Comprend un livre deutérocanonique

Dans la main

Ce que la mort ne peut pas prendre

La rencontre ↓ profondeur · → exploration

Ce que dit le texte

Première lecture — Sagesse 3, 1-6.9 — Segond (Apocryphes), 1881

1 Mais les âmes des justes sont dans la main de Dieu, et le ne les atteindra pas.
2 Aux yeux des insensés, ils ont paru mourir, et leur départ a été regardé comme un malheur,
3 et leur sortie du milieu de nous comme une destruction ; mais eux sont en paix.
4 Car si, devant les hommes, ils ont été châtiés, leur espérance est pleine d’immortalité ;
5 et pour avoir été éprouvés en peu de choses, ils recevront de grands biens, parce que Dieu les a mis à l’épreuve et les a trouvés dignes de lui.
6 Il les a éprouvés comme on éprouve l’or dans le creuset, et il les a reçus comme une .
9 Ceux qui se confient en lui comprendront la vérité, et les fidèles demeureront avec lui dans l’amour ; car la grâce et la paix sont pour ses élus.
basanos Le mot grec βάσανος (basanos) désignait d’abord la pierre de touche qui permet d’éprouver la pureté de l’or, avant de désigner la torture et le tourment. Segond traduit simplement « tourment », ce qui est juste mais efface l’image technique : le mot dit moins une souffrance gratuite qu’une épreuve qui révèle ce qu’un métal — ou une âme — a de véritable. Le verset suivant reprend exactement cette image en parlant de l’or éprouvé « dans le creuset » : le grec tient les deux emplois ensemble, ce que la traduction française doit reconstituer par le contexte.
holokarpôma Le grec ὁλοκάρπωμα (holokarpôma) est un composé de ὅλος (holos, « entier ») et de la racine du fruit offert : il désigne, dans le vocabulaire sacrificiel de la Septante, l’offrande entièrement consumée sur l’autel, par opposition aux sacrifices où une part revenait au prêtre. Segond traduit par « offrande entière », choix fidèle qui garde l’essentiel : rien n’est retenu, rien n’est partagé. Appliqué aux justes, le mot dit que leur épreuve ne les a pas seulement purifiés en partie, mais donnés tout entiers.

Psaume — Psaume 26 (27), 1, 4, 7-9a, 13-14 — Segond, 1910

1 L’Éternel est ma et mon salut : de qui aurais-je crainte ? L’Éternel est le soutien de ma vie : de qui aurais-je peur ?
4 Je demande à l’Éternel une chose, que je désire ardemment : je voudrais habiter toute ma vie dans la maison de l’Éternel, pour contempler la magnificence de l’Éternel et pour admirer son temple.
7 Éternel, écoute ma voix, je t’invoque : aie pitié de moi et exauce-moi !
8 Mon cœur dit de ta part : « Cherchez ma ! » Et je cherche ta face, ô Éternel !
9a Ne me cache point ta face, ne repousse pas ton serviteur dans ta colère ;
13 Oh ! si je n’étais pas sûr de voir la bonté de l’Éternel sur la terre des vivants !...
14 Espère en l’Éternel ! Fortifie-toi et que ton cœur s’affermisse ! Espère en l’Éternel !
or L’hébreu אוֹר (or) est le mot même de la lumière créée au premier jour de la Genèse. Le psalmiste ne dit pas que Dieu donne une lumière, mais qu’il est, lui, cette lumière : Segond garde la construction directe « ma lumière », sans l’affaiblir par une comparaison. Calvin, dans son commentaire sur ce psaume, insiste sur le fait que cette confession n’est pas une image poétique mais l’aveu que, sans Dieu, le croyant serait livré aux ténèbres et à la peur qu’il vient pourtant de nommer.
panim L’hébreu פָּנִים (panim, « face ») est toujours grammaticalement pluriel, comme s’il n’y avait pas de visage sans la totalité de la présence qu’il porte. Segond traduit par le singulier « face », seule option naturelle en français, mais perd ainsi la nuance d’une présence totale et non d’un simple trait du visage. Calvin lit ce verset comme un dialogue réel : Dieu parle le premier et invite, le croyant répond ensuite — chercher la face n’est donc pas une initiative humaine mais une réponse.

Deuxième lecture — 1 Corinthiens 15, 51-57 — Segond, 1910

51 Voici, je vous dis un : nous ne mourrons pas tous, mais tous nous serons changés,
52 en un instant, en un clin d’œil, à la dernière trompette. La trompette sonnera, et les morts ressusciteront incorruptibles, et nous serons changés.
53 Car il faut que ce corps corruptible revête l’incorruptibilité, et que ce corps mortel revête l’immortalité.
54 Lorsque ce corps corruptible aura revêtu l’incorruptibilité, et que ce corps mortel aura revêtu l’immortalité, alors s’accomplira ce qui est écrit : la mort a été engloutie dans la victoire.
55 Ô mort, où est ta victoire ? Ô mort, où est ton ?
56 L’aiguillon de la mort, c’est le péché ; et la puissance du péché, c’est la loi.
57 Mais grâces soient rendues à Dieu, qui nous donne la victoire par notre Seigneur Jésus-Christ !
mystêrion Le grec μυστήριον (mystêrion) ne désigne pas, chez Paul, une énigme insoluble mais un dessein de Dieu longtemps caché et maintenant révélé. Segond traduit par « mystère », mot qui en français moderne évoque plutôt l’obscurité que la révélation, ce qui peut égarer le lecteur. Chrysostome, dans ses homélies sur cette épître, insiste sur le fait que Paul ne spécule pas ici mais transmet une certitude reçue, au même titre que l’évangile lui-même est appelé mystère révélé aux saints.
kentron Le grec κέντρον (kentron) est l’aiguillon dont on pique le bœuf pour le faire avancer, ou le dard du scorpion : Segond traduit littéralement par « aiguillon », ce qui garde bien l’image d’une pointe qui blesse et qui pousse en avant. Le même mot revient dans les Actes, lorsque le Christ dit à Paul sur le chemin de Damas qu’il lui est dur de résister « aux aiguillons » — ce rapprochement suggère que la mort, comme la résistance de Paul, perd sa force de contrainte une fois le combat retourné.

Évangile — Jean 6, 37-40 — Segond, 1910

37 Tous ceux que le Père me donne viendront à moi, et je ne celui qui vient à moi ;
38 car je suis descendu du ciel pour faire, non ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé.
39 Or, la volonté de celui qui m’a envoyé, c’est que je ne perde aucun de ceux qu’il m’a donnés, mais que je les ressuscite au .
40 La volonté de mon Père, c’est que celui qui voit le Fils et qui croit en lui ait la vie éternelle ; et je le ressusciterai au dernier jour.
ekballô exô Le grec ἐκβάλω ἔξω (ekbalô exô, littéralement « jeter hors ») porte une double négation dans le texte original, que Segond rend par « je ne mettrai pas dehors », formule un peu rigide mais fidèle à l’insistance grecque. Augustin, dans ses Traités sur l’Évangile de Jean, s’appuie sur ce verset pour affirmer que venir au Christ n’est jamais une démarche qui s’épuise d’elle-même : celui qui vient a déjà été donné par le Père, et ce don précède et porte la démarche elle-même.
eschatê hêmera Le grec ἐσχάτη ἡμέρα (eschatê hêmera, « le jour dernier ») donne son nom à l’eschatologie, l’étude des choses dernières. Segond traduit littéralement par « dernier jour », fidèle à l’expression johannique qui revient quatre fois dans ce seul chapitre comme un refrain. Elle reprend l’espérance déjà formulée en Daniel, où plusieurs de ceux qui dorment dans la poussière se réveilleront : Jean ne l’invente pas, il situe Jésus comme celui qui accomplit cette attente déjà ancienne.
4 textes, un fil

Le sol ↓ profondeur

D'où parlent ces textes

Une liturgie pour les défunts

Cette combinaison de lectures — la Sagesse, le psaume 27, 1 Corinthiens 15, Jean 6 — est celle que la liturgie romaine réserve à la Commémoration des fidèles défunts, le 2 novembre. L’usage remonte à l’abbé Odilon de Cluny qui, vers 998, institua dans son ordre une prière pour tous les morts au lendemain de la Toussaint ; Benoît XV l’a étendue à l’Église universelle en 1915.

Une Église qui doutait de la résurrection

Paul écrit à des Corinthiens où certains disaient qu’il n’y a pas de résurrection des morts (1 Co 15, 12), sans doute sous l’influence d’une sagesse grecque qui jugeait l’âme seule digne de survivre, non le corps. Chrysostome, dans ses homélies sur cette épître, relève que Paul ne discute pas cette opinion abstraitement mais remonte jusqu’à la résurrection du Christ lui-même, fondement sans lequel toute la prédication s’effondre.

Le pont ↓ profondeur

La main qui porte sans qu’on le sente

Il t’est sans doute arrivé de t’endormir, enfant, sur la banquette arrière d’une voiture pendant un trajet trop long, et de te réveiller déjà couché dans ton lit, sans avoir rien senti du portage, du passage de bras en bras, de la porte qu’on ouvre sans bruit. Tu n’as pas participé à ce transport ; tu l’as seulement reçu, plus tard, comme un fait accompli dont tu ne gardes aucune mémoire sensible. C’est cette qualité de garde — agissante quand tu ne la perçois pas, efficace sans ton assentiment — que la Sagesse ose dire de Dieu : les âmes des justes sont dans sa main, et le tourment ne les atteindra pas, non parce qu’elles l’auraient senti, mais parce qu’elles y sont, tenues, avant même de le savoir.

Le geste aujourd'hui

Se laisser rejoindre

Avant de fermer cette page, laisse-toi rejoindre non par une pensée sur la mort, mais par la main qui tient.

Nomme intérieurement, en silence, une personne que tu as perdue ; ne demande rien pour elle, confie-la simplement, comme on dépose un poids dans une main plus grande que la tienne.

Rien à ressentir, rien à vérifier : le texte dit que la garde ne dépend pas de ta perception d’elle.

Qu’est-ce qui, en toi, continue de croire que tu dois tenir seul ce que le texte dit déjà tenu par une autre main ?

Les racines → exploration

Ce que les anciens y ont lu

Un livre entre deux Testaments

La Sagesse de Salomon a été composée en grec, probablement à Alexandrie, environ un siècle avant notre ère. Les Églises d’Orient et de Rome l’ont reçue dans leur canon ; les Églises de la Réforme, suivant la distinction déjà posée par Jérôme entre livres canoniques et livres ecclésiastiques, l’ont tenue pour une lecture utile mais non pour une règle de foi.

note historique

La main qui tient (Dextera Domini)

Dès le IIIe siècle, les peintures des catacombes et les sarcophages chrétiens représentent une main sortant d’un nuage, la Dextera Domini, pour signifier l’action de Dieu sur les vivants comme sur les morts. Cette image précède et accompagne le texte de la Sagesse : la main de Dieu n’y est pas un ornement mais la manière concrète dont les premiers chrétiens disaient la garde de Dieu sur ceux qu’ils enterraient.

iconographie paléochrétienne

Une espérance qui s’est précisée

La foi d’Israël en une vie après la mort s’est longtemps contentée du séjour incertain du shéol. Elle se précise nettement avec Daniel, qui annonce que plusieurs de ceux qui dorment dans la poussière se réveilleront (Daniel 12, 2), puis avec les martyrs des Maccabées qui meurent en espérant recevoir de nouveau, de la main de Dieu, le corps qu’on leur arrache (2 Maccabées 7).

Daniel 12, 2 ; 2 Maccabées 7

3 racines