Croissance cachée

Un mystère qui travaille sans bruit, dans la maison comme dans la farine.

La rencontre ↓ profondeur · → exploration

Ce que dit le texte

Première lecture — Ep 5, 21-33 — Segond, 1910

21 vous les uns aux autres dans la crainte de Christ. 22 Femmes, soyez soumises à vos maris, comme au Seigneur ; 23 car le mari est le de la femme, comme Christ est le chef de l’Église, qui est son corps, et dont il est le Sauveur. 24 Or, de même que l’Église est soumise à Christ, les femmes aussi doivent l’être à leurs maris en toutes choses. 25 Maris, vos femmes, comme Christ a aimé l’Église, et s’est livré lui-même pour elle, 26 afin de la sanctifier par la parole, après l’avoir purifiée par le baptême d’eau, 27 afin de faire paraître devant lui cette Église glorieuse, sans tache, sans ride, ni rien de semblable, mais sainte et irrépréhensible. 28 C’est ainsi que les maris doivent aimer leurs femmes comme leurs propres corps. Celui qui aime sa femme s’aime lui-même. 29 Car jamais personne n’a haï sa propre chair ; mais il la nourrit et en prend soin, comme Christ le fait pour l’Église, 30 parce que nous sommes membres de son corps. 31 C’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère, et s’attachera à sa femme, et les deux deviendront une seule chair. 32 Ce est grand ; je dis qu’il se rapporte à Christ et à l’Église. 33 Du reste, que chacun de vous aime sa femme comme lui-même, et que la femme respecte son mari.
hypotassomenoi Le verbe grec hypotassomenoi vient du vocabulaire militaire : se ranger sous un ordre commun, prendre sa place dans une ligne. Segond traduit par « soumettant », qui en français évoque surtout l'écrasement d'une volonté, alors que le grec dit d'abord un ordre voulu et partagé. Le participe est au pluriel et vise « les uns aux autres » : avant de distinguer femmes et maris, Paul pose une réciprocité que la suite du texte vient seulement préciser, jamais abolir. Jean Chrysostome, dans son homélie XX sur cette épître, part de ce verset pour montrer que l'institution du mariage repose sur une concorde voulue, non sur une contrainte.
kephalē Kephalē signifie la tête, mais aussi, en grec courant, la source d'un fleuve ou l'origine d'une chose, sens que « chef » ne rend pas en français. Segond choisit la traduction la plus institutionnelle, celle qui a dominé la réception latine et occidentale du texte ; d'autres lecteurs préfèrent y entendre une origine plutôt qu'un rang. Chrysostome, dans son homélie XX, refuse en tout cas d'y lire une domination : le modèle donné au mari n'est pas un pouvoir mais le Christ qui se livre, verset 25, pour celle dont il est dit le chef.
agapate Le verbe est à l'impératif présent : agapate dit un amour continu, à recommencer chaque jour, et non un sentiment éprouvé une fois. Segond le traduit sobrement par « aimez », perdant la nuance de durée que porte le présent grec par opposition à un ordre ponctuel. Ce même mot, agapè, désignera dans toute la tradition chrétienne un amour qui se donne plutôt qu'un amour qui désire, distinction reprise constamment depuis les Pères jusqu'à aujourd'hui.
mystērion Mystērion ne désigne pas un secret ésotérique mais, chez Paul, le plan de Dieu longtemps caché et maintenant dévoilé (cf. Ep 1, 9 ; 3, 4-6). Segond transpose simplement le mot grec plutôt que de le traduire, gardant intact son poids technique. La Vulgate latine, en revanche, l'a rendu par sacramentum, ce qui a conduit l'Occident médiéval à compter le mariage parmi les sept sacrements — lecture que Calvin, dans son Institution (IV, 19), a ensuite refusée, estimant que Paul parle d'une image et non d'un rite instituant la grâce.

Psaume — Ps 127 (128), 1-2, 3, 4-5 — Segond, 1910

1 Cantique des degrés. tout homme qui craint l’Éternel, qui marche dans ses voies ! 2 Tu jouis alors du travail de tes mains, tu es heureux, tu prospères. 3 Ta femme est comme une , dans l’intérieur de ta maison ; tes fils sont comme des plants d’olivier, autour de ta table. 4 C’est ainsi qu’est béni l’homme qui craint l’Éternel. 5 L’Éternel te bénira de Sion ; et tu verras le bonheur de Jérusalem tous les jours de ta vie.
ashrei Ashrei ouvre nombre de psaumes de sagesse (cf. Ps 1, 1) ; ce n'est pas l'expression d'un sentiment mais une déclaration objective, proche de « en bonne voie est… ». Segond traduit par « heureux », suivant les Septante (makarios) puis la Vulgate (beatus), vocabulaire qui deviendra celui des Béatitudes évangéliques. Augustin, dans son discours sur ce psaume, avertit que ce bonheur annoncé n'est pas d'abord terrestre : lu à la lettre, il scandaliserait ceux dont la piété ne reçoit pas ces biens visibles.
poriyyah Poriyyah vient de la racine qui signifie porter du fruit ; Segond ajoute l'adjectif « féconde » pour expliciter ce que le participe hébreu contenait déjà en un seul mot. L'image de la vigne et des plants d'olivier autour de la table appartient au vocabulaire ordinaire de la bénédiction domestique dans l'Ancien Testament. Augustin refuse pourtant d'en rester à ce sens littéral : il y lit une allégorie de l'Église et de la Jérusalem céleste, pour que ce psaume console aussi ceux à qui la vie n'a pas donné cette prospérité-là.

Évangile — Lc 13, 18-21 — Segond, 1910

18 Il dit encore : à quoi est semblable le royaume de Dieu, et à quoi le comparerai-je ? 19 Il est semblable à un qu’un homme a pris et jeté dans son jardin ; il pousse, devient un arbre, et les oiseaux du ciel habitent dans ses branches. 20 Il dit encore : à quoi comparerai-je le royaume de Dieu ? 21 Il est semblable à du qu’une femme a pris et mis dans trois mesures de farine, jusqu’à ce que toute la pâte soit levée.
kokkos sinapeōs Le kokkos sinapeōs, le grain de moutarde, n'est pas botaniquement la plus petite graine du monde — les auditeurs galiléens le savaient bien — mais la plus petite de celles qu'on semait volontairement dans un jardin, pour obtenir un arbuste assez vigoureux pour abriter des oiseaux. Cette image de l'arbre qui héberge des oiseaux reprend volontairement celle d'Ézéchiel 17, 23 et de Daniel 4, 9, où un grand arbre figure un royaume puissant. Segond garde le mot vieilli « sénevé », déjà rare en français au moment de sa traduction.
zymē Zymē, le levain, est presque toujours une image négative dans l'Écriture, figure du péché ou de l'erreur qui corrompt toute la pâte (cf. Mt 16, 6 ; 1 Co 5, 6-8). Jésus retourne ici délibérément ce symbole habituel pour dire une croissance cachée et finalement irrésistible du règne de Dieu. Segond traduit simplement « levain », sans atténuer ce choix de comparaison volontairement déconcertant pour ses auditeurs.
3 textes, un fil

Le sol ↓ profondeur

D'où parlent ces textes

Un code de maison renversé

Les traités antiques sur l'économie domestique (Aristote, Politique I) enseignaient au maître comment commander à sa femme, ses enfants, ses esclaves. Paul reprend cette forme littéraire dite « code de maison », courante dans le monde gréco-romain, mais il en change le fondement : l'autorité n'y est plus un droit du plus fort, elle est mesurée à la mort du Christ pour l'Église (Ep 5, 25). La hiérarchie sociale demeure nommée, mais elle est intérieurement minée par l'exigence du don.

Après une guérison contestée

Les deux paraboles de Lc 13, 18-21 suivent la controverse où Jésus guérit, un jour de sabbat, une femme courbée depuis dix-huit ans, provoquant l'indignation du chef de synagogue (Lc 13, 10-17). Luc les situe donc comme une réponse : là où l'institution religieuse veut mesurer et contrôler le temps de Dieu, Jésus annonce un règne qui grandit à son heure, sans demander la permission de personne.

Le pont ↓ profondeur

Ce que tu ne vois pas grandir

Tu as prié longtemps, des années peut-être, pour une chose qui ne venait pas, et tu as fini par croire que rien ne se passait en toi pendant ce temps d'attente apparemment vide. Puis un jour une colère qui montait autrefois sans effort ne monte plus, un pardon qui coûtait devient presque simple, une patience que tu n'avais pas s'est installée sans que tu l'aies vue s'installer. Personne ne t'a montré le moment précis où cela a changé. C'est ainsi, dit Jésus, que vient le règne de Dieu : comme un grain si petit qu'on l'oublie d'avoir semé, devenu assez grand pour porter d'autres vies que la tienne.

Le geste aujourd'hui

Se laisser rejoindre

Rien, aujourd'hui, ne te demande de forcer une croissance que tu ne commandes pas.

Ce soir, nomme devant Dieu une chose dans ta vie, ton couple, ta famille ou ta foi, que tu n'as pas vue grandir et qui pourtant a grandi ; remets-la-lui sans chercher à en mesurer l'avancement.

Tu peux relire lentement Ps 128, 1-2, comme une bénédiction prononcée sur ta propre maison, même imparfaite.

Qu'est-ce qui, dans ta vie avec Dieu ou avec ceux que tu aimes, est en train de grandir sans que tu l'aies vu grandir ?

Les racines → exploration

Ce que les anciens y ont lu

Mystère devenu sacrement

Le mot grec mystērion, en Ep 5, 32, désigne le plan caché de Dieu enfin dévoilé (cf. Ep 1, 9 ; 3, 4-6), non un rite. La Vulgate latine l'a pourtant traduit par sacramentum, et l'Occident médiéval y a trouvé l'un des sept sacrements de l'Église. Calvin, dans son Institution de la religion chrétienne (IV, 19), conteste ce comptage : Paul parle d'une image du lien Christ-Église, pas d'un signe instituant la grâce.

Calvin, Institution de la religion chrétienne, IV, 19

Un chant pour la montée

Le psaume 128 appartient aux quinze « cantiques des degrés » (Ps 120-134), chantés, selon une tradition rapportée par la Mishna (Sukka 5, 4), sur les degrés du Temple, par des pèlerins montant trois fois l'an à Jérusalem pour les fêtes prescrites en Dt 16, 16. Le bonheur domestique qu'il décrit n'est donc pas une sagesse isolée mais un chant de route, destiné à soutenir ceux qui marchent vers le lieu de la présence de Dieu.

tradition rabbinique, Mishna Sukka 5, 4

Deux paraboles, un seul geste

Luc place côte à côte un homme qui sème et une femme qui pétrit, un jardin et une cuisine, pour dire que le règne de Dieu traverse toute l'existence ordinaire, pas seulement le temple ou la synagogue. Ces versets suivent immédiatement la guérison, un jour de sabbat, d'une femme que dix-huit ans de maladie tenaient courbée (Lc 13, 10-17) : au contrôle religieux du temps, Jésus oppose une croissance que nul ne règle ni ne surveille.

note de lecture sur la composition de Lc 13

3 racines