Table ouverte

Du cantique de l'abaissement au festin où l'on fait entrer les exclus

La rencontre ↓ profondeur · → exploration

Ce que dit le texte

Lecture de la lettre de saint Paul aux Philippiens — Ph 2, 5-11 — Segond 1910

5 Ayez en vous les sentiments qui étaient en Jésus-Christ, 6 lequel, existant en de Dieu, n'a point regardé comme un à sa disposition d'être égal avec Dieu, 7 mais lui-même, en prenant une forme de serviteur, en devenant semblable aux hommes ; 8 et ayant paru comme un simple homme, il s'est humilié lui-même, se rendant obéissant jusqu'à la mort, même jusqu'à la mort de la croix. 9 C'est pourquoi aussi Dieu l'a , et lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom, 10 afin qu'au nom de Jésus tout dans les cieux, sur la terre et sous la terre, 11 et que toute langue confesse que Jésus-Christ est Seigneur, à la gloire de Dieu le Père.
morphē Le grec dit morphē, la forme qui manifeste l'être même de celui qui la porte, non un simple déguisement extérieur. Segond traduit « forme », ce qui reste fidèle mais risque d'affaiblir le mot pour une oreille moderne habituée à distinguer forme et fond : ici la forme de Dieu, c'est Dieu lui-même qui se montre. Chrysostome, dans son homélie VI sur cette épître, insiste sur ce point contre Arius et Sabellius : exister en forme de Dieu, c'est posséder réellement l'égalité avec le Père, sans quoi Paul n'aurait pas pu dire ensuite qu'il s'en est dépouillé par choix.
harpagmos Le mot grec harpagmos vient du verbe qui signifie ravir, s'emparer par force ; Segond traduit « butin », image juste d'une proie qu'on arrache à quelqu'un d'autre. Chrysostome lit ce verset comme une preuve, et non une concession : le Christ ne considère pas l'égalité avec Dieu comme une rapine, parce qu'elle n'en est pas une, elle lui appartient déjà en propre. La nuance est décisive : Paul ne dit pas que le Christ a renoncé à usurper une place, mais qu'il a refusé de s'accrocher à ce qui était légitimement sien.
ekenōsen Le verbe grec, apparenté à kenos (vide), donne le mot savant de « kénose » que la théologie a retenu pour nommer ce geste. Segond choisit « s'est dépouillé lui-même », traduction active et concrète, alors que d'autres versions disent « s'est vidé » ou « s'est anéanti », plus proches de la racine mais plus abstraites. Calvin, commentant ce passage, refuse d'y voir une perte de nature divine et y voit plutôt un voile jeté sur la gloire, le temps de l'incarnation.
hyperypsōsen Le préfixe hyper ajouté à « élever » forme un verbe que le français ne peut rendre d'un seul mot ; Segond tente « souverainement élevé ». Ce surcroît verbal répond exactement à l'abaissement du verset 7 : l'anéantissement volontaire appelle, par un mouvement symétrique chez Paul, une élévation qui dépasse toute mesure. Chrysostome y voit la preuve que l'humilité n'est jamais une perte devant Dieu, mais le chemin même de la gloire.
genou fléchisse L'image du genou qui fléchit devant Jésus reprend presque mot pour mot un oracle d'Ésaïe (45, 23) où c'est l'Éternel lui-même qui déclare : devant moi se ploira tout genou. Paul applique sans détour à Jésus ce qui, dans le texte hébreu, n'appartenait qu'au Dieu unique d'Israël. Ce déplacement, que les commentateurs juifs n'auraient jamais accepté, est au cœur de la confession chrétienne la plus haute : Jésus reçoit le nom et l'hommage réservés au Seigneur seul.

Psaume — Ps 21 (22), 26b-27, 28-29, 31-32 — Segond 1910

26b J'accomplirai mes vœux en présence de ceux qui te craignent. 27 Les mangeront et se rassasieront, ceux qui cherchent l'Éternel le célébreront. Que votre cœur vive à toujours ! 28 Toutes les extrémités de la terre penseront à l'Éternel et se tourneront vers lui ; toutes les familles des nations se prosterneront devant ta face. 29 Car à l'Éternel appartient le : il domine sur les nations. 31 La postérité le servira ; on parlera du Seigneur à la . 32 Ils viendront et proclameront sa justice, à la génération future ils annonceront cette œuvre : c'est lui qui a agi.
anawim L'hébreu anawim désigne les humbles autant que les pauvres, ceux que rien ne protège sinon Dieu lui-même. Segond traduit « malheureux », qui insiste sur la détresse matérielle plus que sur la posture intérieure d'humilité que porte le mot hébreu ; la Septante choisit plutôt le vocabulaire des doux ou des affligés. Ce double sens compte : le psalmiste promet un repas, non seulement aux affamés, mais à ceux qui se tiennent devant Dieu sans rien revendiquer — exactement la condition requise pour s'asseoir, dans l'évangile de ce jour, à la table du grand souper.
melukhah Le mot hébreu melukhah désigne la royauté elle-même, non un simple territoire : ce n'est pas seulement que l'Éternel règne, c'est qu'à lui seul appartient en propre le fait de régner. Augustin, dans son discours sur ce psaume, s'appuie justement sur ce verset contre les donatistes, qui voulaient restreindre l'Église et son Seigneur à leur seul parti : si le règne appartient à l'Éternel sur toutes les nations, nul groupe ne peut s'en faire le seul propriétaire. Cette royauté universelle trouve son accomplissement dans l'hymne de Philippiens, où tout genou, dans les cieux comme sur la terre, fléchit devant le même Seigneur.
dor Le mot dor, génération, revient deux fois dans ces derniers versets, comme pour insister sur une transmission qui traverse le temps sans se rompre. Segond garde la répétition, fidèle au texte hébreu, là où certaines traductions modernes l'auraient allégée par souci de style. Le psaume ne promet pas seulement une délivrance pour celui qui prie, mais une parole qui passera d'âge en âge — ce que l'Église a reconnu depuis les Pères comme l'annonce même de la prédication apostolique portant la justice de Dieu jusqu'aux extrémités de la terre.

Évangile de Jésus-Christ selon saint Luc — Lc 14, 15-24 — Segond 1910

15 Un de ceux qui étaient à table, après avoir entendu ces paroles, dit à Jésus : Heureux celui qui prendra son repas dans le royaume de Dieu ! 16 Et Jésus lui dit : Un homme fit un grand , et il invita beaucoup de gens. 17 A l'heure du souper, il envoya son serviteur dire aux invités : Venez, car tout est déjà prêt. 18 Mais tous unanimement se mirent à . Le premier lui dit : J'ai acheté un champ, et je suis obligé d'aller le voir ; excuse-moi, je te prie. 19 Un autre dit : J'ai acheté cinq paires de bœufs, et je vais les éprouver ; excuse-moi, je te prie. 20 Un autre dit : Je viens de me marier, et c'est pourquoi je ne puis aller. 21 Le serviteur, de retour, rapporta ces choses à son maître. Alors le maître de la maison irrité dit à son serviteur : Va promptement dans les places et dans les rues de la ville, et amène ici les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux. 22 Le serviteur dit : Maître, ce que tu as ordonné a été fait, et il y a encore de la place. 23 Et le maître dit au serviteur : Va dans les chemins et le long des haies, et ceux que tu trouveras, d'entrer, afin que ma maison soit remplie. 24 Car, je vous le dis, aucun de ces hommes qui avaient été invités ne goûtera de mon souper.
deipnon Le grec deipnon désigne le repas principal, celui du soir, pris au calme et en compagnie — non une collation rapide. Segond traduit « souper », mot encore juste en français classique mais qui a vieilli, perdant pour un lecteur d'aujourd'hui l'évidence d'un repas d'apparat où l'on prend le temps de s'étendre à table. Ce même mot grec désigne ailleurs la cène du Seigneur ; la tradition chrétienne a tôt vu dans ce grand souper une figure du repas eucharistique autant que du festin final du royaume.
paraiteisthai Le verbe grec paraiteisthai porte en lui l'idée de demander à être dispensé, de décliner poliment une obligation plutôt que de refuser brutalement. Segond traduit justement « s'excuser », et le mot est bien choisi : les trois invités ne disent pas non, ils demandent qu'on les tienne quittes, avec des raisons qui semblent de bon droit. Le Deutéronome (20, 5-7) prévoyait précisément ces trois motifs — champ, bêtes de labour, mariage récent — comme dispenses légitimes du service militaire ; Luc les détourne ici pour montrer des raisons honorables employées à refuser, non la guerre, mais la joie.
anankason Le grec anankason, de la même racine que anankē (la nécessité), est un impératif fort : contrains, oblige. Segond garde cette force avec « contrains-les », refusant d'édulcorer en « invite-les » ou « persuade-les » comme certaines versions plus timides. Augustin s'est appuyé sur ce verbe, dans des pages restées célèbres, pour justifier une contrainte extérieure envers ceux qui s'égarent hors de l'Église ; mais le texte parle d'abord d'une insistance qui vient à bout des réticences de ceux qui, aux chemins et aux haies, ne croyaient même pas pouvoir être invités.
3 textes, un fil

Le sol ↓ profondeur

D'où parlent ces textes

Un hymne avant la lettre

Dès l'Antiquité, on a senti que Philippiens 2,6-11 se détache du reste de la lettre par son rythme et sa densité : les phrases s'organisent en couplets qui descendent (forme de Dieu, serviteur, mort de la croix) puis remontent (élevé, nom, genou, confession). Qu'il s'agisse d'un hymne déjà chanté dans les assemblées que Paul reprend, ou de sa propre composition portée par l'émotion, rien ne permet de l'affirmer avec certitude ; mais Chrysostome lui-même traite ce passage comme un morceau à part, destiné à frapper l'oreille autant que l'intelligence.

Une table déjà préparée par la Loi

La scène du grand souper se greffe sur un repas chez un pharisien (Luc 14,1), après que Jésus a recommandé de choisir la dernière place (14,7-11) et d'inviter les pauvres plutôt que ceux qui peuvent rendre l'invitation (14,12-14). Les excuses des invités reprennent presque mot pour mot les trois dispenses du service militaire énumérées en Deutéronome 20,5-7 — champ, bœufs, mariage — signe que Luc construit sa parabole sur un texte que ses auditeurs connaissaient par cœur.

Le pont ↓ profondeur

L'excuse raisonnable

Tu connais ce moment où une prière attend, où quelque chose en toi sait qu'il faudrait s'arrêter et se tenir devant Dieu, et où surgit pourtant une raison parfaitement honorable de ne pas le faire maintenant — un travail à finir, un appel à passer, une fatigue réelle. Aucune de ces raisons n'est un mensonge ; c'est bien ce qui les rend redoutables, elles ne demandent jamais qu'on les refuse en bloc, seulement qu'on les remette à plus tard, encore et encore, sans jamais dire non franchement. Et un jour, à force de remises honorables, tu t'aperçois que la place à laquelle tu étais invité est restée vide, non par révolte, mais par accumulation de bonnes raisons — c'est devant cette place vide que le texte de ce jour te ramène.

Le geste aujourd'hui

Se laisser rejoindre

Avant de fermer cette page, laisse-toi rejoindre par ce que le texte met sous tes yeux : une place à table, et la question de savoir si tu la prends.

Nomme, en silence, l'excuse honorable que tu donnes le plus souvent à Dieu — puis dis-lui simplement que tu viens.

Ce n'est pas un examen de conscience à produire, seulement un nom à laisser monter, sans te juger toi-même.

Quelle place, à la table que Dieu dresse, as-tu cru devoir refuser au nom d'une bonne raison ?

Les racines → exploration

Ce que les anciens y ont lu

Le festin promis aux peuples

Ésaïe annonçait déjà un repas offert par l'Éternel « sur cette montagne, à tous les peuples, un festin de mets succulents » (Ésaïe 25,6), où la mort elle-même serait engloutie. Le grand souper de Luc 14 reprend cette image d'un repas eschatologique, mais déplace la question : ce n'est plus seulement qui est invité, c'est qui accepte de venir.

Ésaïe 25, 6

Le serviteur abaissé puis exalté

Le mouvement de descente puis d'élévation que chante Philippiens 2 suit presque trait pour trait le poème du Serviteur : « il n'avait ni beauté ni éclat » (Ésaïe 53,2), méprisé, puis « il sera élevé, grandi, haut placé » (Ésaïe 52,13). Paul ne cite pas Ésaïe, mais l'oreille de ses lecteurs ne pouvait manquer le rapprochement.

Ésaïe 52, 13 – 53, 12

Le psaume que Jésus a prié sur la croix

Les versets lus aujourd'hui viennent après le cri d'abandon qui ouvre le psaume 22, celui-là même que Jésus reprend sur la croix (Matthieu 27,46). Augustin, dans son discours sur ce psaume, entend dans toute la pièce la voix du Crucifié qui se plaint d'abord, puis annonce, dans les versets que nous lisons, la réponse de Dieu portée jusqu'aux extrémités de la terre.

Augustin, Discours sur le psaume 21

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