Le fruit dû

Ce que Dieu plante, il vient le chercher — et il ne cesse pas d'attendre.

La rencontre ↓ profondeur · → exploration

Ce que dit le texte

Première lecture — Is 5, 1-7 — Bible Segond, 1910

1 Je chanterai à mon le cantique de mon bien-aimé sur sa vigne. Mon bien-aimé avait une vigne, sur un coteau fertile. 2 Il en remua le sol, en ôta les pierres, et y mit un plant excellent ; il bâtit une tour au milieu d'elle, il y creusa aussi un pressoir ; puis il espéra qu'elle produirait de bons raisins, mais elle en a produit de . 3 Maintenant donc, habitants de Jérusalem et hommes de Juda, soyez juges entre moi et ma vigne ! 4 Qu'y avait-il encore à faire à ma vigne, que je n'aie pas fait pour elle ? Pourquoi, quand j'ai espéré qu'elle produirait de bons raisins, en a-t-elle produit de mauvais ? 5 Je vous dirai maintenant ce que je vais faire à ma vigne. J'en arracherai la haie, pour qu'elle soit broutée ; j'en abattrai la clôture, pour qu'elle soit foulée aux pieds. 6 Je la réduirai en désert ; elle ne sera plus taillée, ni cultivée ; les ronces et les épines y croîtront ; et je donnerai mes ordres aux nuées, afin qu'elles ne laissent plus tomber la pluie sur elle. 7 La vigne de l'Éternel des armées, c'est la maison d'Israël, et les hommes de Juda, c'est le plant qu'il avait chéri. Il avait espéré de la droiture, et voici du sang versé ! Il avait espéré de la justice, et voici des cris de détresse !
dôd dôd, « bien-aimé » : c'est le mot même du Cantique des cantiques (Ct 1, 13 ; 2, 16), le vocabulaire de l'amour conjugal, et c'est aussi la racine du nom David. Segond traduit fidèlement, mais perd l'écho : Ésaïe ouvre son oracle de jugement comme un chant d'amour, non comme un réquisitoire. Les Pères latins, lisant ce texte avec le Cantique, y ont entendu l'époux divin chantant pour sa vigne avant de la chanter contre elle.
be'ushim Le texte hébreu joue sur deux mots presque jumeaux : anabim, « bons raisins », et be'ushim, que Segond rend platement par « mauvais » mais qui signifie littéralement « choses puantes, pourries ». L'oreille hébraïque entend la rime et la chute : on attendait le même mot, on reçoit son contraire fétide. Les commentateurs juifs médiévaux, Rachi en tête, relevaient déjà ce jeu de sons comme la clé du poème : la vigne n'a pas simplement déçu, elle a tourné.

Psaume — Ps 79 (80), 9-12, 13-14, 15-16a, 19-20 — Bible Segond, 1910

9 Tu arrachas une vigne de l'Égypte, tu chassas des nations, et tu la . 10 Tu fis place devant elle, et elle poussa des racines et remplit la terre ; 11 les montagnes étaient couvertes de son ombre, et ses rameaux étaient comme des cèdres de Dieu ; 12 elle étendait ses branches jusqu'à la mer, et ses rejetons jusqu'au fleuve. 13 Pourquoi as-tu rompu ses clôtures, en sorte que tous les passants la dépouillent ? 14 Le sanglier de la forêt la ravage, et les bêtes des champs en font leur pâture. 15 Dieu des armées, reviens ! Regarde du haut des cieux, et vois ! Considère cette vigne ! 16a Protège ce que ta droite a planté, et le que tu t'es choisi !... 19 Et nous ne nous éloignerons plus de toi. Fais-nous revivre, et nous invoquerons ton nom. 20 Éternel, Dieu des armées, rétablis-nous ! Fais briller ta face, et nous serons sauvés !
tassia tassia, de la racine nassa, ne veut pas dire « arracher » au sens où l'on déracine, mais « faire voyager, faire partir » — le même verbe que pour une caravane qui se met en marche. Segond choisit « arrachas », qui dramatise un déplacement que l'hébreu présente d'abord comme une marche, celle de l'exode. Le psaume rejoue ainsi, par ce seul verbe, tout le trajet d'Égypte en Canaan avant même de nommer la vigne.
ben Le mot ben, « fils », clôt discrètement le poème sur la vigne : le plant que Dieu a planté de sa main devient, sans transition grammaticale, un fils qu'il s'est choisi. Segond garde la rupture telle quelle, sans la lisser. Calvin, commentant ce psaume, refuse d'y lire une prophétie directe, mais note que le peuple entier y est appelé fils comme un seul homme — lecture que la tradition chrétienne a ensuite resserrée sur le Fils unique rejeté par les vignerons de l'évangile de ce jour.

Deuxième lecture — Ph 4, 6-9 — Bible Segond, 1910

6 Ne vous de rien ; mais en toute chose faites connaître vos besoins à Dieu par des prières et des supplications, avec des actions de grâces. 7 Et la paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence, vos cœurs et vos pensées en Jésus-Christ. 8 Au reste, frères, que tout ce qui est vrai, tout ce qui est honorable, tout ce qui est juste, tout ce qui est pur, tout ce qui est aimable, tout ce qui mérite l'approbation, ce qui est vertueux et digne de louange, soit l'objet de vos pensées. 9 Ce que vous avez appris, reçu et entendu de moi, et ce que vous avez vu en moi, mettez-le en pratique. Et le Dieu de paix sera avec vous.
merimnaô merimnate, « inquiétez-vous », vient d'une racine qui signifie diviser, partager en plusieurs morceaux : l'inquiet est celui dont l'esprit se fractionne entre plusieurs objets à la fois. C'est le même verbe que Jésus emploie en Matthieu 6, 25-34 à propos des oiseaux du ciel et des lis des champs. Segond traduit justement, mais il faut entendre sous « inquiétude » cette image d'un cœur tiré en plusieurs directions à la fois, non une simple émotion passagère.
phroureô phrourêsei, « gardera », est un terme militaire : celui d'une garnison postée en sentinelle aux portes d'une ville. Segond traduit par « gardera », ce qui est juste, mais efface l'image d'une faction armée montant la garde autour du cœur. Jean Chrysostome, prêchant sur cette épître, insiste sur ce relief martial : la paix de Dieu n'est pas une absence de combat, elle est elle-même postée en sentinelle contre ce qui voudrait reprendre le cœur.

Évangile — Mt 21, 33-43 — Bible Segond, 1910

33 Écoutez une autre parabole. Un homme planta une vigne. Il l'entoura d'une haie, y creusa un pressoir, et y bâtit une tour ; puis il l'afferma à des , et quitta le pays. 34 Lorsque le temps de la récolte fut arrivé, il envoya ses serviteurs vers les vignerons, pour recevoir le produit de sa vigne. 35 Les vignerons, s'étant saisis de ses serviteurs, battirent l'un, tuèrent l'autre, et en lapidèrent un troisième. 36 Il envoya encore d'autres serviteurs, en plus grand nombre que les premiers ; et les vignerons les traitèrent de la même manière. 37 Enfin, il envoya son fils, disant : Ils respecteront mon fils. 38 Mais, quand les vignerons virent le fils, ils dirent entre eux : Voici l'héritier ; tuons-le, et emparons-nous de son héritage. 39 Et ils le saisirent, le hors de la vigne, et le tuèrent. 40 Maintenant, quand le maître de la vigne viendra, que fera-t-il à ces vignerons ? 41 Ils lui répondirent : Il fera périr ces misérables, et il louera sa vigne à d'autres vignerons, qui lui en donneront le produit au temps de la récolte. 42 Jésus leur dit : N'avez-vous jamais lu ces paroles dans les Écritures : La pierre qu'ont rejetée ceux qui bâtissaient est devenue la ; c'est du Seigneur que cela est venu, et c'est un prodige à nos yeux ? 43 C'est pourquoi, je vous dis que le royaume de Dieu vous sera enlevé, et sera donné à une nation qui en rendra les fruits.
geôrgoi geôrgois, « vignerons », ne désigne pas de simples ouvriers mais des fermiers à qui l'on a confié une terre en location, responsables du fruit et comptables du loyer en nature. Segond traduit bien, mais il faut entendre derrière ce mot un statut précis du droit agraire de l'époque, repris aussi en Marc 12 et Luc 20. La parabole suppose un contrat réel, connu de l'auditoire, ce qui rend plus insoutenable encore le refus de rendre le fruit dû.
ekballô exebalon, « jetèrent », est le même verbe que les évangiles emploient pour chasser les démons ou expulser un homme hors d'une synagogue. Segond traduit correctement par « jetèrent », mais le grec porte une violence d'expulsion rituelle, comme si le fils était traité en élément impur à rejeter hors du lieu saint. Jean Chrysostome, dans son commentaire sur ce passage, relève que la vigne, lieu de bénédiction, devient ainsi le lieu du meurtre.
kephalê gônias kephalên gônias, « tête de l'angle », cite le Psaume 118, 22 et désigne la pierre maîtresse qui, à l'angle d'un édifice, porte et aligne deux murs. Segond traduit « la principale de l'angle », formule un peu raide mais fidèle. Pierre reprendra ce verset devant le sanhédrin (Actes 4, 11) pour désigner le Christ crucifié puis ressuscité : la pierre que les bâtisseurs — les vignerons de la parabole — ont jugée inutilisable devient, par la résurrection, ce qui tient tout l'édifice.
4 textes, un fil

Le sol ↓ profondeur

D'où parlent ces textes

Un chant d'amour qui devient accusation

Ésaïe compose son oracle sur le modèle d'un chant de vendange, comme on en chantait au VIIIe siècle avant notre ère lors des fêtes des moissons à Jérusalem. L'auditoire, invité à juger « entre moi et ma vigne », se retrouve pris au piège : en applaudissant le chant, il se condamne lui-même, puisque la vigne, c'est Juda, à la veille des invasions assyriennes qui menacent déjà le royaume du Nord.

Une parabole dite dans le Temple, juste avant la Passion

Matthieu place cette parabole durant la dernière semaine, dans l'enceinte du Temple, devant les grands prêtres et les anciens du peuple (Mt 21, 23.45). Ce n'est donc pas un enseignement général : c'est une confrontation directe, quelques jours avant l'arrestation de Jésus, où ceux qui l'écoutent comprennent — Matthieu le dit explicitement au verset suivant — qu'il parle d'eux.

Le pont ↓ profondeur

Planter, attendre, ne rien voir venir

Il y a des années où tu as tout donné à quelque chose — une relation, un engagement, une prière reprise chaque soir — et où rien ne semble avoir poussé. Tu as retourné la terre, enlevé les pierres, planté ce qu'il y avait de meilleur en toi, et pourtant ce qui revient ressemble à l'inverse de ce que tu espérais. Ce n'est pas d'abord une faute à chercher en toi : c'est la question même du texte de ce jour, posée non pas sur toi mais par le maître de la vigne, qui attend encore devant ce qu'il a planté.

Le geste aujourd'hui

Se laisser rejoindre

Avant de reprendre ta journée, reste un instant devant cette question : qu'est-ce que tu attends de ce que tu as planté — et qu'attends-tu que Dieu attende de toi ?

Nomme, en silence, un lieu précis de ta vie où tu as cru avoir tout fait et où le fruit ne vient toujours pas — puis remets-le, sans l'expliquer, devant Dieu.

Ce n'est pas un bilan à produire, mais un regard à laisser poser sur toi.

Qu'est-ce que tu continues d'attendre de Dieu, et qu'est-ce que Dieu, peut-être, attend encore de toi ?

Les racines → exploration

Ce que les anciens y ont lu

Une seule vigne, deux envois de serviteurs

Irénée de Lyon, discutant cette parabole dans son traité contre les hérésies, y voit l'unité des deux Testaments : les serviteurs envoyés avant le fils sont les prophètes, refusés par les mêmes hommes qui refuseront ensuite le Fils lui-même. Contre ceux qui séparaient le Dieu de l'Ancien Testament et celui du Nouveau, Irénée insiste sur un seul maître de la vigne, patient à travers une seule et même histoire.

Irénée de Lyon, Contre les hérésies, IV

Ésaïe lu depuis Juda menacé

Calvin, dans son commentaire sur Ésaïe, relève que le prophète ne prononce pas un oracle abstrait : il parle à un peuple qui se croit protégé par l'élection et le culte du Temple, quelques décennies avant que le royaume du Nord ne tombe sous l'Assyrie. Le jugement annoncé contre la vigne n'est donc pas une menace lointaine mais la description de ce qui est déjà en train de se nouer sous leurs yeux.

Jean Calvin, Commentaire sur le livre du prophète Ésaïe

La paix qui garde, et non qui console seulement

Jean Chrysostome, prêchant sur l'épître aux Philippiens, observe que Paul n'écrit pas ces lignes depuis le repos mais depuis une prison, enchaîné, incertain de son procès. La paix qu'il annonce n'est donc pas la paix de celui qui a réglé ses affaires, mais celle que Dieu pose comme sentinelle au cœur même de ce qui reste menaçant et non résolu.

Jean Chrysostome, Homélies sur l'épître aux Philippiens

3 racines