Se redresser

Une femme courbée depuis dix-huit ans, un arbre planté près de l'eau, un pardon déjà reçu — trois manières de se tenir debout sans l'avoir mérité.

La rencontre ↓ profondeur · → exploration

Ce que dit le texte

Première lecture — Ep 4, 32 – 5, 8 — Segond 1910

32 Soyez bons les uns envers les autres, compatissants, vous pardonnant réciproquement, comme Dieu vous a pardonné en Christ. 1 Devenez donc les de Dieu, comme des enfants bien-aimés ; 2 et marchez dans la , à l'exemple de Christ, qui nous a aimés, et qui s'est livré lui-même à Dieu pour nous comme une et un sacrifice de bonne odeur. 3 Que l'impudicité, qu'aucune espèce d'impureté, ou l'avarice, ne soient même pas nommées parmi vous, ainsi qu'il convient à des saints. 4 Qu'on n'entende ni paroles déshonnêtes, ni propos insensés, ni plaisanteries, choses qui sont contraires à la bienséance ; qu'on entende plutôt des actions de grâces. 5 Car, sachez-le bien, aucun impudique, ou impur, ou cupide, c'est-à-dire, idolâtre, n'a d'héritage dans le royaume de Christ et de Dieu. 6 Que personne ne vous séduise par de vains discours ; car c'est à cause de ces choses que la colère de Dieu vient sur les fils de la rébellion. 7 N'ayez donc aucune part avec eux. 8 Autrefois vous étiez , et maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur. Marchez comme des enfants de lumière !
mimètai Le grec dit μιμηταί (mimètai), de la même racine que « mime » : il ne s'agit pas d'imitation extérieure et appliquée, mais de jouer si intimement le rôle qu'on devient ce que l'on représente. Segond traduit par « imitateurs », fidèle au mot, mais le terme français a perdu la force théâtrale de l'original. Chrysostome insiste sur ce point dans son homélie : imiter Dieu n'est pas un commandement de plus, c'est la réponse logique d'un enfant à un Père dont il porte déjà la ressemblance par grâce.
agapè Segond traduit ἀγάπη (agapè) par « charité », suivant une tradition latine (caritas) reprise par la Vulgate et par la Bible du roi Jacques (« charity »). Le choix est discutable : en français moderne, « charité » s'est rétréci à l'aumône, alors qu'agapè désigne chez Paul l'amour qui se donne sans retour, celui-là même que le Christ a montré en s'offrant. Les traductions postérieures reviendront au mot plus large d'« amour ».
prosphora προσφορά (prosphora) est le terme technique du culte, celui que la Septante emploie pour les offrandes présentées sur l'autel. En l'appliquant au Christ lui-même, Paul fait de la croix le véritable sacrifice dont les offrandes lévitiques n'étaient que la figure — une lecture que développera longuement l'épître aux Hébreux. Segond garde le mot concret « offrande » plutôt qu'une paraphrase, laissant au lecteur la charge de faire le lien avec le culte de l'Ancien Testament.
skotos σκότος (skotos), les ténèbres, et φῶς (phôs), la lumière : ce couple appartient au vocabulaire baptismal le plus ancien de l'Église, celui des catéchumènes dépouillés de leurs vieux vêtements avant d'être revêtus de blanc. Paul ne décrit pas un progrès moral graduel mais un changement d'état déjà accompli — « vous étiez », « vous êtes » — que l'exhortation « marchez » vient seulement mettre en actes. Augustin reprendra ce contraste pour opposer les deux cités, celle de la lumière et celle des ténèbres.

Psaume — Ps 1, 1-2, 3, 4.6 — Segond 1910

1 l'homme qui ne marche pas selon le conseil des méchants, Qui ne s'arrête pas sur la voie des pécheurs, Et qui ne s'assied pas en compagnie des moqueurs, 2 Mais qui trouve son plaisir dans la de l'Éternel, Et qui la médite jour et nuit ! 3 Il est comme un planté près d'un courant d'eau, Qui donne son fruit en sa saison, Et dont le feuillage ne se dessèche point : Tout ce qu'il fait lui réussit. 4 Il n'en est pas ainsi des méchants : Ils sont comme la paille que le vent dissipe. 6 Car l'Éternel connaît la voie des justes, Et la voie des pécheurs mène à la ruine.
ashrei L'hébreu אַשְׁרֵי (ashrei) ouvre le psautier tout entier ; c'est un pluriel construit sans verbe, littéralement « bonheurs de l'homme qui... », une exclamation plus qu'une déclaration. Segond traduit par « heureux », au risque de faire entendre un sentiment, alors que le mot décrit plutôt une condition objective, celle de qui marche dans la bonne direction. Les rabbins y lisaient une porte d'entrée délibérée au livre : le premier mot du Psautier répond au dernier mot de la Torah.
torah תּוֹרָה (torah) vient d'une racine qui signifie enseigner, montrer le chemin — bien plus qu'une liste de lois, c'est une instruction vivante donnée par un maître. Segond traduit systématiquement par « loi », suivant la Septante (nomos) et la Vulgate (lex), un choix qui a durci dans les langues européennes l'image d'un code plutôt que celle d'une parole qui forme. Calvin, dans son commentaire sur ce psaume, insiste sur la méditation « jour et nuit » : la torah n'instruit que celui qui y revient sans cesse, non celui qui la consulte une fois.
arbre planté L'image de l'arbre planté près d'un courant d'eau reprend presque mot pour mot Jérémie 17, 8, où le même contraste oppose l'homme qui se confie dans l'Éternel à celui qui se confie dans la chair. Le verbe hébreu sous-jacent évoque une transplantation, un arbre déplacé puis enraciné là où il ne pouvait pas grandir seul : la stabilité du juste n'est donc pas une vertu native, mais le fruit d'un geste qui l'a mis près de l'eau.

Évangile — Lc 13, 10-17 — Segond 1910

10 Jésus enseignait dans une des synagogues, le jour du sabbat. 11 Et voici, il y avait une femme qui la rendait infirme depuis dix-huit ans ; elle était courbée, et ne pouvait pas du tout se redresser. 12 Jésus, l'ayant vue, l'appela, et lui dit : Femme, tu es de ton infirmité. 13 Et il lui imposa les mains. A l'instant elle se redressa, et glorifia Dieu. 14 Le chef de la synagogue, irrité de ce que Jésus avait opéré cette guérison le jour du sabbat, dit : Il y a six jours pour travailler ; venez donc vous faire guérir ces jours-là, et non pas le jour du sabbat. 15 Mais le Seigneur lui répondit : ! est-ce que chacun de vous, le jour du sabbat, ne détache pas son bœuf ou son âne de la crèche, pour le mener boire ? 16 Et cette femme, qui est fille d'Abraham, et que tenait liée depuis dix-huit ans, ne fallait-il pas la délivrer de cette chaîne le jour du sabbat ? 17 Pendant qu'il parlait ainsi, tous ses adversaires étaient confus, et toute la foule se réjouissait de toutes les choses glorieuses qu'il faisait.
pneuma astheneias Le texte grec dit littéralement qu'elle avait « un esprit de faiblesse » (πνεῦμα ἀσθενείας), une expression que Segond déplie en « possédée d'un esprit qui la rendait infirme » pour la rendre intelligible en français. Luc, médecin de profession selon la tradition, distingue cette infirmité d'origine spirituelle d'une maladie purement physique, sans pour autant la réduire à une simple possession démoniaque comme ailleurs dans son évangile.
lelusai Jésus dit λέλυσαι (lelusai), parfait passif du verbe λύω, « délier » — le même verbe qu'il emploie au verset 15 pour l'âne qu'on détache de la crèche, et que l'on retrouve au verset 16 pour la chaîne que Satan avait nouée. Segond traduit par « tu es délivrée », ce qui est juste sur le fond mais efface le fil verbal que Luc a tissé exprès entre les trois versets : lier et délier sont le vrai sujet de la scène, bien avant la question du jour.
hypokritai ὑποκριταί désigne à l'origine les acteurs du théâtre grec, ceux qui jouent un rôle derrière un masque. Jésus ne vise pas ici une fausse piété ostentatoire, comme en Matthieu 6, mais un décalage concret entre la règle invoquée et son application : on délie son bétail le jour du sabbat sans scrupule, mais on refuserait de délier une fille d'Abraham. Le mot grec appartient au vocabulaire du jugement que Jésus porte, dans les évangiles, sur l'écart entre le dire et le faire.
Satan / deô Le texte dit que Satan « tenait liée » (δέω, le même verbe que pour la chaîne) cette femme depuis dix-huit ans — Luc nomme explicitement l'adversaire, là où un diagnostic moderne parlerait seulement d'une maladie du dos. Ce n'est pas une explication causale au sens médical, mais une qualification théologique : toute force qui courbe un être humain et l'empêche de se tenir debout devant Dieu relève, pour Luc, du règne que le Christ est venu démanteler.
3 textes, un fil

Le sol ↓ profondeur

D'où parlent ces textes

Une lettre à de jeunes baptisés

L'épître aux Éphésiens appartient à ce que l'on appelle les « lettres de la captivité », écrites depuis une prison romaine vers 60-62. Ses trois premiers chapitres déploient une doctrine de l'Église comme corps du Christ ; à partir du chapitre 4, le ton change : c'est l'instruction morale qui suit la catéchèse baptismale, avec ses listes de vices à quitter et de vertus à revêtir, un genre littéraire que l'on retrouve aussi bien chez les moralistes stoïciens que dans les premières communautés chrétiennes.

Le sabbat, jour de la miséricorde ou du repos ?

La guérison de Luc 13 s'inscrit dans la section du voyage vers Jérusalem (Luc 9, 51 – 19, 27), traversée de controverses sur le sabbat (6, 1-11 ; 14, 1-6). Le chef de synagogue n'invoque pas un caprice : la Mishna elle-même, codifiée plus tard mais reflétant des usages anciens, encadre strictement les soins autorisés ce jour-là. Jésus ne nie pas la règle, il déplace la question : s'agit-il ici de travail, ou de délivrance ?

Le pont ↓ profondeur

Ce que tu ne peux pas redresser toi-même

Il y a des blessures que tu portes si longtemps qu'elles finissent par devenir ta façon de te tenir debout — une rancune ancienne, une honte jamais dite, qui te courbe sans que tu t'en rendes bien compte, jusqu'à ce que te redresser devienne presque impossible par ta seule volonté. Tu as beau te raisonner, te dire qu'il faudrait pardonner ou lâcher, rien ne se déplace. Ce n'est pas un effort supplémentaire qui te manque, mais une parole qui vienne de l'extérieur de toi et touche ce que tu ne peux pas atteindre seul — la même parole qui redresse la femme courbée sans qu'elle ait rien demandé d'autre que d'être là, un jour de sabbat, dans la synagogue.

Le geste aujourd'hui

Se laisser rejoindre

Le Christ ne demande à la femme courbée ni un effort ni une explication : il lui dit seulement qu'elle est délivrée, et il pose les mains sur elle. Avant de chercher à te redresser toi-même, laisse-toi regarder.

Nomme, en silence devant Dieu, une chose précise qui te tient courbé depuis longtemps — et dis-la, sans l'excuser ni l'aggraver, comme on dépose un poids.

Rien n'oblige à ressentir un changement immédiat : la femme de l'évangile a attendu dix-huit ans un jour ordinaire de sabbat.

Qu'est-ce qui, en toi, attend depuis longtemps une parole que tu ne peux pas te dire toi-même ?

Les racines → exploration

Ce que les anciens y ont lu

Imiter avant de comprendre

Chrysostome ne cherche pas d'abord à expliquer le pardon, mais pourquoi Paul fonde l'exhortation sur un fait déjà accompli plutôt que sur une menace à venir. Les Éphésiens n'ont pas à être terrorisés par des peines futures : ils doivent se souvenir de ce que Dieu a déjà fait pour eux en Christ. Imiter Dieu n'est pas un effort moral isolé, dit-il, c'est la réponse d'un enfant à un Père dont il porte déjà, par grâce, la ressemblance.

Jean Chrysostome, Homélie XVII sur l'Épître aux Éphésiens

L'homme céleste planté

Augustin lit le premier psaume non comme une morale générale sur le juste et l'impie, mais comme un portrait du Christ lui-même, l'homme céleste qui n'a pas suivi le conseil des impies là où Adam, l'homme terrestre, a cédé. L'arbre planté près du courant d'eau devient alors une image christologique avant d'être une promesse pour le lecteur : c'est en étant greffé à cet homme-là, dans l'Église qu'il engendre, que le psaume devient vrai pour chacun.

Augustin d'Hippone, Discours sur le psaume 1

Deux fois dix-huit ans

Luc place cette guérison juste après l'appel à la repentance et l'image du figuier stérile (13, 1-9) : les dix-huit victimes de la tour de Siloé (13, 4) et les dix-huit années de cette femme courbée se répondent délibérément dans la construction du chapitre. Là où la mort avait frappé sans explication, ici la miséricorde agit sans délai — Jésus n'attend pas un jour plus opportun que le sabbat pour délier ce que Satan avait lié.

Note sur la composition de Luc 13

3 racines