comprendre — et pourtant garder la parole reçue

La rencontre ↓ profondeur · → exploration

Ce que dit le texte

Première lecture — Qo 11, 9 – 12, 8 — Segond, 1910

9 Jeune homme, réjouis-toi dans ta jeunesse, livre ton cœur à la joie pendant les jours de ta jeunesse, marche dans les voies de ton cœur et selon les regards de tes yeux ; mais sache que pour tout cela Dieu t'appellera en jugement. 10 Bannis de ton cœur le chagrin, et éloigne le mal de ton corps ; car la jeunesse et l'aurore sont . 1 Mais souviens-toi de ton pendant les jours de ta jeunesse, avant que les jours mauvais arrivent et que les années s'approchent où tu diras : Je n'y prends point de plaisir ; 2 avant que s'obscurcissent le soleil et la lumière, la lune et les étoiles, et que les nuages reviennent après la pluie, 3 temps où les gardiens de la maison tremblent, où les hommes forts se courbent, où celles qui moulent s'arrêtent parce qu'elles sont diminuées, où ceux qui regardent par les fenêtres sont obscurcis, 4 où les deux battants de la porte se ferment sur la rue quand s'abaisse le bruit de la meule, où l'on se lève au chant de l'oiseau, où s'affaiblissent toutes les filles du chant, 5 où l'on redoute ce qui est élevé, où l'on a des terreurs en chemin, où l'amandier fleurit, où la sauterelle devient pesante, et où la câpre n'a plus d'effet, car l'homme s'en va vers sa demeure éternelle, et les pleureurs parcourent les rues ; 6 avant que le cordon d'argent se détache, que le vase d'or se brise, que le seau se rompe sur la source, et que la roue se casse sur la citerne ; 7 avant que la poussière retourne à la terre, comme elle y était, et que l' retourne à Dieu qui l'a donné. 8 Vanité des vanités, dit l'Ecclésiaste, tout est vanité.
hevel Le mot hébreu est hevel, littéralement la buée, le souffle qui se dissipe sitôt exhalé — c'est le même mot qui nomme Abel, l'enfant dont la vie fut si brève. Segond traduit systématiquement par « vanité », suivant la Vulgate (vanitas) et la Septante (mataiotēs), ce qui installe une résonance morale — la vanité comme prétention — absente de l'hébreu, qui dit d'abord la fragilité, non la fatuité. Qohélet ne condamne pas le monde comme futile ; il constate qu'aucune chose sous le soleil ne dure assez pour qu'on y fixe son repos. Calvin, commentant ce livre, insistait sur ce point : ce n'est pas mépris du monde que prêche Qohélet, mais dépouillement du cœur qui voudrait s'y enraciner.
boreka L'hébreu porte littéralement boreka, « tes créateurs », un pluriel que la grammaire hébraïque emploie parfois pour marquer la majesté (comme Elohim lui-même est pluriel) plutôt qu'une pluralité réelle. Segond lisse cette étrangeté en traduisant simplement « ton créateur », juste sur le fond mais effaçant une aspérité que les rabbins ont longuement discutée, certains y voyant une allusion au corps et à l'âme façonnés ensemble. Le verbe bara, créer, est celui-là même de Genèse 1 : se souvenir de son créateur, c'est se souvenir non d'une idée mais d'un geste, celui qui a tiré chaque jour du néant.
ruach Ruach est le mot même de Genèse 2, 7, le souffle que Dieu insuffle dans la poussière pour qu'elle devienne un vivant ; Qohélet referme ici exactement ce que la Genèse ouvrait. Segond traduit par « esprit », ce qui risque de faire entendre une anthropologie grecque, l'âme séparée du corps, que le texte hébreu ne professe pas : le ruach retourne à Dieu non comme une âme immortelle rejoint son lieu naturel, mais comme un souffle prêté revient à celui qui l'a donné. Le geste est le même dans les deux sens : Dieu donne, Dieu reprend, et entre les deux se tient toute une vie.

Psaume — Ps 89 (90), 3-4, 5-6, 12-13, 14.17abc — Segond, 1910

3 Tu fais rentrer les hommes dans la poussière, et tu dis : Fils de l'homme, retournez ! 4 Car mille ans sont, à tes yeux, comme le jour d'hier, quand il n'est plus, et comme une veille de la nuit. 5 Tu les emportes, semblables à un songe, qui, le matin, passe comme l'herbe : 6 elle fleurit le matin, et elle passe ; on la coupe le soir, et elle sèche. 12 Enseigne-nous à bien nos jours, afin que nous appliquions notre cœur à la sagesse. 13 Reviens, Éternel ! Jusques à quand ?... Aie pitié de tes serviteurs ! 14 Rassasie-nous chaque matin de ta , et nous serons toute notre vie dans la joie et l'allégresse. 17 Que la grâce de l'Éternel, notre Dieu, soit sur nous ! Affermis l'ouvrage de nos mains, oui, affermis l'ouvrage de nos mains !
manah Le verbe hébreu manah signifie compter, mais aussi assigner, désigner un sort — c'est le même verbe qui, chez Daniel, sert à dire que les jours d'un règne sont « comptés » par Dieu. Segond traduit justement « bien compter », mais la nuance à entendre est celle-ci : il ne s'agit pas d'un calcul anxieux du temps qui reste, mais de recevoir chaque jour comme un lot assigné par un Autre. Compter ses jours, dans ce psaume attribué à Moïse, c'est cesser de les compter comme siens.
hesed Hesed est l'un des mots les plus riches de l'hébreu biblique, la fidélité tenace d'une alliance, la loyauté qui ne se dément pas même quand l'autre partie faillit. Segond le rend ici par « bonté », traduction pauvre au regard de « fidélité » ou « grâce » qu'il emploie ailleurs pour le même mot — la variation trahit combien aucun mot français ne couvre hesed d'un seul tenant. Les commentateurs juifs y entendent la bienveillance qui dépasse toute dette ; demander d'en être rassasié chaque matin, c'est demander que l'alliance recommence chaque jour comme si elle était neuve.

Évangile — Lc 9, 43b-45 — Segond, 1910

43b Tandis que tous étaient dans l'admiration de tout ce que faisait Jésus, il dit à ses disciples : 44 Pour vous, écoutez bien ces paroles : le Fils de l'homme sera entre les mains des hommes. 45 Mais ils ne comprenaient pas cette parole ; elle était pour eux, afin qu'ils n'en saisissent pas le sens, et ils craignaient de l'interroger à ce sujet.
paradidonai Le verbe grec est paradidonai, littéralement remettre entre les mains, transmettre — le même verbe qui dira le geste de Judas (Lc 22, 4) mais aussi, chez Paul, la transmission fidèle de la tradition reçue (1 Co 11, 23 : « je vous ai transmis »). Segond traduit « sera livré », qui capte la passivité subie mais perd l'ambiguïté du grec, où un même mot peut nommer une trahison et une fidélité. Jean Chrysostome relevait que le Fils de l'homme n'est pas seulement livré par Judas ou par les hommes : il se livre lui-même, le passif cachant un consentement.
parakekalymmenon Le participe grec parakekalymmenon vient d'un verbe qui signifie couvrir, recouvrir d'un voile — Luc emploie une forme rare, au passif parfait, qui suggère une action déjà accomplie dont l'effet demeure. Segond traduit « voilée », choix heureux qui garde l'image, là où d'autres versions disent simplement « cachée », plus plate. Luc ne dit pas que les disciples refusent de comprendre, mais qu'une main tient le voile jusqu'à l'heure où il se déchirera, comme celui du Temple, au moment de la croix (Lc 23, 45).
3 textes, un fil

Le sol ↓ profondeur

D'où parlent ces textes

Qohélet, un livre tardif dans le canon

L'Ecclésiaste appartient aux Ketouvim, les Écrits, et sa langue hébraïque, chargée de perses et d'araméismes, trahit une composition tardive, probablement au IIIe siècle avant notre ère, bien après Salomon à qui la tradition le prête par convention littéraire. La synagogue le lit à la fête des Tentes (Souccot), fête de la précarité des huttes, comme pour faire entendre la fragilité de toute demeure humaine au moment même où l'on se réjouit des récoltes.

La deuxième annonce de la Passion

Cette seconde annonce (la première est en Lc 9, 22) suit immédiatement la guérison de l'enfant possédé et l'émerveillement de la foule devant la puissance de Jésus : c'est au sommet de sa gloire terrestre qu'il parle de sa mort. Jean Chrysostome notait que les disciples n'osaient interroger Jésus non par indifférence, mais parce que l'annonce heurtait de front l'attente d'un Messie de triomphe qu'ils portaient encore en eux.

Le pont ↓ profondeur

Ce que tu portes sans le comprendre

Tu as prononcé des centaines de fois la phrase « que ta volonté soit faite », dans une prière récitée plus que priée, sans jamais peser ce qu'elle demandait vraiment. Puis un jour où ta volonté à toi se heurte de plein fouet à celle que tu pressens plus grande, où il faudrait renoncer à ce que tu voulais depuis si longtemps, ces mots reviennent et ils ne sont plus une formule : ils pèsent exactement le poids de ce qu'ils avaient toujours contenu sans que tu le saches. Tu comprends alors que la parole t'avait précédé, qu'elle attendait patiemment l'heure où tu serais enfin capable de l'entendre, et que cette heure n'est jamais celle qu'on choisit.

Le geste aujourd'hui

Se laisser rejoindre

Qohélet ne demande pas d'anticiper la vieillesse par angoisse, mais de laisser le temps qui passe devenir un lieu de mémoire de Dieu plutôt qu'un lieu d'oubli.

Reprends aujourd'hui, lentement, la prière du psaume — « Apprends-nous à bien compter nos jours » — non comme un calcul, mais comme une demande adressée, et laisse-la reposer un instant avant de reprendre tes occupations.

Ce n'est pas un exercice à réussir : le texte de ce jour dit lui-même que la parole peut rester voilée longtemps sans que cela soit une faute.

Qu'est-ce que tu continues de porter aujourd'hui sans en comprendre encore le sens, et peux-tu le remettre, tel quel, entre les mains de Dieu ?

Les racines → exploration

Ce que les anciens y ont lu

Calvin et la vanité qui n'est pas mépris

Calvin, dans ses leçons sur l'Ecclésiaste, insiste : Salomon ne veut pas dégoûter les hommes des choses présentes comme si elles étaient mauvaises en soi, mais leur apprendre à ne pas s'y arrêter comme en leur repos final. La vanité qohélétique n'est donc pas nihilisme mais pédagogie du détachement, qui ouvre au seul repos qui ne déçoive pas, celui que Calvin voit préfiguré dans l'appel à se souvenir du créateur.

Jean Calvin, Leçons sur l'Ecclésiaste

Chrysostome : la peur qui n'ose pas savoir

Commentant l'annonce parallèle chez Matthieu, Chrysostome remarque que les disciples, contristés, n'osent pas interroger Jésus davantage, de peur d'apprendre une chose plus pénible encore que ce qu'ils venaient d'entendre. Il y voit moins une incompréhension intellectuelle qu'une résistance du cœur, incapable encore de loger la croix dans l'image qu'il se fait du Messie.

Jean Chrysostome, Homélies sur l'Évangile de Matthieu, 58

Les rabbins et le corps qui vieillit

Le traité Shabbat du Talmud lit l'allégorie de Qohélet 12 comme une description voilée du corps qui décline : les gardiens de la maison sont les bras, les hommes forts les jambes, celles qui moulent les dents, ceux qui regardent par les fenêtres les yeux. Cette lecture, loin d'être une curiosité exégétique, montre que la tradition juive a très tôt entendu ce texte comme un miroir tendu à chacun, non comme une pièce littéraire abstraite.

Talmud de Babylone, traité Shabbat 151b-152a

3 racines