mercredi 4 novembre 2026 · 31ème Semaine du Temps Ordinaire · blanc ·
Le vrai prix
Compter, renoncer, espérer.
La rencontre ↓ profondeur · → exploration
Ce que dit le texte
Lecture de la lettre de saint Paul aux Philippiens — Ph 2, 12-18 — Segond, 1910
12 Ainsi, mes bien-aimés, comme vous avez toujours obéi, travaillez à votre avec , non seulement comme en ma présence, mais bien plus encore maintenant que je suis absent; 13 car c'est Dieu qui en vous le vouloir et le faire, pour son bon plaisir. 14 Faites toutes choses sans ni hésitations, 15 afin que vous soyez irréprochables et purs, des enfants de Dieu irrépréhensibles au milieu d'une génération perverse et corrompue, parmi laquelle vous brillez comme des dans le monde, 16 portant la parole de vie; et je pourrai me glorifier, au jour de Christ, de n'avoir pas couru en vain ni travaillé en vain. 17 Et même si je sers de pour le sacrifice et pour le service de votre foi, je m'en réjouis, et je me réjouis avec vous tous. 18 Vous aussi, réjouissez-vous-en de même, et réjouissez-vous avec moi.
sōtēria Le mot grec sōtēria désigne autant la délivrance que la santé, l'intégrité retrouvée d'un corps ou d'une cité. Segond traduit par « salut », ce qui est juste, mais fait moins entendre le verbe qui l'accompagne, katergazesthe, « travaillez », à l'impératif présent : un travail continu, non un geste ponctuel. Chrysostome, dans son Homélie VIII sur cette épître, note que Paul ne nie pas la grâce en demandant cet effort : il concilie le vouloir donné par Dieu et le faire qui reste nôtre.
phobou kai tromou L'expression grecque meta phobou kai tromou, « avec crainte et tremblement », revient ailleurs chez Paul pour l'accueil de l'Évangile par les Corinthiens ou l'obéissance des esclaves. Segond garde la formule telle quelle plutôt que de l'adoucir en simple respect. Chrysostome y voit la posture de qui se sait responsable devant Dieu de sa propre persévérance, sans présomption ni désespoir : la crainte n'annule pas la confiance, elle empêche qu'elle devienne négligence.
energōn Le verbe energein, d'où vient notre mot « énergie », dit une action qui travaille de l'intérieur, qui met en mouvement. Segond traduit « c'est Dieu qui produit en vous », quand Calvin, dans son commentaire sur ce passage, souligne que le même verbe qualifie à la fois le vouloir et le faire : Dieu n'agit pas seulement sur la volonté en laissant l'exécution à l'homme, il opère les deux. C'est le verset que la tradition réformée a le plus cité contre toute idée d'un mérite humain premier.
goggysmos Le nom goggysmos est une onomatopée : il imite le grondement sourd, le murmure qui roule de bouche en bouche sans jamais s'adresser franchement à qui il vise. C'est le mot même du livre des Nombres pour les récriminations d'Israël au désert contre Moïse et contre Dieu. Segond le rend justement par « murmures », gardant le lien avec cette mémoire que Paul convoque un peu plus loin en parlant d'une « génération perverse ».
phōstēres Le mot phōstēres désigne proprement les luminaires du ciel, le soleil et les étoiles, le terme même que la Genèse emploie pour les corps célestes du quatrième jour. Segond traduit par « flambeaux », image plus domestique, alors que Paul vise un objet cosmique : les croyants comparés aux astres qui tiennent leur place fixe dans la nuit. Chrysostome relève que la gloire de l'étoile n'est pas la sienne mais celle de qui l'a allumée, et qu'elle ne brille pas pour elle-même mais pour ceux qui marchent dans l'obscurité.
spendomai Le verbe spendomai appartient au vocabulaire sacrificiel grec : il désigne l'effusion du vin versé en offrande au moment même où la victime est immolée sur l'autel. Segond traduit « je sers de libation », gardant l'image du culte, alors que Paul parle de sa propre vie, peut-être de sa mort prochaine, versée en plus du sacrifice que les Philippiens offrent eux-mêmes par leur foi. Le même verbe reviendra, presque en écho, en 2 Timothée 4, 6.
Psaume — Ps 26 (27), 1, 4, 13-14 — Segond, 1910
1 De David. L'Éternel est ma et mon salut: de qui aurais-je crainte? L'Éternel est le de ma vie: de qui aurais-je peur? 4 Je demande à l'Éternel une chose, que je désire ardemment: je voudrais dans la maison de l'Éternel tous les jours de ma vie, pour contempler la magnificence de l'Éternel et pour admirer son temple. 13 Ah! si je n'étais pas sûr de voir la de l'Éternel sur la terre des vivants!... 14 en l'Éternel! Fortifie-toi et que ton cœur s'affermisse! Espère en l'Éternel!
'or Le mot hébreu 'or, « lumière », ouvre le psaume avant même le mot « salut ». Segond respecte cet ordre hébraïque en français. Augustin, commentant ce psaume, y voit moins une lumière extérieure qu'une illumination intérieure de l'intelligence, par laquelle Dieu se fait reconnaître à l'âme avant même qu'elle le voie agir dans les événements.
ma'oz L'hébreu emploie ici ma'oz, qui ne désigne pas le rocher nu — l'hébreu dispose pour cela de tsur ou sela — mais le rempart, la place forte où l'on se retranche en cas de siège. Segond traduit par « rocher », ce qui fusionne deux images bibliques voisines mais distinctes, l'appui stable et la forteresse qui protège. Calvin, dans son commentaire sur ce psaume, insiste sur le second sens : David ne dit pas seulement que Dieu est solide sous ses pieds, mais qu'il est l'enceinte même derrière laquelle sa vie est mise à l'abri.
shevet Le verbe hébreu shevet (de la racine yashav) signifie s'asseoir, demeurer, tenir maison — le verbe de l'habitant sédentaire, non du voyageur de passage. Segond traduit « habiter », ce qui est exact, mais atténue la nuance de permanence que porte « tous les jours de ma vie » juste après : le psalmiste ne demande pas une visite au temple, il demande d'y être établi comme on s'établit chez soi.
tuv Le mot hébreu tuv, que Segond rend par « bonté », appartient au même champ que le tov de la Genèse — « Dieu vit que cela était bon ». Il dit moins une qualité morale abstraite que la bonté sensible, goûtée, celle qu'on éprouve dans ce qui nourrit et fait vivre. Le texte hébreu porte une phrase suspendue, sans verbe principal, que Segond prolonge par des points de suspension, gardant la trace d'une émotion qui déborde la syntaxe.
qavah Le verbe qavah, traduit « espère » par Segond, vient de la même racine que qav, le cordeau tendu du bâtisseur ou du tisserand. Espérer, en hébreu, c'est se tenir tendu vers ce qui n'est pas encore, comme un fil tiré sans mou, non attendre mollement. La répétition du mot en ouverture et en clôture du verset, que Segond conserve, imite cette tension qui s'étire sans se rompre.
Évangile de Jésus Christ selon saint Luc — Lc 14, 25-33 — Segond, 1910
25 De grandes foules faisaient route avec Jésus. Il se tourna, et leur dit: 26 Si quelqu'un vient à moi, et s'il ne pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, et ses sœurs, et même sa propre vie, il ne peut être mon . 27 Et quiconque ne porte pas sa , et ne me suit pas, ne peut être mon disciple. 28 Car, lequel de vous, s'il veut bâtir une tour, ne s'assied pas d'abord pour la dépense et voir s'il a de quoi la terminer, 29 de peur qu'après avoir posé les fondements, il ne puisse l'achever, et que tous ceux qui le verront ne se mettent à le railler, 30 en disant: Cet homme a commencé à bâtir, et il n'a pu achever? 31 Ou quel roi, s'il va faire la guerre à un autre roi, ne s'assied pas d'abord pour examiner s'il peut, avec dix mille hommes, marcher à la rencontre de celui qui vient l'attaquer avec vingt mille? 32 S'il ne le peut, tandis que cet autre roi est encore loin, il lui envoie une ambassade pour demander la paix. 33 Ainsi donc, quiconque d'entre vous ne pas à tout ce qu'il possède ne peut être mon disciple.
misei Le verbe grec misei, « hait », traduit ici littéralement un idiome sémitique de préférence radicale : aimer moins, détester par comparaison. Matthieu rapporte le même enseignement en disant « celui qui aime son père ou sa mère plus que moi » (Matthieu 10, 37), ce qui confirme que Luc radicalise une expression dont le sens premier est comparatif. Segond garde le mot brut, fidèle au texte, et c'est cette dureté qu'il faut laisser résonner sans l'adoucir ni la prendre à la lettre contre l'amour des proches qu'ailleurs l'Écriture commande.
mathētēs Le mot grec mathētēs vient du verbe « apprendre » : le disciple est d'abord celui qui se met en position d'apprenant, non celui qui adhère à une doctrine achevée. Segond traduit simplement « disciple », transcription qui a fini par désigner en français un statut religieux figé, alors que le mot grec garde dans l'usage profane le sens plus large d'élève attaché à un maître, le suivant dans sa vie autant que dans son enseignement.
stauros Le mot stauros désignait un instrument d'exécution romain, et « porter sa croix » évoquait, avant même la passion de Jésus, le condamné portant lui-même la pièce de bois jusqu'au lieu du supplice, exposé aux moqueries du trajet. Segond garde « croix » sans l'édulcorer en métaphore vague des épreuves de la vie, ce que l'usage courant du mot a pourtant fini par en faire. Dans la bouche de Jésus avant sa propre mort, l'image annonce littéralement ce qu'il va vivre.
psēphizei Le verbe grec psēphizei vient de psēphos, le petit caillou qu'on déplaçait pour compter ou pour voter dans l'Antiquité : calculer, c'est manipuler ces jetons un par un, sans en sauter aucun. Segond traduit justement par « calculer », rendant ce geste concret de vérification méthodique plutôt qu'une simple estimation approximative. Le même verbe reviendra dans l'Apocalypse pour le calcul du nombre de la bête, preuve qu'il s'agit bien d'un travail de l'intelligence qui pèse chaque élément avant de conclure.
apotassetai Le verbe grec apotassetai signifie proprement se séparer d'une troupe, rompre les rangs, prendre congé — le mot qu'on emploie pour un soldat qui quitte l'armée ou un ami qui fait ses adieux. Segond traduit par « renonce », ce qui est juste mais plus abstrait que l'image militaire sous-jacente : il s'agit moins d'un détachement intérieur que d'une rupture effective et déclarée. Le même verbe décrit ailleurs dans Luc ceux qui disent adieu à leur famille avant de suivre Jésus (Luc 9, 61).
3 textes, un fil
Le sol ↓ profondeur
D'où parlent ces textes
Une lettre écrite depuis la prison
Paul écrit aux Philippiens depuis une captivité, probablement à Rome, vers 61-63, sans savoir s'il en sortira vivant (Philippiens 1, 20-23). Cette incertitude donne tout son poids à l'exhortation du jour : demander de « travailler son salut avec crainte et tremblement » n'est pas un conseil donné de loin, c'est celui d'un homme qui vit sa propre fin possible dans la même tension entre abandon à Dieu et responsabilité active.
En marche vers Jérusalem, entouré de foules
Depuis Luc 9, 51, Jésus « marche résolument » vers Jérusalem, et les foules grossissent sans que leur enthousiasme soit interrogé. Le passage du jour suit de peu la parabole du grand festin, où beaucoup d'invités se dérobent par attachement à leurs biens : Jésus se tourne alors vers la foule qui le suit encore et lui adresse, sans ménagement, la question de ce qu'il en coûte réellement de le suivre jusqu'au bout.
Le pont ↓ profondeur
Le calcul qu'on ne peut pas tricher
Il y a des engagements que tu as pris dans un moment de ferveur, sans mesurer ce qu'ils te demanderaient réellement — une promesse faite tôt, une vocation entendue dans l'enthousiasme d'un dimanche, un vœu qui te coûtait peu tant que tu ne l'avais pas tenu. Les années qui suivent ne reviennent pas sur la promesse, elles en révèlent lentement le prix véritable, bien après que l'élan du début s'est tu. C'est alors, dans cette usure qui pourrait devenir murmure, que tu découvres si ce que tu as voulu venait seulement de toi, ou si quelque chose d'autre, en toi, continue de vouloir à ta place — et c'est devant ce quelque chose, pas devant ta propre constance, qu'il te faut finalement te tenir.
Le geste aujourd'hui
Se laisser rejoindre
Le texte de ce jour ne demande pas un sentiment, mais un calcul fait en vérité, puis un abandon fait en confiance.
Prends un moment de silence et nomme devant Dieu, sans l'enjoliver, ce que ton attachement au Christ t'a réellement coûté jusqu'ici — puis demande-lui la force d'aller plus loin, non la tienne, mais celle qu'il promet d'opérer en toi.
Il n'est pas nécessaire que cette prière soit longue ; elle doit seulement être honnête.
Quel est, dans ta vie, le prix que tu n'as encore jamais vraiment pesé devant Dieu ?
Les racines → exploration
Ce que les anciens y ont lu
Compter avant de bâtir, une sagesse ancienne
Le livre des Proverbes recommandait déjà d'achever d'abord les travaux des champs avant de bâtir sa maison, de peur de se ruiner en façade sans fondement (Proverbes 24, 27). La parabole de la tour inachevée, raillée par les passants, reprend cette sagesse de bon sens paysan pour la retourner vers le disciple : qui promet de suivre sans avoir mesuré le prix s'expose au même ridicule public.
note historique — Proverbes 24, 27
La libation, un geste du culte quotidien
Dans le culte décrit au livre des Nombres, chaque sacrifice d'animal s'accompagnait d'une libation de vin versée au pied de l'autel, offrande qui ne se voyait presque pas, absorbée aussitôt (Nombres 15, 5-10). En se disant lui-même « versé en libation » sur le sacrifice de la foi des Philippiens, Paul se place dans ce geste discret, accessoire au regard du monde, et pourtant inséparable de l'offrande principale.
note historique — Nombres 15, 5-10
Une seule chose demandée
Le psalmiste ne demande qu'une chose à l'Éternel, habiter sa maison ; Marthe, dans l'évangile de Luc, s'agite pour beaucoup de choses quand Marie, assise, en a choisi une seule, nécessaire (Luc 10, 41-42). Le rapprochement n'est pas forcé : dans les deux scènes, la vraie prière ne multiplie pas les demandes, elle les resserre jusqu'à ne plus vouloir que la présence même de Dieu.