La main qui donne

Job dépouillé de tout ; les disciples disputant de la grandeur

La rencontre ↓ profondeur · → exploration

Ce que dit le texte

Première lecture — Jb 1, 6-22 — Segond 1910

6 Or, les fils de Dieu vinrent se présenter devant l'Éternel, et vint aussi au milieu d'eux. 7 L'Éternel dit à Satan: D'où viens-tu? Et Satan répondit à l'Éternel: De parcourir la terre et de m'y promener. 8 L'Éternel dit à Satan: As-tu remarqué mon serviteur Job? Il n'y a personne comme lui sur la terre; c'est un homme et droit, craignant Dieu, et se détournant du mal. 9 Et Satan répondit à l'Éternel: Est-ce d'une manière désintéressée que Job craint Dieu? 10 Ne l'as-tu pas protégé, lui, sa maison, et tout ce qui lui appartient? Tu as béni l'oeuvre de ses mains, et ses troupeaux couvrent le pays. 11 Mais étends ta main, touche à tout ce qui lui appartient, et je suis sûr qu'il te en face. 12 L'Éternel dit à Satan: Voici, tout ce qui lui appartient, je te le livre; seulement, ne porte pas la main sur lui. Et Satan se retira de devant la face de l'Éternel. 13 Un jour que les fils et les filles de Job mangeaient et buvaient du vin dans la maison de leur frère aîné, 14 il arriva auprès de Job un messager qui dit: Les boeufs labouraient et les ânesses paissaient à côté d'eux; 15 des Sabéens se sont jetés sur eux, les ont enlevés, et ont passé les serviteurs au fil de l'épée. Et je me suis échappé moi seul, pour t'en apporter la nouvelle. 16 Il parlait encore, lorsqu'un autre vint et dit: Le feu de Dieu est tombé du ciel, a embrasé les brebis et les serviteurs, et les a consumés. Et je me suis échappé moi seul, pour t'en apporter la nouvelle. 17 Il parlait encore, lorsqu'un autre vint et dit: Des Chaldéens, formés en trois bandes, se sont jetés sur les chameaux, les ont enlevés, et ont passé les serviteurs au fil de l'épée. Et je me suis échappé moi seul, pour t'en apporter la nouvelle. 18 Il parlait encore, lorsqu'un autre vint et dit: Tes fils et tes filles mangeaient et buvaient du vin dans la maison de leur frère aîné; 19 et voici, un grand vent est venu de l'autre côté du désert, et a frappé les quatre coins de la maison; elle est tombée sur les jeunes gens, et ils sont morts; et je me suis échappé moi seul, pour t'en apporter la nouvelle. 20 Alors Job se leva, déchira son manteau, et se rasa la tête; puis, se jetant par terre, il se prosterna, 21 et dit: Je suis sorti du sein de ma mère, et nu je retournerai dans le sein de la terre. L'Éternel a donné, et l'Éternel a ôté; que le nom de l'Éternel soit ! 22 En tout cela, Job ne pécha point, et il n'attribua rien d'injuste à Dieu.
satan hébreu satan — pas encore un nom propre dans Job, mais un titre, presque une fonction de cour : « l'adversaire », celui qui accuse ou qui met à l'épreuve. Segond garde le mot hébreu tel quel, ce qui est fidèle : le texte porte l'article, « ha-satan », « l'Adversaire », comme un rôle et non une personne déjà identifiée. Ce n'est que dans la littérature intertestamentaire, puis dans le Nouveau Testament, que le mot devient le nom du diable. Grégoire le Grand, dans ses Moralia in Job, insiste : il se tient parmi les fils de Dieu, il ne peut rien faire sans une permission expressément accordée.
tam hébreu tam, que Segond traduit « intègre ». Le mot ne dit pas une perfection morale absolue mais une cohérence, une unité entre le dedans et le dehors — on pourrait dire « sans faille », « d'une seule pièce ». Calvin, dans ses sermons sur Job, prend soin de préciser que ce n'est pas l'innocence totale que Dieu loue en son serviteur, mais une droiture réelle, non feinte, qui n'exclut pas l'épreuve à venir.
maudit le verbe traduit ici par « maudire » est en hébreu barak, qui signifie très exactement « bénir ». Les scribes juifs, jugeant le blasphème trop grave pour être écrit noir sur blanc, ont substitué par euphémisme « bénir » à « maudire » chaque fois que le sujet du verbe risquait d'être Dieu lui-même — la tradition rabbinique appelle ce procédé un « tiqqoun sofrim », une correction des scribes. Segond traduit donc l'intention réelle du texte, « maudire », mais efface ainsi la trace du scandale que le mot hébreu portait encore visiblement.
'arom hébreu 'arom, « nu », le mot même qui décrit Adam et Ève avant la faute en Genèse 2 et 3. Job, dépouillé de tout, revient au dénuement originel, antérieur à toute possession — non pas déchu, mais rendu à sa condition première devant Dieu. Jean Chrysostome, dans ses homélies sur Job, voit dans ce retour à la nudité la vraie mesure de l'homme : ce qu'il possède n'a jamais été à lui.
barouk hébreu barouk, « béni », de la même racine que le verbe employé plus haut par euphémisme pour « maudire » — le texte referme ainsi la blessure du verset 11 en y opposant, dans la bouche même de Job, la bénédiction vraie. Cette formule, « béni soit le Nom », est devenue dans la liturgie synagogale une réponse rituelle, le « baroukh Hashem » que prononce encore aujourd'hui tout croyant juif à l'annonce d'un deuil.

Psaume — Ps 16 (17), 1, 3, 4b-5, 7 — Segond 1910

1 Éternel! écoute la , sois attentif à mes cris, prête l'oreille à ma prière faite avec des lèvres sans tromperie! 3 Si tu mon coeur, si tu le visites la nuit, si tu m'éprouves, tu ne trouveras rien : ma pensée n'est pas autre que ce qui sort de ma bouche. 4b fidèle à la parole de tes lèvres, je me tiens en garde contre la voie des violents. 5 Mes pas sont fermes dans tes sentiers, mes pieds ne chancellent point. 7 Signale ta , toi qui sauves ceux qui cherchent un refuge, et qui par ta droite les délivres de leurs adversaires.
tsedeq hébreu tsedeq, que Segond rend par « droiture » — le mot couvre tout un champ que le français découpe en plusieurs termes : justice, conformité à une norme, ce qui est droit devant un critère extérieur à soi. Le psalmiste ne revendique pas une vertu privée mais demande que Dieu regarde sa cause selon cette norme commune, celle de l'alliance. Les targums araméens gardent la même racine pour désigner la justification finale de l'innocent devant son juge.
bachan hébreu bachan, « sonder », est le verbe technique de l'épreuve des métaux : on éprouve l'or au feu pour vérifier qu'il ne contient pas d'alliage. Le psalmiste demande donc à Dieu un examen de cette précision-là, jusqu'à la nuit, jusqu'au rêve, là où l'homme ne contrôle plus son discours. Le Midrash Tehillim rapproche ce verset de l'épreuve d'Abraham, dont le coeur fut « sondé » sans qu'il le sache d'avance.
chesed hébreu chesed, un des mots les plus riches de l'Ancien Testament, que Segond traduit ici par « bonté » alors qu'ailleurs il choisit « grâce » ou « miséricorde » — aucun mot français ne suffit, car le chesed désigne la fidélité d'un lien d'alliance, une bonté qui a fait promesse et qui s'y tient. Calvin, commentant les psaumes, insiste : ce n'est pas une bonté générale envers toute créature, mais celle que Dieu réserve à qui s'est réfugié en lui.

Évangile — Lc 9, 46-50 — Segond 1910

46 Or, une pensée leur vint à l'esprit, savoir lequel d'entre eux était le plus grand. 47 Jésus, voyant la pensée de leur coeur, prit un , le plaça à côté de lui, 48 et leur dit: Quiconque en mon nom ce petit enfant me reçoit moi-même; et quiconque me reçoit reçoit celui qui m'a envoyé. Car celui qui est le plus parmi vous tous, c'est celui-là qui est grand. 49 Jean prit la parole, et dit: Maître, nous avons vu un homme qui chasse des démons en ton nom; et nous l'en avons , parce qu'il ne nous suit pas. 50 Jésus lui répondit: Ne l'en empêchez pas; car qui n'est pas contre vous est pour vous.
paidion grec paidion, diminutif de pais, « enfant » — un tout petit enfant, sans statut juridique ni voix dans l'assemblée, ce que la société antique plaçait au dernier rang, non par cruauté mais parce que l'enfant ne pouvait encore rien apporter, rien échanger. Jésus ne le prend pas comme exemple de pureté ou d'innocence — idée plus tardive — mais comme figure du sans-titre, de celui qu'on peut recevoir ou négliger sans conséquence sociale. Chrysostome, dans son homélie sur ce passage, note que Jésus choisit précisément ce qui, dans le monde, ne compte pour rien.
dechomai grec dechomai, « recevoir », « accueillir » — le mot de l'hospitalité, celui qu'on emploie pour un hôte qu'on loge et qu'on nourrit, non celui d'une simple tolérance. Segond traduit fidèlement, mais le français « recevoir » a perdu la chaleur concrète du geste d'accueil sous un toit que porte encore le grec. La chaîne que trace Jésus — recevoir l'enfant, c'est recevoir le Fils, c'est recevoir le Père — repose entièrement sur ce verbe d'hospitalité.
mikroteros grec mikroteros, comparatif de « petit » — littéralement « le plus petit », que Segond rend sans forcer le sens, mais l'inversion qui suit (« c'est celui-là qui est grand ») retourne toute l'échelle que les disciples venaient de dresser entre eux au verset 46. Augustin, dans ses Confessions, revient sur ce renversement pour dire que l'humilité n'est pas une vertu parmi d'autres mais la porte par laquelle toutes les autres entrent.
kôluô grec ekôluomen, de kôluô, « empêcher », « faire obstacle » — le même verbe revient dans les Actes des Apôtres à propos du baptême des païens, « qui peut empêcher (kôluô) qu'ils soient baptisés ? » (Ac 10, 47), toujours pour être levé. Jean parle au nom du groupe, « nous l'en avons empêché » : la question du verset 46, qui est le plus grand, n'a pas disparu, elle s'est seulement déplacée sur la frontière de qui a le droit d'agir en ce nom.
3 textes, un fil

Le sol ↓ profondeur

D'où parlent ces textes

La cour céleste

Le prologue de Job (ch. 1-2) est écrit en prose, alors que le corps du livre — les dialogues avec les trois amis — est un long poème : deux mains, deux genres, réunis très tôt dans la tradition, avant l'exil selon la plupart des critiques. La scène où des « fils de Dieu » se présentent devant l'Éternel reprend une image répandue dans tout le Proche-Orient ancien, celle d'une assemblée divine délibérante, attestée dans les textes d'Ougarit. L'auteur biblique la reprend pour la subordonner entièrement : Satan y siège, mais il n'agit jamais sans permission expresse.

Juste après l'annonce de la Passion

Cette dispute sur la grandeur suit immédiatement, dans Luc, la seconde annonce de la passion (9, 44-45) : « le Fils de l'homme sera livré aux mains des hommes ». Les disciples ne comprennent pas cette parole et ils ont peur de l'interroger — et c'est à cet instant précis qu'ils se demandent lequel d'entre eux est le plus grand. Le contraste est voulu par l'évangéliste : au moment où Jésus s'annonce livré, les Douze discutent des places. Origène, dans ses homélies sur Luc, y voit la preuve que la gloire selon Dieu et la gloire selon les hommes n'ont rien de commun.

Le pont ↓ profondeur

Ce qui reste quand tout est repris

Il y a des jours où tu perds quelque chose que tu croyais être à toi depuis toujours — une certitude, une personne, une part de ta santé — et où, contre toute logique, la prière qui monte en toi n'est pas la révolte mais un apaisement que tu ne t'expliques pas. Tu ne l'as pas fabriqué, tu ne l'as pas mérité par ta foi ; il est simplement là, comme un sol qui tenait sous la maison avant même que tu saches qu'elle pouvait s'effondrer. C'est ce sol-là que Job trouve sous ses pieds nus, et c'est devant lui, jamais devant sa propre force, qu'il se prosterne.

Le geste aujourd'hui

Se laisser rejoindre

Prends aujourd'hui un moment pour repasser, sans les juger, deux ou trois choses que tu tiens pour acquises — une relation, une santé, une place reconnue.

Nomme-les intérieurement une à une, puis dis simplement, à voix basse ou en silence : L'Éternel a donné. Laisse le reste de la phrase venir, ou ne pas venir.

Ce n'est pas un exercice de détachement stoïcien : c'est reconnaître, devant Dieu, que tout ce que tu tiens t'a d'abord été confié.

Qu'est-ce qui, en toi, mesure encore la grandeur autrement que Dieu ne la mesure ?

Les racines → exploration

Ce que les anciens y ont lu

Le procureur soumis

Grégoire le Grand consacre les premiers livres de ses Moralia in Job (vers 590) au prologue : il s'arrête longuement sur le fait que Satan doive demander, obtenir, puis à nouveau demander une extension de son pouvoir sur Job. Rien, selon lui, n'échappe à cette économie de la permission — pas même le mal le plus violent. La souffrance de Job devient ainsi, malgré son horreur, un espace strictement circonscrit par la volonté divine, jamais abandonné au hasard.

Grégoire le Grand, Moralia in Job, livres I-III, fin du VIe siècle

L'ordre des deux verbes

Calvin, dans ses sermons sur le livre de Job prêchés à Genève dans les années 1550, s'arrête sur l'ordre des deux verbes : Job dit d'abord « l'Éternel a donné » avant de dire « l'Éternel a ôté », alors que dans son épreuve présente c'est la perte qui frappe en premier. Pour Calvin, cet ordre n'est pas rhétorique : il oblige le fidèle à se souvenir que tout don a précédé toute perte, que rien n'a jamais été sa propriété au sens strict. Bénir Dieu pour ce qu'il ôte suppose de l'avoir d'abord béni pour ce qu'il avait donné.

Jean Calvin, Sermons sur le livre de Job, Genève, v. 1554-1555

Le geste avant la parole

Jean Chrysostome, dans son homélie sur ce passage (proche du parallèle de Matthieu 18), remarque que Jésus ne réprimande pas d'abord les disciples : il place un enfant au milieu d'eux, silencieusement, avant de parler. Le geste précède l'enseignement, comme si aucune parole seule ne pouvait défaire l'orgueil qui vient de se manifester. Recevoir ce que le monde méprise devient, dans cette homélie, la seule porte d'entrée vérifiable dans le royaume.

Jean Chrysostome, Homélies sur l'évangile de Matthieu, homélie 58, fin du IVe siècle

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