L'œuvre sans repos

Philippiens 1 ; Psaume 111 ; Luc 14 — ce que Dieu commence, il ne le laisse pas en suspens, pas même un jour de sabbat.

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Ce que dit le texte

Première lecture — Ph 1, 1-11 — Segond, 1910

1 Paul et Timothée, de Jésus-Christ, à tous les saints en Jésus-Christ qui sont à Philippes, aux et aux diacres.

2 Que la et la paix vous soient données de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus-Christ!

3 Je rends grâces à mon Dieu de tout le souvenir que je garde de vous,

4 ne cessant, dans toutes mes prières pour vous tous, de manifester ma joie

5 au sujet de la part que vous prenez à l'Évangile, depuis le premier jour jusqu'à maintenant.

6 Je suis persuadé que celui qui a commencé en vous cette bonne la rendra parfaite pour le jour de Jésus-Christ.

7 Il est juste que je pense ainsi de vous tous, parce que je vous porte dans mon cœur, soit dans mes liens, soit dans la défense et la confirmation de l'Évangile, vous qui tous participez à la même grâce que moi.

8 Car Dieu m'est témoin que je vous chéris tous avec la tendresse de Jésus-Christ.

9 Et ce que je demande dans mes prières, c'est que votre amour augmente de plus en plus en connaissance et en pleine intelligence

10 pour le discernement des choses les meilleures, afin que vous soyez purs et irréprochables pour le jour de Christ,

11 remplis du de justice qui est par Jésus-Christ, à la gloire et à la louange de Dieu.

doulos Le mot grec est douloi, pluriel de doulos, « esclave ». Segond adoucit en « serviteurs », un choix constant du XIXe siècle protestant qui évite la dureté du servage antique mais efface aussi la radicalité du mot : Paul ne se dit pas employé, il se dit propriété d'un maître. Chrysostome, dans sa première homélie sur cette épître, remarque que Paul, écrivant à des Philippiens qu'il honore entre tous, ne se nomme pas « apôtre » mais « esclave », un titre qu'il juge en réalité plus haut, puisqu'être vraiment l'esclave du Christ, c'est être affranchi de tout autre maître.
episkopos Segond traduit episkopoi par « évêques », un mot qui, au moment où il écrit, porte déjà toute l'histoire d'une charge unique dans chaque ville. Or le terme grec désigne au premier siècle un simple « surveillant », et il est ici au pluriel dans une toute petite Église : rien n'indique encore la fonction épiscopale que ce mot prendra plus tard. Chrysostome note justement que les noms d'évêques, de prêtres et de diacres n'étaient pas, à l'origine, parfaitement distincts, et se prenaient souvent les uns pour les autres.
charis Charis est le mot le plus redit de l'épître, et Segond le rend toujours par « grâce », ce qui est juste mais use le mot à force de régularité : en grec profane, charis dit d'abord la faveur gratuite qu'on accorde sans y être tenu, l'agrément qu'on donne à qui ne peut rien exiger. Calvin, dans son commentaire sur ce verset, insiste sur l'ordre des deux dons : la paix ne vient qu'après la grâce, parce qu'on ne peut être en paix avec Dieu tant qu'on n'a pas reçu, sans l'avoir mérité, sa faveur.
ergon Le mot est ergon, « œuvre » ou « ouvrage », le même qui dira ailleurs les œuvres de la loi. Segond garde « œuvre » au singulier là où le grec pourrait aussi bien désigner un travail en cours, non un objet fini : Paul ne dit pas que Dieu a fait une chose chez les Philippiens, il dit que Dieu continue d'y travailler. Cette nuance verbale porte toute la confiance du verset : ce n'est pas la persévérance des Philippiens qui est promise, mais celle de l'ouvrier.
karpos Segond traduit karpos par « fruit », au singulier, comme dans la plupart des versions anciennes, alors que certains manuscrits portent le pluriel « fruits » : le choix du singulier unifie tout ce que l'amour discerné doit produire en une seule réalité, la justice, plutôt qu'en vertus dispersées. Le mot renvoie à l'image végétale constante de Paul, celle d'une vie qui pousse sans se voir pousser, et que seul le temps révèle.

Psaume — Ps 110 (111), 1-2, 3-4, 5-6 — Segond, 1910

1 Louez l'Éternel! l'Éternel de tout mon cœur, Dans la compagnie des hommes droits et dans l'assemblée.

2 Les de l'Éternel sont grandes, Recherchées par tous ceux qui les aiment.

3 Son œuvre n'est que splendeur et magnificence, Et sa justice subsiste à perpétuité.

4 Il a laissé la mémoire de ses prodiges, L'Éternel est et compatissant.

5 Il a donné de la nourriture à ceux qui le craignent; Il se souvient toujours de son .

6 Il a manifesté à son peuple la puissance de ses œuvres, En lui livrant l'héritage des nations.

yadah Le verbe hébreu est odeh, de la racine yadah, qui ne signifie pas d'abord « louer » au sens de faire un compliment, mais « confesser, reconnaître publiquement ». Segond traduit par « je louerai », ce qui est juste dans le résultat mais estompe le geste : le psalmiste ne dit pas seulement du bien de Dieu, il fait une déclaration devant témoins, « dans la compagnie des hommes droits et dans l'assemblée ». Les rabbins ont rattaché ce même verbe à la confession du péché, comme si louer et confesser procédaient du même mouvement de vérité dite tout haut.
ma'asim Ma'assei, « les œuvres », au pluriel : le mot est le même, en hébreu, qui désigne aussi bien l'acte de création que les hauts faits de l'histoire d'Israël. Segond garde le pluriel fidèlement, mais le français « œuvres » perd l'ambiguïté hébraïque entre le travail et son produit, le faire et la chose faite. Augustin, dans son discours sur ce psaume prononcé un jour de Pâques, relie ces œuvres grandes à l'Alléluia pascal : dire les œuvres de Dieu et crier Alléluia sont, pour lui, le même acte.
hannun L'hébreu juxtapose deux mots, hannun et rahum, que Segond rend par « miséricordieux et compatissant ». Le premier vient d'une racine qui dit la faveur gratuite accordée à qui ne la mérite pas ; le second vient de rehem, le sein maternel, et désigne une compassion presque viscérale. La tradition rabbinique a fait de ce couple de mots l'un des piliers des treize attributs de miséricorde récités à Yom Kippour, preuve que ce verset a toujours été lu comme une définition même du nom de Dieu.
berit Berit, « alliance », est le mot qui porte toute la théologie du psaume : ce n'est pas un attribut abstrait de Dieu qui est loué, mais sa fidélité à un engagement pris et jamais repris. Segond traduit simplement « son alliance », sans rendre la force du verbe hébreu qui précède, zakar, « se souvenir », lequel ne signifie pas un acte mental mais un acte qui rend présent et agissant ce dont on se souvient. Calvin insiste, dans son commentaire, sur le fait que cette mémoire divine est la seule garantie de la constance du salut, puisqu'elle ne dépend d'aucune mémoire humaine.

Évangile — Lc 14, 1-6 — Segond, 1910

1 Jésus entra, un jour de , dans la maison d'un chef des pharisiens, pour prendre un repas, et ces gens l'observaient.

2 Et voici, un homme se trouvait devant lui.

3 Jésus prit la parole, et dit aux pharisiens et aux : Est-il permis, ou non, de faire une guérison le jour du sabbat?

4 Ils gardèrent le silence. Alors Jésus avança la main sur cet homme, le guérit, et le congédia.

5 Puis il leur dit : Lequel de vous, si son fils ou son bœuf tombe dans un puits, ne l'en retirera pas aussitôt, le jour du sabbat?

6 Et ils ne purent lui répondre à cela.

sabbaton Sabbaton transcrit lui-même l'hébreu shabbat, « cessation, repos ». Segond écrit « un jour de sabbat », respectant l'expression grecque qui compte ce jour-là, le septième, comme un jour parmi d'autres plutôt que comme une institution abstraite. Toute la scène tient sur ce mot : la loi de Moïse elle-même ne dit nulle part qu'il est interdit de guérir ce jour-là, c'est la tradition orale, codifiée plus tard dans la Mishna, qui en a détaillé les limites.
hydropikos Hydropikos ne revient qu'une seule fois dans tout le Nouveau Testament, ici même : c'est un mot de médecin, qui désigne l'hydropisie, cette rétention d'eau qui gonfle le corps. Segond le garde presque tel quel, en « hydropique », faute d'équivalent français courant, ce qui a l'avantage de préserver la précision clinique du terme grec plutôt que de le diluer en un vague « malade ».
nomikos Le mot grec est nomikoi, littéralement « ceux de la loi », de nomos, « loi » : Segond traduit par « docteurs de la loi », une périphrase nécessaire puisque le français n'a pas d'adjectif substantivé équivalent. Luc distingue ce mot de « scribes », qu'il emploie ailleurs, et les deux désignent sans doute le même groupe d'interprètes professionnels de la Torah, mais le choix de nomikoi ici souligne que c'est leur compétence juridique précise, et non leur seul savoir d'écriture, qui est mise à l'épreuve par la question de Jésus.
3 textes, un fil

Le sol ↓ profondeur

D'où parlent ces textes

Philippes, une colonie de vétérans romains

Philippes doit son nom à Philippe II de Macédoine, mais c'est Rome qui façonne la ville que connaît Paul : après la bataille qui s'y joue en 42 avant notre ère, puis après Actium en 31, Octave y installe des vétérans et en fait une colonie de droit romain. Une Église faite en partie de citoyens romains explique pourquoi Paul, dans cette lettre, peut filer plus loin l'image d'une cité céleste dont on porte la citoyenneté.

Le sabbat, la loi écrite et la loi orale

La Torah interdit le travail le jour du sabbat sans jamais énumérer ce qui constitue un travail : c'est la tradition orale, rassemblée plus tard dans le traité Shabbat de la Mishna, qui fixera trente-neuf catégories d'activités interdites. Soigner une maladie qui ne menace pas la vie n'y figure pas explicitement, ce qui rend le silence des pharisiens, en Luc 14, 4, moins un aveu qu'une prudence : aucune règle ne leur permet de condamner Jésus sans détour.

Le pont ↓ profondeur

L'œuvre qui continue sans bruit

Il t'est arrivé de prier sans qu'aucun mot ne semble recevoir de réponse, sans qu'aucune émotion ne vienne te confirmer que quelque chose, en face, a entendu. Tu te relèves du silence avec la sensation d'avoir parlé dans le vide, et tu te demandes si la prière a seulement servi à autre chose qu'à t'apaiser toi-même. Et pourtant, des années plus tard, tu reconnais dans ta vie la trace exacte de ce que tu avais demandé ce jour-là, comme si quelque chose avait continué de travailler pendant tout le temps où tu croyais n'avoir reçu que du silence. C'est devant ce Dieu-là, qui achève sans attendre que tu sentes qu'il travaille, que Paul place les Philippiens : il a commencé, il achèvera.

Le geste aujourd'hui

Se laisser rejoindre

Avant de fermer cette page, laisse-toi rejoindre non par une résolution, mais par une promesse : celle d'une œuvre commencée en toi qui ne dépend pas de ce que tu en sens aujourd'hui.

Reste une minute en silence, les mains ouvertes sur les genoux, et redis lentement : « Celui qui a commencé achèvera. »

Rien à produire ici, rien à vérifier : seulement laisser ce verset descendre là où tu te crois immobile.

Quelle part de toi attend encore, en silence, que Dieu l'achève sans que tu aies à la forcer ?

Les racines → exploration

Ce que les anciens y ont lu

Chrysostome : pourquoi « esclave » plutôt qu'« apôtre »

Dans sa première homélie sur cette épître, Chrysostome observe que Paul, écrivant aux Romains comme aux Philippiens, se dit « serviteur », mais se dit « apôtre » en écrivant aux Corinthiens ou à Timothée. Ce n'est pas que les uns vaudraient moins que Timothée : c'est que Paul choisit toujours, pour ceux qu'il honore le plus, le titre qui dit sa propre soumission plutôt que son autorité.

Jean Chrysostome, Homélie I sur l'épître aux Philippiens

Augustin : l'Alléluia de la terre et l'Alléluia du ciel

Prononçant ce discours un jour de Pâques, Augustin rapproche les quarante jours du Carême, image des épreuves de cette vie, et les cinquante jours qui les suivent jusqu'à la Pentecôte, image de la joie sans fin. Chanter ce psaume, pour lui, c'est déjà répéter sur terre, dans une langue imparfaite, l'Alléluia que l'on chantera sans interruption au jour où il n'y aura plus de lendemain qui chasse le jour présent.

Augustin d'Hippone, Discours sur le psaume 110

La règle du puits et du bœuf

L'argument de Jésus en Luc 14, 5 n'est pas rhétorique : sauver un animal tombé dans un puits le jour du sabbat était une pratique admise par plusieurs écoles pharisiennes de l'époque, au nom de la souffrance qu'il fallait abréger. Jésus n'invente donc pas une exception, il applique aux humains une compassion que ses adversaires accordaient déjà, sans discussion, aux bêtes.

note historique sur les débats rabbiniques du premier siècle

3 racines