Pierre angulaire

Simon et Jude, apôtres — bâtis sur un même fondement

La rencontre ↓ profondeur · → exploration

Ce que dit le texte

Première lecture — Éphésiens 2, 19-22 — Segond, 1910

19 Ainsi donc vous n'êtes plus des , ni des gens du dehors ; mais vous êtes des saints, gens de la maison de Dieu. 20 Vous avez été édifiés sur le fondement des apôtres et des prophètes, Jésus-Christ lui-même étant la . 21 C'est en lui que tout l'édifice, bien coordonné, s'élève, pour être un temple saint dans le Seigneur. 22 En lui vous êtes aussi édifiés pour être une de Dieu en Esprit.
xenoi / paroikoi Le grec distingue deux mots que Segond fond presque en un seul geste : xenoi, l'étranger total, celui qui n'a aucun lien avec la cité, et paroikoi, le résident sans droits, le métèque toléré aux portes de la ville sans jamais y être chez lui. Paul emprunte le vocabulaire politique de la cité grecque, où ces deux statuts désignaient une exclusion juridique précise, pour dire ce qu'étaient les païens par rapport au peuple de l'alliance. Segond traduit le second par « gens du dehors », expression plus floue qui perd la technicité civique du terme mais garde l'essentiel : on était dehors, et on ne l'est plus.
sympolitai Sympolitai est un mot de la cité, non du temple : il désigne les citoyens d'une même polis, unis par les mêmes droits et les mêmes devoirs civiques. Segond le rend fidèlement par « concitoyens », mais l'image politique s'efface vite derrière l'image religieuse qui suit aussitôt, celle de la maison de Dieu. Chrysostome, dans son homélie VI sur l'épître aux Éphésiens, insiste sur ce même mouvement : ceux qui étaient loin et ceux qui étaient près reçoivent ensemble, par un seul Esprit, l'accès auprès du Père — la citoyenneté nouvelle abolit la distance ancienne entre Juifs et païens.
akrogoniaios Akrogoniaios est composé de akron, l'extrémité, et gonia, l'angle : la pierre qui tient ensemble deux pans de mur à leur jonction. Segond traduit par « pierre angulaire », reprenant le mot employé en Ésaïe 28, 16 dans la version grecque des Septante, texte que Paul a manifestement en tête. Toute la portée de l'image tient à sa position : une pierre qu'on ne voit presque pas, mais dont dépend l'alignement de tout l'édifice — si elle bouge, rien ne tient droit.
katoiketerion Katoiketerion est un mot fort, réservé dans la Bible grecque à la demeure de Dieu lui-même, depuis la tente du désert jusqu'au Temple. Segond le traduit simplement par « habitation », ce qui est juste mais efface la mémoire liturgique du mot pour un lecteur français. Dire que les croyants assemblés deviennent cette katoiketerion, c'est affirmer qu'ils reçoivent la fonction même du sanctuaire : non plus un lieu où l'on va pour rencontrer Dieu, mais un peuple dans lequel il habite.

Psaume — Psaume 19 (18), 2-3, 4-5ab — Segond, 1910

2 Les cieux la gloire de Dieu, et l'étendue manifeste l'oeuvre de ses mains. 3 Un jour en instruit un autre jour, une nuit en donne connaissance à une autre nuit. 4 Ce n'est pas un langage, ce ne sont pas des paroles dont le son ne soit pas entendu : 5 leur se fait entendre par toute la terre, leurs accents vont aux extrémités du monde.
saphar Le verbe hébreu saphar, dont est tiré « racontent », est aussi la racine de sepher, le livre, l'écrit. Les cieux ne se contentent pas de parler : ils inscrivent, comme on grave un texte, la gloire de Dieu dans l'étendue visible à tous. Augustin, commentant ce psaume dans ses Enarrationes, voit dans ce langage silencieux des cieux une prédication universelle qui précède toute parole humaine et toute Écriture écrite.
qolam Le mot hébreu qolam, « leur voix », porte toute l'ambiguïté du verset : le texte dit d'abord qu'il n'y a ni discours ni paroles, puis, presque dans le même souffle, que leur voix se fait entendre. Segond tranche en faveur d'une voix réelle mais sans langage articulé — les cieux prêchent sans mots, et pourtant tout homme, de toute langue, les comprend. Calvin, dans son commentaire sur ce psaume, insiste sur ce paradoxe : la création a une éloquence qui ne doit rien à la grammaire humaine, et c'est pour cela qu'elle est entendue de tous sans traducteur.

Évangile — Luc 6, 12-19 — Segond, 1910

12 En ce temps-là, Jésus s'en alla sur la montagne pour , et il passa toute la nuit à prier Dieu. 13 Quand le jour fut venu, il appela ses disciples, et il en choisit douze, auxquels il donna le nom d' : 14 Simon, qu'il nomma Pierre ; André, son frère ; Jacques ; Jean ; Philippe ; Barthélemy ; 15 Matthieu ; Thomas ; Jacques, fils d'Alphée ; Simon, appelé le ; 16 Jude, fils de Jacques ; et Judas Iscariot, qui devint traître. 17 Il descendit ensuite avec eux, et s'arrêta sur un plateau, où se trouvaient une foule nombreuse de ses disciples, et une grande multitude de peuple, de la Judée, de Jérusalem, et de la contrée maritime de Tyr et de Sidon. 18 Ils étaient venus pour l'entendre, et pour être guéris de leurs maladies. Ceux qui étaient tourmentés par des esprits impurs étaient guéris. 19 Et toute la foule cherchait à le toucher, car une sortait de lui et les guérissait tous.
proseuchomai Le verbe grec proseuchomai est le terme le plus général pour la prière adressée à Dieu, mais Luc l'emploie ici à l'imparfait, temps qui décrit une action qui dure, non un acte ponctuel : Jésus ne dit pas une prière, il reste toute la nuit dans cet état de prière. Segond rend cela par « il passa toute la nuit à prier Dieu », ajoutant le mot « Dieu », absent du grec, pour clarifier le destinataire, au prix de masquer un peu la durée insistante du verbe. C'est un trait propre à Luc, seul évangéliste à mentionner si souvent les nuits de prière de Jésus avant les moments décisifs.
apostoloi Apostoloi vient du verbe apostellein, envoyer avec mandat, et désigne non un simple messager mais un envoyé qui porte l'autorité même de celui qui l'envoie. Segond conserve le mot grec presque sans le traduire, en « apôtres », faute d'équivalent français satisfaisant. Les rabbins connaissaient une figure comparable, le shaliah, dont on disait que l'envoyé vaut comme celui qui l'envoie — ce qui éclaire pourquoi Luc place ce choix juste après la nuit de prière : l'autorité des Douze ne leur appartient pas, elle vient de celui qui les a choisis.
zelotes Zelotes vient de zelos, l'ardeur, la jalousie, le zèle. Segond garde le mot presque tel quel en « zélote », ce qui laisse deviner, sans le dire, l'appartenance possible de ce Simon à un courant juif farouchement opposé à l'occupation romaine. Que Jésus appelle un tel homme aux côtés d'un collecteur d'impôts comme Matthieu, suspect de collaborer avec cette même occupation, dit assez combien le choix des Douze ne suit aucune logique de parti.
dynamis Dynamis est le mot grec de la puissance à l'oeuvre, celui-là même qui donnera plus tard le mot « dynamite » : non une force abstraite, mais une énergie qui agit et se dépense. Segond traduit simplement par « force », là où l'on pourrait lire aussi « puissance », mot que Luc emploie ailleurs pour l'Esprit qui agit en Jésus. Les Pères grecs lisaient dans ce verbe le signe que la divinité de Jésus se communique sans s'épuiser, comme une source qui ne diminue pas de ce qu'elle donne.
3 textes, un fil

Le sol ↓ profondeur

D'où parlent ces textes

Une lettre destinée à circuler

L'épître aux Éphésiens ne porte peut-être pas son adresse originelle : plusieurs des plus anciens manuscrits grecs omettent « à Éphèse » au verset 1, 1. Beaucoup y voient une lettre circulaire destinée à plusieurs communautés d'Asie Mineure, composée durant une captivité (4, 1), ce qui expliquerait son ton général, presque liturgique, et son insistance sur l'unité d'Église au-delà d'une seule ville.

La montagne, avant le choix

Luc est le seul évangéliste à situer l'élection des Douze après une nuit entière de prière sur la montagne, lieu où Moïse reçut l'alliance et où Jésus priera encore avant la Transfiguration et avant la Passion. Le calendrier latin associe aujourd'hui ce récit à la fête de Simon et de Jude, deux apôtres dont les Évangiles ne disent presque rien d'autre que leur nom dans cette liste.

Le pont ↓ profondeur

La pierre qu'on ne voit jamais

Il y a des choix qui se prennent dans le silence, longtemps avant que personne ne les voie se réaliser : une nuit entière passée éveillé, à peser une décision qui engagera d'autres que toi — accepter une responsabilité, rompre avec une situation, dire oui à quelque chose qu'on ne te demandait pas vraiment de faire. Rien, dans l'instant, ne prouve que cette veille a servi à quelque chose ; le matin venu, tu agis, et ceux qui te voient agir ignorent tout de la nuit qui a rendu ce geste possible. C'est pourtant cette heure cachée, sans témoin, qui a tenu la suite debout, comme une pierre que l'on ne voit jamais dans un mur mais sans laquelle les autres pierres n'auraient rien eu pour s'aligner. Devant Dieu, l'essentiel de ta vie se décide peut-être ainsi, dans ce qui ne se voit pas et que lui seul connaît.

Le geste aujourd'hui

Se laisser rejoindre

Avant de refermer cette page, reste un instant avec cette image d'une nuit entière donnée à la prière, avant un choix qui n'appartenait qu'à Dieu.

Choisis un quart d'heure de silence réel, sans écran ni parole, pour poser devant Dieu une décision que tu portes seul, sans chercher à la trancher tout de suite.

Ce n'est pas la durée de la veille qui compte, mais ce à quoi elle a été donnée.

Qu'est-ce que tu portes, en ce moment, sans en voir encore le fruit — et peux-tu croire que cela tient déjà quelque chose, ailleurs, sans que tu le saches ?

Les racines → exploration

Ce que les anciens y ont lu

Le temple sans pierres

Depuis Salomon, le Temple de Jérusalem était le lieu unique où Dieu consentait à habiter visiblement parmi les hommes ; sa destruction en l'an 70 restait une blessure vive pour les premiers lecteurs de cette lettre. Paul ne promet pas un nouveau bâtiment de pierre, mais annonce que la communauté elle-même, Juifs et païens assemblés, devient ce lieu : non plus un sanctuaire que l'on visite, mais un peuple que Dieu habite.

note historique — destruction du Temple de Jérusalem, 70

Douze, comme les tribus

Le nombre douze ne doit rien au hasard : il rappelle les douze fils de Jacob, les douze tribus d'Israël. Choisir douze apôtres après une nuit de prière, c'est signifier la reconstitution d'un peuple, non l'addition de quelques disciples parmi d'autres — une élection qui ne tient plus à la naissance mais à l'appel.

note historique — les douze tribus d'Israël, Genèse 49

Prier avant de choisir

Luc associe presque systématiquement la prière de Jésus aux moments qui engagent l'avenir : son baptême, le choix des Douze, la Transfiguration, l'agonie de Gethsémané. Calvin, commentant ce type de scène, rappelle que la prière n'est pas chez Jésus un besoin de consolation mais l'exercice de sa dépendance filiale envers le Père, modèle offert à l'Église pour toute décision qui touche à l'appel et à l'envoi.

Jean Calvin, Commentaires bibliques

3 racines