Première lecture — Jb 42, 1-3.5-6.12-17 — Segond, 1910
samedi 3 octobre 2026 · 26ème Semaine du Temps Ordinaire · vert ·
Job 42 et Luc 10 : de l'oreille qui croyait à l'œil qui voit
La rencontre ↓ profondeur · → exploration
Première lecture — Jb 42, 1-3.5-6.12-17 — Segond, 1910
Psaume — Ps 118 (119), 66.71, 75.91, 125.130 — Segond, 1910
Évangile — Lc 10, 17-24 — Segond, 1910
Le sol ↓ profondeur
Le livre de Job se présente en deux étages de langue : un récit en prose simple, au début et à la fin du livre, où Dieu parle avec Satan et restitue à Job ce qu'il avait perdu ; entre les deux, quarante chapitres de poésie hébraïque savante, les dialogues avec les amis puis la réponse de Dieu depuis la tempête. Beaucoup d'exégètes considèrent le récit-cadre comme un conte ancien dans lequel aurait été inséré le poème — ce qui explique pourquoi l'épilogue du chapitre 42 renoue si vite, après la vision bouleversante de Job, avec le ton tranquille d'un conte qui se termine bien.
Les manuscrits anciens de Luc se partagent entre deux chiffres pour désigner les envoyés de ce chapitre : soixante-dix ou soixante-douze. Segond, suivant le texte reçu de son temps, retient soixante-dix, chiffre qui évoque dans la tradition juive les soixante-dix nations de la terre selon Genèse 10, ou les soixante-dix anciens qui entourent Moïse en Nombres 11 — un nombre qui dit l'universalité de l'envoi, bien au-delà du cercle des Douze. Les éditions critiques modernes préfèrent souvent soixante-douze, sans que la variante change le sens du récit : ce qui importe, c'est le retour et la joie, non le compte exact.
Le pont ↓ profondeur
Tu as sans doute une phrase que tu tiens de quelqu'un — un parent, une parole entendue en retraite, un verset appris enfant — connue depuis si longtemps qu'elle avait perdu tout relief, simple formule qu'on répète sans même l'écouter soi-même. Puis vient un jour où une épreuve réelle te fait toucher, dans ta vie, ce que cette phrase disait depuis toujours sans que tu l'aies jamais vérifié — et alors elle change de statut : ce n'était pas un mensonge appris, c'était une vérité que tu n'avais encore jamais vue, seulement entendue. Tu ne découvres rien de neuf devant Dieu ; tu vois enfin ce que tu savais déjà.
Le geste aujourd'hui
Rien, dans ce chapitre de Job ni dans ce passage de Luc, ne demande que tu comprennes davantage. L'un et l'autre texte parlent d'une vue donnée, non conquise — à Job au bout de l'épreuve, aux disciples sans qu'ils l'aient méritée plus que les prophètes qui l'ont désirée avant eux.
Reprends une parole que tu connais par cœur depuis longtemps — un psaume, un verset, une prière apprise enfant — et lis-la lentement, à voix basse, comme si tu l'entendais pour la première fois.
Cette manière de relire une parole déjà sue, jusqu'à ce qu'elle se rouvre, est proche de ce que les moines appelaient la lectio divina — non pas apprendre un sens nouveau, mais laisser le texte déjà connu descendre enfin jusqu'au cœur.Qu'as-tu, jusqu'ici, seulement entendu dire de Dieu, et que tu n'as encore jamais vu de tes propres yeux ?
Les racines → exploration
Grégoire le Grand consacre une partie de ses Moralia in Job, écrits à la fin du VIe siècle, à ce verset. Il y voit le mouvement propre de toute vie spirituelle : on commence par croire ce qu'on nous rapporte de Dieu, comme un bruit venu du dehors, puis l'on avance, par l'épreuve et la patience, vers une connaissance qui n'a plus besoin de témoin parce qu'elle touche directement l'âme. Pour Grégoire, Job ne corrige pas une erreur de doctrine : il franchit la distance entre savoir et voir.
Grégoire le Grand, Moralia in Job, fin du VIe siècle
Dans son commentaire sur les psaumes, Calvin revient sur le verset 71 pour en tirer une règle qu'il juge universelle : Dieu n'instruit véritablement que ceux qu'il a d'abord humiliés, parce que la prospérité rend l'homme sourd à sa propre parole. Il met en garde contre une lecture qui ferait de la souffrance une vertu en soi — elle n'a de valeur, dit-il, que parce que Dieu s'en sert pour ouvrir une oreille qui sans elle resterait fermée.
Jean Calvin, Commentaire sur les psaumes, 1557
Jean Chrysostome, dans ses homélies, s'arrête sur l'étonnement que peut provoquer ce verset : pourquoi Dieu se réjouirait-il de cacher quelque chose aux sages ? Il répond que ce n'est pas le savoir qui est écarté, mais l'orgueil qui s'appuie sur lui ; les mêmes vérités restent offertes à qui les reçoit sans vouloir les posséder par sa propre force. La joie de Jésus, note-t-il, n'est donc pas une joie contre l'intelligence, mais contre la prétention qui l'accompagne trop souvent.
Jean Chrysostome, Homélies sur l'Évangile, IVe siècle