Grâce et greniers

Ce qu'on reçoit sans l'avoir fabriqué, ce qu'on amasse sans jamais le posséder.

La rencontre ↓ profondeur · → exploration

Ce que dit le texte

Première lecture — Ep 2, 1-10 — Louis Segond, 1910

1 Vous étiez par vos offenses et par vos péchés, 2 dans lesquels vous marchiez autrefois, selon le train de ce monde, selon le prince de la puissance de l'air, de l'esprit qui agit maintenant dans les fils de la rébellion. 3 Nous tous aussi, nous étions, par nature, enfants de , comme les autres. 4 Mais Dieu, qui est riche en miséricorde, à cause du grand amour dont il nous a aimés, 5 nous qui étions morts par nos offenses, nous a rendus à la vie avec Christ (c'est par grâce que vous êtes sauvés) ; 6 il nous a ressuscités ensemble, et nous a fait asseoir ensemble dans les lieux célestes, en Jésus-Christ, 7 afin de montrer dans les siècles à venir l'infinie richesse de sa grâce par sa bonté envers nous en Jésus-Christ. 8 Car c'est par la que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c'est le don de Dieu. 9 Ce n'est point par les œuvres, afin que personne ne se glorifie. 10 Car nous sommes son , ayant été créés en Jésus-Christ pour de bonnes œuvres, que Dieu a préparées d'avance, afin que nous les pratiquions.
morts Le grec est nekros, le même mot qui qualifie un cadavre, et non une simple langueur de l'âme. Segond traduit sobrement « morts », là où l'on pourrait attendre une image plus atténuée comme « égarés » ou « endormis » — le choix est juste et dur : Paul ne décrit pas une faiblesse mais un décès. Chrysostome, dans ses homélies sur cette épître, insiste sur ce point : on ne ranime pas un mort par ses propres forces, on ne peut que le ressusciter, et c'est précisément le verbe qu'emploie Paul au verset 5.
colère orgē désigne en grec classique une disposition durable plutôt qu'un accès de fureur ; Segond rend par « colère », qui en français évoque davantage l'émotion passagère. Les commentateurs protestants, Calvin en tête, préfèrent y lire la juste conséquence du péché, la sentence que la sainteté de Dieu porte sur le mal, plutôt qu'un emportement capricieux. Être « par nature enfants de colère » ne signifie donc pas que Dieu s'irrite au hasard, mais que la condition humaine hors grâce est, structurellement, sous ce jugement.
grâce charis porte en grec profane le sens de faveur gratuite, de cadeau qui ne se mérite pas et ne s'achète pas. Segond garde « grâce », mot désormais si religieux qu'on en oublie la saveur première : un don reçu sans titre à le recevoir. Calvin, commentant ce verset, insiste sur le triple redoublement voulu par Paul — « par la grâce », « par le moyen de la foi », « cela ne vient pas de vous » — trois formules qui, dit-il, ferment toutes les issues par lesquelles l'orgueil humain voudrait se glisser.
ouvrage Le grec poiēma est le mot dont dérive notre « poème » — une œuvre façonnée, non improvisée. Segond traduit par « ouvrage », terme plus neutre qui perd l'écho poétique mais garde l'essentiel : nous ne sommes pas nos propres auteurs. Le verset ajoute que les bonnes œuvres elles-mêmes sont « préparées d'avance » — proetoimasen — si bien que même la réponse du croyant est devancée par une initiative qui n'est pas la sienne.

Psaume — Ps 99 (100), 1-2, 3, 4, 5 — Louis Segond, 1910

1 vers l'Éternel, vous tous, habitants de la terre ! 2 Servez l'Éternel, avec joie, venez avec allégresse en sa présence ! 3 Sachez que l'Éternel est Dieu ! C'est lui qui nous a faits, et nous lui appartenons ; nous sommes son peuple, et le troupeau de son pâturage. 4 Entrez dans ses portes avec des louanges, dans ses parvis avec des cantiques ! Célébrez-le, bénissez son nom ! 5 Car l'Éternel est bon ; sa dure toujours, et sa de génération en génération.
cris de joie Le verbe hébreu est rua, celui qu'on emploie pour le son du shofar ou le cri de guerre qui précède la victoire — un bruit qui éclate, pas un murmure de politesse. Segond traduit par « cris de joie », ce qui est fidèle à l'intensité mais lisse un peu la sonorité presque militaire du mot hébreu. Les rabbins ont noté que ce psaume, l'un des rares à porter le titre « psaume de louange » (todah), accompagnait l'offrande d'action de grâce au Temple — une louange qui se crie, qui ne se chuchote pas.
bonté hesed est un des mots les plus riches de l'hébreu biblique : ni simple bienveillance, ni sentiment, mais fidélité agissante à l'intérieur d'une alliance. Segond le traduit tantôt par « bonté », tantôt par « grâce » ou « miséricorde » selon les psaumes, faute d'équivalent français unique — un choix honnête mais qui disperse ce que l'hébreu tient en un seul mot. Calvin, commentant ce psaume, relie ce hesed à la constance de Dieu envers son peuple malgré ses infidélités répétées, plus qu'à une qualité abstraite de douceur.
fidélité 'emunah vient de la même racine que « amen » — ce qui est stable, sur quoi l'on peut s'appuyer sans vaciller. Segond traduit « fidélité », choix juste, mais on perd le lien sonore avec ce petit mot liturgique que le lecteur prononce lui-même chaque fois qu'il dit « amen », sans toujours savoir qu'il affirme ainsi la même solidité. Le psaume associe ce mot à « de génération en génération » : la fidélité de Dieu ne se mesure pas à l'instant mais sur la durée d'une histoire entière.

Évangile — Lc 12, 13-21 — Louis Segond, 1910

13 Quelqu'un dit à Jésus, du milieu de la foule : Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage. 14 Jésus lui répondit : Ô homme, qui m'a établi pour être votre juge, ou pour faire vos partages ? 15 Puis il leur dit : Gardez-vous avec soin de toute ; car la vie d'un homme ne dépend pas de l'abondance de ses biens. 16 Et il leur dit cette parabole : Les terres d'un homme riche avaient produit une abondante récolte. 17 Et il raisonnait en lui-même, disant : Que ferai-je ? car je n'ai pas de place pour serrer ma récolte. 18 Voici, dit-il, ce que je ferai : j'abattrai mes greniers, j'en bâtirai de plus grands, j'y amasserai toute ma récolte et tous mes biens ; 19 et je dirai à mon : Mon âme, tu as de grands biens en réserve pour plusieurs années ; repose-toi, mange, bois, et réjouis-toi. 20 Mais Dieu lui dit : ! cette nuit même ton âme te sera redemandée ; et ce que tu as préparé, pour qui cela sera-t-il ? 21 Il en est ainsi de celui qui amasse des trésors pour lui-même, et qui n'est pas riche pour Dieu.
avarice Le grec pleonexia signifie littéralement « avoir toujours plus », l'appétit qui ne connaît pas de seuil de satiété. Segond traduit par « avarice », qui évoque plutôt la thésaurisation craintive, alors que le mot grec décrit une faim active, un désir d'accroître sans fin — nuance que Chrysostome relevait déjà en prêchant que ce vice n'épargne ni le pauvre ni le riche, puisqu'il porte sur le désir et non sur l'avoir. Jésus ne vise donc pas la richesse elle-même mais ce mouvement intérieur qui ne s'arrête jamais de lui-même.
âme psychē ne désigne pas seulement l'âme immortelle au sens grec tardif, mais, dans l'usage sémitique que suit l'évangile, la personne vivante tout entière — ce que l'hébreu nomme nephesh. Quand l'homme dit « mon âme, repose-toi », il traite sa propre vie comme un bien qu'il gère à sa discrétion ; or c'est cette même psychē que Dieu lui « redemande » au verset suivant, montrant qu'elle n'a jamais cessé de lui appartenir. Segond garde « âme » dans les deux cas, ce qui laisse voir l'ironie : l'homme parle à son âme comme à une associée, Dieu la lui réclame comme un prêteur.
insensé aphrōn est le contraire de phronimos, l'homme avisé des paraboles voisines ; Segond traduit « insensé », terme fort qui correspond bien à la sévérité du grec — ce n'est pas une maladresse qu'on reproche à cet homme, mais une faillite du jugement le plus élémentaire. Le mot apparaît aussi dans la Septante pour désigner celui qui dit dans son cœur qu'il n'y a pas de Dieu (Psaume 14,1) : l'insensé de la parabole n'est pas sot en affaires, il l'est devant Dieu, ce qui est une autre échelle de bêtise.
3 textes, un fil

Le sol ↓ profondeur

D'où parlent ces textes

Une Église païenne qu'on rappelle à ce qu'elle était

L'épître aux Éphésiens s'adresse à des communautés d'Asie Mineure composées en grande majorité de païens convertis, que Paul rappelle sans détour à ce qu'ils étaient « autrefois » : extérieurs à l'alliance, selon Éphésiens 2,12. Chrysostome, prêchant sur ce passage à Antioche vers 390, insiste sur l'ordre du texte : la description de la mort précède toute mention de l'effort humain, parce que, dit-il, on ne demande pas à un mort de respirer un peu pour mériter la vie.

La parabole que Luc seul a conservée

Seul Luc transmet cette parabole, à l'intérieur d'une longue section (12,13-34) consacrée à l'anxiété pour les biens et à la recherche du vrai trésor. Calvin, dans son Commentaire sur l'Harmonie des évangiles (1555), relève que Jésus ne répond pas d'abord à la question d'héritage posée au verset 13, mais déplace le débat : le vrai danger n'est pas le partage inégal, c'est l'illusion qu'une vie puisse se mesurer en greniers pleins.

Le pont ↓ profondeur

Ce que tu n'as pas fabriqué toi-même

Tu as pu, à un moment de ta vie, calculer sans relâche comment tenir : combien économiser, combien produire, combien prouver, pour avoir enfin le droit de te reposer sans angoisse. Et peut-être as-tu senti, un soir où tous les comptes étaient faits et où le repos ne venait toujours pas, que la sécurité que tu poursuivais n'était pas de cet ordre-là, qu'aucun chiffre ne l'atteindrait jamais. C'est exactement là, dans cette fatigue qui ne se repose jamais elle-même, que le texte d'aujourd'hui vient à ta rencontre : non pour te dire de calculer mieux, mais pour te dire qu'un autre a déjà agi avant que tu ne commences à compter.

Le geste aujourd'hui

Se laisser rejoindre

Avant de reprendre le jour, laisse cette question se poser en toi sans la refermer trop vite.

Ouvre les deux mains, paumes vers le haut, et reste ainsi en silence quelques minutes, sans rien tenir ni rien demander.

Ce geste ne produit rien par lui-même ; il ne fait que dire avec le corps ce que le texte dit avec des mots : que la vie se reçoit, elle ne se referme pas sur elle-même.

Si, comme dans la parabole, ton âme t'était redemandée cette nuit, qu'y trouverais-tu que tu n'as pas fabriqué toi-même ?

Les racines → exploration

Ce que les anciens y ont lu

La grâce qui précède tout effort

Chrysostome insiste sur l'ordre des verbes en Éphésiens 2 : Dieu « nous a rendus à la vie », puis « nous a ressuscités », puis « nous a fait asseoir » — trois actes divins avant qu'aucune œuvre humaine ne soit mentionnée. Il en conclut que la foi elle-même ne précède pas la grâce mais y répond, comme un mort répond à l'appel qui le relève, non comme un vivant qui se serait porté lui-même au tombeau pour en sortir.

Jean Chrysostome, Homélies sur l'Épître aux Éphésiens, IVe homélie, fin du IVe siècle.

Une âme qu'on ne nourrit pas à coups de greniers

Calvin note que l'homme de la parabole ne pèche pas en premier lieu par avoir trop récolté, mais par le dialogue intérieur qu'il tient avec sa propre âme comme si elle était sa chose : il lui parle, la rassure, la félicite, sans jamais se tourner vers Dieu qui seul peut véritablement lui répondre. C'est cette autosuffisance silencieuse, plus que la richesse elle-même, que le commentateur dénonce comme la racine de la folie du personnage.

Jean Calvin, Commentaire sur l'Harmonie des évangiles, ad Luc 12, 1555.

Un peuple qui ne s'est pas fait lui-même

Calvin, commentant le verset « c'est lui qui nous a faits, et nous lui appartenons », insiste sur la double portée du texte hébreu : nous ne nous sommes pas faits nous-mêmes, et nous ne nous appartenons donc pas à nous-mêmes. Il relie cette reconnaissance à la joie du psaume : on ne pousse des cris d'allégresse que lorsqu'on a renoncé à se prétendre son propre auteur.

Jean Calvin, Commentaire sur le livre des Psaumes, 1557.

3 racines