dimanche 25 octobre 2026 · 30ème Semaine du Temps Ordinaire · vert ·
Un seul amour
Un docteur de la loi interroge Jésus sur le plus grand commandement
La rencontre ↓ profondeur · → exploration
Ce que dit le texte
Première lecture — Ex 22, 20-26 — Segond 1910
21 Tu ne maltraiteras point l', et tu ne l'opprimeras point ; car vous avez été étrangers dans le pays d'Égypte. 22 Tu n' point la veuve, ni l'orphelin. 23 Si tu les affliges, et qu'ils viennent à crier à moi, j'entendrai leurs cris ; 24 ma colère s'enflammera, et je vous détruirai par l'épée ; vos femmes deviendront veuves, et vos enfants orphelins. 25 Si tu prêtes de l'argent à mon peuple, au pauvre qui est avec toi, tu ne seras point envers lui comme un créancier, tu ne lui imposeras point d'intérêt. 26 Si tu prends en gage le vêtement de ton prochain, tu le lui rendras avant le coucher du soleil ; 27 car c'est sa seule couverture, c'est le vêtement dont il s'enveloppe le corps : dans quoi coucherait-il ? S'il crie à moi, je l'entendrai, car je suis .
ger Le mot hébreu ger ne désigne pas le simple voyageur de passage mais le résident étranger, sans terre ni clan, dépendant pour sa survie de la bienveillance qu'on voudra bien lui accorder. Segond traduit simplement « étranger », ce qui aplatit la précision juridique du terme — un ger n'a aucun recours légal propre. La tradition rabbinique a compté ce commandement parmi les plus répétés de toute la Torah, signe, selon elle, de la fragilité particulière de cette catégorie de personnes. Le motif qui suit immédiatement, le souvenir de l'Égypte, transforme une loi sociale en obligation de mémoire.
anah Le verbe anah, que Segond traduit par « affligeras », porte en réalité le sens plus dur d'humilier, de courber, voire de violenter — c'est le même verbe qui décrit, dans l'Exode, l'oppression d'Israël par les Égyptiens. Le choix de Segond, plus doux, risque de faire perdre au lecteur la continuité voulue du texte : celui qui opprime la veuve ou l'orphelin rejoue, à l'intérieur même d'Israël, ce que Pharaon a fait à Israël. Cette répétition du même mot n'est pas un hasard de traduction mais le ressort théologique du passage.
channun L'adjectif channun, « miséricordieux », appartient au couple d'attributs que Dieu révèle lui-même à Moïse après la faute du veau d'or, associé à rachum, « compassionné ». Segond le rend fidèlement, mais sans pouvoir restituer qu'il s'agit ici d'une citation implicite : le texte applique à Dieu lui-même, dans sa réponse au cri du pauvre, le nom qu'il s'est donné à Horeb. Calvin note dans son commentaire que Dieu prend ainsi la cause du pauvre comme la sienne propre, au point d'en faire une affaire de son propre nom.
2 Je t', ô Éternel, ma force ! 3 Éternel, mon , ma forteresse, mon libérateur ! Mon Dieu, mon rocher, où je trouve un abri ! Mon bouclier, la force qui me sauve, ma haute retraite ! 4 Je m'écrie : Loué soit l'Éternel ! Et je suis délivré de mes ennemis. 20 Il m'a mis au large, il m'a sauvé, parce qu'il m'aime. 47 Vive l'Éternel, et béni soit mon rocher ! Que le Dieu de mon salut soit exalté, 51 tu accordes de grandes délivrances à ton roi, et tu fais miséricorde à ton oint.
racham Le verbe employé ici, racham, est apparenté au mot hébreu pour « sein maternel » et porte une tendresse viscérale que le verbe ordinaire pour aimer, ahav, n'a pas. C'est la seule fois dans tout le psautier qu'un être humain dit « je te racham » à Dieu — ailleurs c'est toujours Dieu qui racham l'homme. Segond traduit simplement par « j'aime », ce qui est inévitable mais efface ce renversement unique : le psalmiste ose employer, envers Dieu, le mot réservé à la tendresse d'une mère.
tsurTsur, « rocher », est un des titres divins les plus anciens d'Israël, déjà présent dans le cantique de Moïse, où il sert justement à railler les dieux étrangers, eux aussi appelés « rochers », mais incapables de sauver. Segond conserve l'image sans pouvoir en restituer la polémique sous-jacente. Calvin, commentant ce psaume, insiste sur le fait que ce rocher n'est pas une puissance abstraite mais un abri personnel, éprouvé dans des périls réels — ce qui distingue radicalement, selon lui, le vrai Dieu de toute idole de pierre.
Deuxième lecture — 1 Th 1, 5c-10 — Segond 1910
5 … vous savez de quelle manière nous avons agi parmi vous à cause de vous. 6 Et vous-mêmes, vous êtes devenus nos et ceux du Seigneur, en recevant la parole au milieu de beaucoup de tribulations, avec la joie du Saint-Esprit, 7 en sorte que vous êtes devenus un pour tous les croyants de la Macédoine et de l'Achaïe. 8 Car la parole du Seigneur a retenti de chez vous, non seulement dans la Macédoine et dans l'Achaïe, mais en tout lieu votre foi en Dieu s'est fait connaître, de sorte que nous n'avons pas besoin d'en parler. 9 Car on raconte, à notre sujet, quel accès nous avons eu auprès de vous, et comment vous vous êtes convertis des idoles à Dieu, pour servir le Dieu , 10 et pour attendre des cieux son Fils, qu'il a ressuscité des morts, Jésus, qui nous délivre de la colère à venir.
mimêtai Le mot grec mimêtai, « imitateurs », est le même que Paul emploie en 1 Corinthiens 11 lorsqu'il s'exhorte lui-même à être imité comme il imite le Christ — il ne s'agit donc pas d'une simple ressemblance morale mais d'une chaîne de transmission vivante. Segond traduit littéralement, sans perte notable. Chrysostome s'arrête sur le paradoxe que souligne la phrase suivante : cette imitation se reçoit « au milieu de beaucoup de tribulations », preuve, selon lui, que la joie qu'elle porte ne vient pas des circonstances mais de l'Esprit lui-même.
typosTypos désigne d'abord la marque laissée par un coup, l'empreinte d'un sceau — un mot beaucoup plus concret que le français « modèle » choisi par Segond. Paul l'emploie ailleurs pour Adam, « figure » de celui qui devait venir (Romains 5,14) : ce n'est donc pas un exemple parmi d'autres, mais une empreinte destinée à se reproduire. Les Thessaloniciens, dit Paul, sont devenus eux-mêmes ce type pour toute la Macédoine et l'Achaïe — la foi reçue se retransmet par contact, non par seule instruction.
zônti kai alêthinô L'expression grecque zônti kai alêthinô, « vivant et vrai », reprend un couple traditionnel de la polémique biblique contre les idoles, incapables de bouger ou de parler, donc ni vivantes ni vraies — on la retrouve chez Jérémie. Segond traduit les deux adjectifs sans chercher à en restituer l'arrière-plan polémique, ce qui peut faire perdre au lecteur moderne la violence du contraste initial entre les idoles abandonnées et ce Dieu-là. Chrysostome y voit la preuve que la conversion des Thessaloniciens n'a pas été un simple changement d'opinion mais un passage d'un monde mort à un monde vivant.
Évangile — Mt 22, 34-40 — Segond 1910
34 Les pharisiens, ayant appris qu'il avait fermé la bouche aux sadducéens, se rassemblèrent, 35 et l'un d'eux, docteur de la loi, lui fit cette question, pour l'éprouver : 36 Maître, quel est le plus grand commandement de la loi ? 37 Jésus lui répondit : Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, et de toute ta . 38 C'est le premier et le plus grand commandement. 39 Et voici le second, qui lui est : Tu aimeras ton comme toi-même. 40 De ces deux commandements dépendent toute la loi et les prophètes.
dianoia Le mot grec dianoia, « pensée » ou « intelligence », est absent du texte hébreu original du Shema (Deutéronome 6,5), qui ne connaît que le cœur, l'âme et la force. Matthieu, suivant ici la version grecque des Septante et son propre vocabulaire, ajoute ce quatrième terme, englobant l'activité réfléchie de l'esprit. Segond traduit simplement « pensée ». Origène et, après lui, plusieurs Pères grecs ont vu dans cette multiplication des termes la volonté de ne laisser aucune faculté humaine hors du commandement — ni le sentiment, ni le souffle vital, ni la raison.
homoia L'adjectif homoia, que Segond rend par « semblable », ne dit pas que le second commandement serait de rang inférieur, annexé au premier, mais qu'il partage sa nature même. Jésus ne répond pas à la question qui ne portait que sur un seul commandement : il en donne deux, unis par cette ressemblance essentielle. Augustin, dans son commentaire, insiste sur le fait qu'on ne peut prétendre vérifier l'un sans l'autre, tant leur ressemblance les rend inséparables dans la pratique.
plêsionPlêsion, littéralement « celui qui est proche », traduit dans la Septante l'hébreu rea du Lévitique (19,18), que les scribes de l'époque de Jésus restreignaient volontiers au compatriote ou au coreligionnaire. Segond traduit par « prochain », terme devenu si familier en français qu'il en perd l'ambiguïté du débat juif ancien sur ses limites. C'est précisément cette question des limites du mot que Luc met en scène dans la parabole du Samaritain, et que Chrysostome commente comme une extension volontaire, par Jésus, d'un mot que ses auditeurs voulaient garder étroit.
4 textes, un fil
Le sol ↓ profondeur
D'où parlent ces textes
Le code de l'alliance
L'ensemble de prescriptions qui va d'Exode 20,22 à 23,33, appelé par les exégètes « code de l'alliance », suit immédiatement le don des dix paroles au Sinaï. Il traduit en lois concrètes, souvent proches des codes mésopotamiens comme celui d'Hammurabi, l'exigence de justice envers les plus vulnérables — étranger, veuve, orphelin, débiteur. Le motif invoqué n'est jamais abstrait : « car vous avez été étrangers », rappelle le texte, ancrant le droit dans une mémoire vécue de servitude plutôt que dans un principe moral général.
La controverse du Temple
La scène se déroule dans la semaine qui précède la Passion, au Temple de Jérusalem, après que Jésus a réduit au silence les sadducéens sur la résurrection (Mt 22,23-33). Un docteur de la loi reprend alors un exercice bien connu des écoles rabbiniques : résumer en une seule formule l'ensemble des six cent treize commandements de la Torah. On racontait déjà d'un maître comme Hillel qu'il avait répondu à un païen pressé : « Ce qui t'est odieux, ne le fais pas à ton prochain ; voilà toute la Loi, le reste n'en est que le commentaire. »
Le pont ↓ profondeur
Un seul mouvement
Il y a cette prière que tu finis par dire pour quelqu'un qui t'a blessé, non parce que tu le voudrais, mais parce que tu sais qu'il faut la dire. Tu la répètes des semaines, presque mécaniquement, en gardant intact, au fond, le ressentiment. Puis un jour, sans que tu l'aies cherché, tu t'aperçois que ce ressentiment-là est exactement celui qui, ailleurs, t'empêchait d'entrer vraiment en prière devant Dieu — la même dureté, le même refus de se laisser déplacer. Ce jour-là tu comprends que ce ne sont pas deux duretés différentes à vaincre, mais une seule, et qu'aucune prière adressée à Dieu ne te laissera longtemps intact devant l'homme que tu n'arrives pas à aimer.
Le geste aujourd'hui
Se laisser rejoindre
Avant de fermer ce texte, ne cherche pas d'abord à savoir si tu aimes assez Dieu en général. Descends vers une personne précise, celle que tu évites le plus facilement d'aimer.
Nomme-la en silence devant Dieu, dans la même phrase où tu lui dis que tu l'aimes, sans les séparer.
Ce dimanche referme le cycle des grandes controverses de Jérusalem : après lui, plus personne n'interroge Jésus — il ne reste que la Passion.
Qu'est-ce qui, en toi, continue de traiter l'amour de Dieu et l'amour de telle personne précise comme deux devoirs séparés, au lieu d'un seul ?
Les racines → exploration
Ce que les anciens y ont lu
Augustin : la règle qui mesure toute lecture
Dans le prologue de son traité sur l'interprétation de l'Écriture, Augustin pose ce double amour comme la règle même de toute lecture biblique : quiconque croit avoir compris un passage, si cette intelligence ne construit pas en lui la charité envers Dieu et le prochain, ne l'a pas encore réellement compris. L'exégèse elle-même, pour lui, se juge à cette aune — non à l'érudition.
Augustin, De la doctrine chrétienne, I, 36 (env. 397 ap. J.-C.)
Chrysostome : une joie qui naît dans la tribulation
Commentant l'éloge que Paul fait des Thessaloniciens, Chrysostome s'arrête sur l'union, apparemment contradictoire, de la tribulation et de la joie du Saint-Esprit. Pour lui, cette joie n'est pas un sentiment ajouté à l'épreuve mais le signe même que l'Esprit a déjà commencé, en eux, l'œuvre qu'il décrit ailleurs comme une nouvelle naissance : ils imitent le Seigneur jusque dans la manière de souffrir.
Jean Chrysostome, Homélies sur la Première Épître aux Thessaloniciens, Homélie II
Calvin : le prêt qui ne doit pas dépouiller
Calvin, commentant ces lois d'Exode, refuse d'en faire une condamnation absolue de tout intérêt ; il distingue le prêt commercial, licite entre partenaires égaux, du prêt fait au pauvre, où exiger un gain revient à profiter de sa détresse. La loi, dit-il, ne vise pas la finance mais la tentation, toujours actuelle, de transformer la misère d'autrui en occasion de gain.
Jean Calvin, Commentaires sur les cinq livres de Moïse, sur Exode 22