Mis à part

Galates 1 ; Psaume 139 ; Luc 10 — mis à part avant d'agir, et la part qu'on ne t'ôtera pas.

La rencontre ↓ profondeur · → exploration

Ce que dit le texte

Lecture — Ga 1, 13-24 — Segond 1910

13 Vous avez su, en effet, quelle était autrefois ma conduite dans le judaïsme, comment je persécutais à outrance et traitais en ennemie l'Église de Dieu, 14 et comment j'étais d'un pour les traditions de mes pères, surpassant en cela tous ceux de mon âge parmi mes compatriotes. 15 Mais, lorsqu'il plut à celui qui m'avait dès le sein de ma mère, et qui m'a appelé par sa grâce, 16 de révéler en moi son Fils, afin que je l'annonçasse parmi les païens, aussitôt, 17 je ne consultai personne et je n'allai pas non plus à Jérusalem vers ceux qui étaient apôtres avant moi, mais je partis pour l'Arabie. Puis je revins à Damas. 18 Trois ans plus tard, je montai à Jérusalem pour faire la connaissance de Céphas, et je demeurai quinze jours chez lui. 19 Mais je ne vis aucun autre des apôtres, si ce n'est Jacques, le frère du Seigneur. 20 Dans ce que je vous écris, voici, devant Dieu, je ne mens point. 21 J'allai ensuite dans les contrées de la Syrie et de la Cilicie. 22 Or, j'étais inconnu de visage aux Églises de la Judée qui sont en Christ ; 23 seulement, elles avaient entendu dire : Celui qui autrefois nous persécutait annonce maintenant la foi qu'il s'efforçait alors de détruire. 24 Et elles glorifiaient Dieu à cause de moi.
zèle Le grec dit καὶ περισσοτέρως ἐζήλουν (perissoterōs ezēloun), littéralement « et j'étais zélé plus abondamment ». perissoterōs appartient à la même famille que le mot qui dira, en Romains 5,20, la grâce « surabondante » : Paul applique à son ancien fanatisme le vocabulaire même du débordement divin. Segond traduit par « zèle excessif », ce qui rend bien le comparatif mais efface l'ironie du mot. Chrysostome, dans ses homélies sur Galates, insiste sur ce retournement : la même ardeur qui persécutait sera, sans perdre d'intensité, mise au service de l'Évangile.
mis à part Le verbe grec est ἀφορίσας (aphorisas), de ἀφορίζω, « mettre à part, séparer » — le même verbe, ironiquement, qui donne leur nom aux pharisiens, les « séparés ». Segond traduit fidèlement par « mis à part » ; mais l'ironie se perd en français, celle d'un pharisien zélé, qui se séparait lui-même pour garder la Loi pure, découvrant qu'il a été séparé par un autre, avant même de naître. En Romains 1,1, Paul reprend ce même verbe pour se dire « mis à part pour annoncer l'Évangile » — signe que cette mise à part n'est pas un privilège figé mais un envoi. Chrysostome note que Dieu choisit ainsi « dès le sein », avant tout mérite constatable, pour que nul ne puisse dire avoir devancé la grâce.

Psaume — Ps 138 (139), 1-3, 13-14ab, 14cd-15 — Segond 1910

1 Éternel ! tu me et tu me connais, 2 Tu sais quand je m'assieds et quand je me lève, Tu pénètres de loin ma pensée. 3 Tu sais quand je marche et quand je me couche, Et toutes mes voies te sont familières. 13 C'est toi qui as formé mes reins, Qui m'as dans le sein de ma mère. 14 Je te loue de ce que je suis une créature si merveilleuse. Tes œuvres sont admirables, Et je le reconnais. 15 Mon corps n'était point caché à tes yeux, Lorsque j'étais formé dans le sein maternel, Lorsque j'étais tissé dans les profondeurs de la terre.
sondes L'hébreu est חָקַרְתָּ (chaqartani), de la racine chaqar, qui désigne d'abord l'exploration minière, le fait de creuser pour atteindre un filon caché — ainsi en Job 28,3, où le mineur « sonde » les ténèbres. Segond choisit « tu me sondes », verbe français qui garde heureusement cette image de profondeur et de recherche patiente, plutôt qu'un simple « tu me connais » qui aurait aplati le texte. Calvin, dans son Commentaire sur les Psaumes, relève que ce verbe interdit toute idée d'une connaissance superficielle : Dieu ne regarde pas de l'extérieur, il descend dans les couches les plus intimes de la personne, comme on descend dans une mine.
tissé Le verbe hébreu, rare, vient d'une racine dont le sens exact reste discuté par les lexicographes : « tisser, tresser », mais aussi « couvrir, faire de l'ombre », selon la lecture qu'on retient. Segond opte pour « tissé », image textile qui rejoint celle des « reins formés » au même verset et qui a marqué la tradition dévotionnelle ; d'autres anciennes versions, lisant la racine du côté de l'ombre protectrice, penchent plutôt vers l'idée d'un voile ou d'une couverture. Cette hésitation même est précieuse : qu'on lise « tissé » ou « couvert », le texte dit une action minutieuse et cachée de Dieu sur un corps qui n'existe pas encore pour lui-même.

Évangile — Lc 10, 38-42 — Segond 1910

38 Comme Jésus était en chemin avec ses disciples, il entra dans un village, et une femme, nommée Marthe, le reçut dans sa maison. 39 Elle avait une sœur, nommée Marie, qui, s'étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole. 40 Marthe, occupée à divers soins domestiques, survint et dit : Seigneur, cela ne te fait-il rien que ma sœur me laisse seule pour servir ? Dis-lui donc de m'aider. 41 Le Seigneur lui répondit : Marthe, Marthe, tu pour beaucoup de choses. 42 Une seule chose est nécessaire. Marie a choisi la , qui ne lui sera point ôtée.
t'agites Le grec emploie deux verbes rares : merimnas (« tu te soucies ») et turbazē, mot qui n'apparaît nulle part ailleurs dans le Nouveau Testament, venu de turbē, « tumulte, agitation confuse » — le même fond que le latin turba, la foule bruyante. Segond rend l'ensemble par « tu t'inquiètes et tu t'agites », doublant le verbe français pour deux verbes grecs distincts, l'un intérieur, l'autre extérieur : le souci qui ronge et le mouvement qui s'éparpille. D'anciens grammairiens rapprochaient déjà merimna de merizō, « diviser » — comme si l'inquiétude était, par nature, un esprit partagé en plusieurs directions à la fois, incapable de se tenir en un seul lieu.
bonne part Le mot grec est meris, « portion, part attribuée » — le même mot qui désigne, dans la Loi, la part d'héritage que les lévites ne reçoivent pas en terre : « l'Éternel est sa part » (Dt 10,9 ; 18,2). Segond traduit littéralement par « la bonne part », gardant ainsi, sans le souligner, l'écho de ce vieux statut lévitique : Marie reçoit, comme les lévites, pour part non un bien à posséder mais une présence à écouter. Origène, puis Augustin après lui, liront ce verset comme la figure de la vie contemplative — non pas opposée au service de Marthe, mais qui ne doit pas lui être sacrifiée.
3 textes, un fil

Le sol ↓ profondeur

D'où parlent ces textes

Une lettre de combat

L'épître aux Galates est écrite dans l'urgence : des prédicateurs venus après Paul exigent des chrétiens d'origine païenne qu'ils se fassent circoncire pour appartenir pleinement au peuple de Dieu. Dans les versets qui précèdent notre passage (1,11-12), Paul vient d'affirmer qu'il n'a reçu son Évangile d'aucun homme. Le récit autobiographique qui suit — zèle persécuteur, révélation, puis quatorze années avant de remonter à Jérusalem (2,1) — sert cet unique argument : son apostolat ne doit rien à l'Église de Jérusalem, tout à l'appel reçu.

Entre un Samaritain et une prière

Luc place cette scène juste après la parabole du bon Samaritain, qui définissait le prochain par l'action, et juste avant l'enseignement sur la prière (11,1-13). Entre les deux, Marthe et Marie : comme si l'évangéliste voulait empêcher qu'on réduise la foi au seul service. Le village n'est pas nommé par Luc — la tradition johannique (Jn 11,1) l'identifiera à Béthanie — mais la leçon vaut pour toute maison où l'on reçoit le Seigneur.

Le pont ↓ profondeur

La part qu'on ne mesure pas

Tu connais ces jours où tout ce que tu fais pour Dieu te paraît nécessaire : un service après l'autre, une tâche qui en appelle une deuxième, jamais le temps de t'arrêter sans avoir l'impression de manquer à quelque chose. Puis vient, parfois sans que tu l'aies choisi — une maladie, un deuil, une fatigue qui ne cède pas —, un moment où plus rien ne peut être fait. Tu restes là, les mains vides, sans rien à montrer pour cette heure perdue, et c'est précisément dans ce vide que quelque chose se reçoit, qui ne t'avait jamais été donné par tout ce que tu accomplissais : non une récompense pour ton service, mais une présence qui ne demandait que ta présence.

Le geste aujourd'hui

Se laisser rejoindre

Avant d'ouvrir un livre, un agenda ou une liste de choses à faire aujourd'hui, essaie de rester une minute sans rien produire.

Assieds-toi, comme Marie, sans but immédiat, et laisse monter en toi la question : qu'est-ce qui, en moi, a été formé avant que je le mérite ou que je le décide ?

Ce n'est pas un exercice de relaxation : c'est consentir, pour un instant, à être connu avant d'agir.

Quelle part de ta vie reconnais-tu aujourd'hui comme ayant été mise à part avant que tu ne t'en soucies toi-même — et que fais-tu, d'ordinaire, pour ne pas avoir à t'arrêter devant elle ?

Les racines → exploration

Ce que les anciens y ont lu

Le zèle retourné

Dans ses Homélies sur l'épître aux Galates, Chrysostome s'arrête sur le contraste entre le persécuteur et l'apôtre : la même énergie, dit-il, qui jetait Paul contre l'Église de Dieu est celle qui le jettera, sans diminuer d'intensité, au service de l'Évangile parmi les nations. Dieu, selon lui, ne commence pas par éteindre ce qui brûle en l'homme ; il en change la direction. C'est pourquoi Paul peut dire qu'il a été mis à part « dès le sein » : la conversion n'ajoute rien à sa nature, elle la retourne.

Jean Chrysostome

Connu avant de se connaître

Calvin, commentant le Psaume 139, insiste sur le vertige qu'éprouve l'âme devant une connaissance divine qui ne laisse aucun repli : Dieu nous a vus avant que nous nous voyions nous-mêmes, formés avant d'être nés, connus avant de pouvoir répondre. Pour Calvin, ce n'est pas d'abord une doctrine de la providence qu'il faut en tirer, mais une humiliation salutaire : toute prétention humaine à se définir soi-même tombe devant un regard qui a précédé jusqu'à notre premier souffle.

Jean Calvin

L'action et le repos

Augustin revient plusieurs fois, dans ses Sermons, sur Marthe et Marie comme figures de deux vies également légitimes, la vie active et la vie contemplative, mais non égales en destination : le service de Marthe passera, la part de Marie demeurera, parce qu'elle préfigure le repos éternel où le service lui-même s'achèvera. Augustin se garde pourtant de mépriser Marthe : sans elle, dit-il, le Seigneur n'aurait pas eu de pain ; mais sans Marie, l'hospitalité serait restée sans écoute.

Augustin d'Hippone

3 racines