Entendre et voir

Job 42 et Luc 10 : de l'oreille qui croyait à l'œil qui voit

La rencontre ↓ profondeur · → exploration

Ce que dit le texte

Première lecture — Jb 42, 1-3.5-6.12-17 — Segond, 1910

1 Job répondit à l'Éternel et dit : 2 Je sais que tu peux tout, et que rien ne t'est impossible quand tu as un dessein. 3 Qui est celui qui obscurcit mes desseins par des discours sans intelligence ? — Oui, j'ai parlé, sans comprendre, de merveilles qui sont au-dessus de ma raison. 5 Mon avait entendu parler de toi ; mais maintenant mon œil t'a vu. 6 C'est pourquoi je me et je me sur la poussière et sur la cendre. 12 L'Éternel bénit la dernière partie de la vie de Job plus que la première ; Job posséda quatorze mille brebis, six mille chameaux, mille paires de bœufs et mille ânesses. 13 Il eut sept fils et trois filles : 14 il donna à la première le nom de Jemima, à la seconde celui de Ketsia, et à la troisième celui de Kéren Hapuc. 15 Il n'y avait pas dans tout le pays d'aussi belles femmes que les filles de Job. Leur père leur accorda une part d'héritage parmi leurs frères. 16 Job vécut après cela cent quarante ans, et il vit ses enfants et les enfants de ses enfants jusqu'à la quatrième génération. 17 Et Job mourut âgé et rassasié de jours.
ozen L'hébreu emploie ici le mot ozen, « l'oreille », dans l'expression « à l'écoute de l'oreille ». Segond traduit platement « mon oreille avait entendu parler de toi », en gardant le redoublement oreille/œil qui est la charnière de tout le livre : Job ne nie pas ce qu'on lui avait enseigné sur Dieu, il en marque seulement la distance. Grégoire le Grand, dans ses Moralia in Job, lit ce verset comme le passage de la foi reçue par ouï-dire à la vision intérieure donnée par l'épreuve.
ma'as Le verbe hébreu est 'em'as, de la racine ma'as, « rejeter, mépriser, refuser » — sans complément exprimé dans le texte, ce qui a longtemps embarrassé les traducteurs. Segond ajoute « je me condamne », choix interprétatif qui comble ce vide en faisant de Job l'objet de son propre rejet, alors que d'autres versions suppléent « mes paroles » ou « mes prétentions ». Calvin, dans son sermon sur ce chapitre, penche pour la première lecture : Job retire ses accusations, non la dignité d'homme intègre que Dieu lui-même avait reconnue au premier chapitre.
nacham La racine hébraïque nacham porte deux sens : se repentir, changer d'avis, mais aussi être consolé, trouver du réconfort. Segond choisit « je me repens », lecture pénitentielle classique, mais la racine permettrait tout aussi bien « je suis consolé au sujet de la poussière et de la cendre », c'est-à-dire du deuil que Job porte depuis le début du livre. Ibn Ezra, commentateur juif médiéval, a retenu cette seconde piste : Job ne se flagelle pas, il fait la paix avec sa condition de créature.

Psaume — Ps 118 (119), 66.71, 75.91, 125.130 — Segond, 1910

66 Enseigne-moi le bon sens et l'intelligence ! Car je crois à tes commandements. 71 Il m'est bon d'avoir été , afin que j'apprisse tes statuts. 75 Je sais, Éternel, que tes jugements sont justes ; c'est par fidélité que tu m'as humilié. 91 Elles subsistent encore aujourd'hui selon tes ordres, car toutes choses te sont assujetties. 125 Je suis ton serviteur : donne-moi l'intelligence, pour que je connaisse tes ! 130 La révélation de tes paroles donne la lumière, elle donne l'intelligence aux .
'anah L'hébreu 'anah signifie « affliger, humilier, courber » — la même racine qui décrit, dans l'Exode, l'oppression d'Israël en Égypte. Segond traduit par « humilié », ce qui est juste mais adoucit la violence du terme : il s'agit moins d'une leçon morale que d'une détresse réellement traversée. Calvin, dans son commentaire sur les psaumes, insiste sur ce lien : l'école de Dieu, dit-il, n'a pas d'autre salle que celle de la souffrance consentie.
piqqudim Le mot hébreu est piqqudim, de la racine paqad, « visiter, inspecter, confier une charge » — il ne désigne pas la loi en général ni le commandement moral, mais une charge précise, confiée et vérifiable, comme un dépôt remis à un intendant. Segond traduit uniformément par « préceptes » dans tout ce psaume, ce qui uniformise un vocabulaire hébreu en réalité très varié — pas moins de huit synonymes de la loi s'y succèdent. Les rabbins ont vu dans ce terme l'image du serviteur de confiance à qui l'on remet un inventaire à surveiller, non un sujet qui obéit par crainte.
pethi L'hébreu pethi vient de la racine patah, « ouvrir » : le simple n'est donc pas le sot, mais celui qui est resté ouvert, sans défense acquise. Segond rend par « simples », ce qui est fidèle mais perd la consonance avec « ouvrir » que le verset exploite : la parole qui « s'ouvre » rencontre celui qui est lui-même ouvert. On retrouve cette racine en bonne part chez les sages d'Israël, qui ne méprisent jamais le pethi mais cherchent à le rendre attentif avant qu'il ne se referme dans l'assurance.

Évangile — Lc 10, 17-24 — Segond, 1910

17 Les soixante-dix revinrent avec joie, et dirent : Seigneur, les démons mêmes nous sont soumis en ton nom. 18 Jésus leur dit : Je voyais Satan tomber du ciel comme un éclair. 19 Voici, je vous ai donné le pouvoir de marcher sur les serpents et les scorpions, et sur toute la puissance de l'ennemi ; et rien ne pourra vous nuire. 20 Cependant ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous sont soumis ; mais réjouissez-vous de ce que vos noms sont écrits dans les cieux. 21 En ce moment même, Jésus tressaillit de joie par le Saint-Esprit, et il dit : Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents, et de ce que tu les as aux . Oui, Père, je te loue de ce que tu l'as . 22 Toutes choses m'ont été remises par mon Père, et personne ne connaît qui est le Fils, si ce n'est le Père, ni qui est le Père, si ce n'est le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler. 23 Et, se tournant vers les disciples, il dit en particulier : Heureux les qui voient ce que vous voyez ! 24 Car je vous dis que beaucoup de prophètes et de rois ont voulu voir ce que vous voyez, et ne l'ont pas vu, et entendre ce que vous entendez, et ne l'ont pas entendu.
apokalyptō Le verbe grec est apokalyptō, « dévoiler, ôter ce qui couvre » — le même verbe donnera son nom au dernier livre du Nouveau Testament, l'Apocalypse. Segond traduit par « révélées », ce qui est correct mais efface l'image concrète du voile qu'on retire : Dieu n'ajoute pas une information, il retire un obstacle à la vue. Chrysostome rapproche ce dévoilement de celui que reçoit Job après l'épreuve — la même action divine qui ôte le voile sur les « sages » aveuglés par leur science l'ôte sur l'œil de celui qui avait seulement entendu.
nēpios Le grec nēpios signifie littéralement « qui ne parle pas » — plus radical que paidion, « l'enfant », ou teknon, « le fils ». Segond unifie sous « enfants » un mot qui insiste surtout sur l'absence de maîtrise du langage, donc de la rhétorique des sages. Chrysostome, commentant ce même verset, y voit moins une question d'âge qu'une disposition intérieure que chacun peut garder ou perdre, quel que soit son savoir.
eudokia Le mot grec est eudokia, « bon plaisir, bienveillance résolue » — le même mot que chantent les anges à Noël, « paix sur la terre aux hommes de bonne volonté » (Luc 2,14). Segond dilue le terme en « tu l'as voulu ainsi », qui rend l'idée de décision mais perd la nuance de joie bienveillante : ce n'est pas une volonté froide, c'est un plaisir du Père à agir ainsi. Le mot relie donc la joie de Jésus, au verset précédent, à celle du Père : les deux se réjouissent du même mouvement.
ophthalmos Le mot grec ophthalmoi signifie simplement « les yeux », sans ambiguïté de traduction possible pour Segond — mais c'est le rapprochement avec Job qui lui donne tout son poids : « mon oreille avait entendu... mais maintenant mon œil t'a vu » (Job 42,5). Ce que l'œil de Job a vu au terme d'une longue épreuve, les disciples le voient ici sans avoir traversé le même chemin, par grâce pure et non par mérite. C'est tout l'écart, et tout le don, que ce seul mot rassemble entre les deux lectures du jour.
3 textes, un fil

Le sol ↓ profondeur

D'où parlent ces textes

Le cadre et le poème

Le livre de Job se présente en deux étages de langue : un récit en prose simple, au début et à la fin du livre, où Dieu parle avec Satan et restitue à Job ce qu'il avait perdu ; entre les deux, quarante chapitres de poésie hébraïque savante, les dialogues avec les amis puis la réponse de Dieu depuis la tempête. Beaucoup d'exégètes considèrent le récit-cadre comme un conte ancien dans lequel aurait été inséré le poème — ce qui explique pourquoi l'épilogue du chapitre 42 renoue si vite, après la vision bouleversante de Job, avec le ton tranquille d'un conte qui se termine bien.

Soixante-dix ou soixante-douze ?

Les manuscrits anciens de Luc se partagent entre deux chiffres pour désigner les envoyés de ce chapitre : soixante-dix ou soixante-douze. Segond, suivant le texte reçu de son temps, retient soixante-dix, chiffre qui évoque dans la tradition juive les soixante-dix nations de la terre selon Genèse 10, ou les soixante-dix anciens qui entourent Moïse en Nombres 11 — un nombre qui dit l'universalité de l'envoi, bien au-delà du cercle des Douze. Les éditions critiques modernes préfèrent souvent soixante-douze, sans que la variante change le sens du récit : ce qui importe, c'est le retour et la joie, non le compte exact.

Le pont ↓ profondeur

Entendu, puis vu

Tu as sans doute une phrase que tu tiens de quelqu'un — un parent, une parole entendue en retraite, un verset appris enfant — connue depuis si longtemps qu'elle avait perdu tout relief, simple formule qu'on répète sans même l'écouter soi-même. Puis vient un jour où une épreuve réelle te fait toucher, dans ta vie, ce que cette phrase disait depuis toujours sans que tu l'aies jamais vérifié — et alors elle change de statut : ce n'était pas un mensonge appris, c'était une vérité que tu n'avais encore jamais vue, seulement entendue. Tu ne découvres rien de neuf devant Dieu ; tu vois enfin ce que tu savais déjà.

Le geste aujourd'hui

Se laisser rejoindre

Rien, dans ce chapitre de Job ni dans ce passage de Luc, ne demande que tu comprennes davantage. L'un et l'autre texte parlent d'une vue donnée, non conquise — à Job au bout de l'épreuve, aux disciples sans qu'ils l'aient méritée plus que les prophètes qui l'ont désirée avant eux.

Reprends une parole que tu connais par cœur depuis longtemps — un psaume, un verset, une prière apprise enfant — et lis-la lentement, à voix basse, comme si tu l'entendais pour la première fois.

Cette manière de relire une parole déjà sue, jusqu'à ce qu'elle se rouvre, est proche de ce que les moines appelaient la lectio divina — non pas apprendre un sens nouveau, mais laisser le texte déjà connu descendre enfin jusqu'au cœur.

Qu'as-tu, jusqu'ici, seulement entendu dire de Dieu, et que tu n'as encore jamais vu de tes propres yeux ?

Les racines → exploration

Ce que les anciens y ont lu

L'oreille et l'œil, selon Grégoire le Grand

Grégoire le Grand consacre une partie de ses Moralia in Job, écrits à la fin du VIe siècle, à ce verset. Il y voit le mouvement propre de toute vie spirituelle : on commence par croire ce qu'on nous rapporte de Dieu, comme un bruit venu du dehors, puis l'on avance, par l'épreuve et la patience, vers une connaissance qui n'a plus besoin de témoin parce qu'elle touche directement l'âme. Pour Grégoire, Job ne corrige pas une erreur de doctrine : il franchit la distance entre savoir et voir.

Grégoire le Grand, Moralia in Job, fin du VIe siècle

L'école de l'affliction, selon Calvin

Dans son commentaire sur les psaumes, Calvin revient sur le verset 71 pour en tirer une règle qu'il juge universelle : Dieu n'instruit véritablement que ceux qu'il a d'abord humiliés, parce que la prospérité rend l'homme sourd à sa propre parole. Il met en garde contre une lecture qui ferait de la souffrance une vertu en soi — elle n'a de valeur, dit-il, que parce que Dieu s'en sert pour ouvrir une oreille qui sans elle resterait fermée.

Jean Calvin, Commentaire sur les psaumes, 1557

Cachée aux sages, selon Jean Chrysostome

Jean Chrysostome, dans ses homélies, s'arrête sur l'étonnement que peut provoquer ce verset : pourquoi Dieu se réjouirait-il de cacher quelque chose aux sages ? Il répond que ce n'est pas le savoir qui est écarté, mais l'orgueil qui s'appuie sur lui ; les mêmes vérités restent offertes à qui les reçoit sans vouloir les posséder par sa propre force. La joie de Jésus, note-t-il, n'est donc pas une joie contre l'intelligence, mais contre la prétention qui l'accompagne trop souvent.

Jean Chrysostome, Homélies sur l'Évangile, IVe siècle

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